CHAPITRE VI
s'effraye. Faites donc la guerre à vos appétits sensuels, une guerre sans trêve et sans merci ! Car, pour une jouissance éphémère, ils s'inquiètent peu de vous ravir le paradis et de vous précipiter en enfer (1). »
Si discret qu'il fût à l'endroit des faveurs surnaturelles dont il était l'objet, il ne se faisait pas scrupule, lorsque le bien des âmes le requérait, de communiquer à ses disciples une partie des secrets que son humilité avait dérobés au ciel. C'est ce qui eut lieu à Sienne, au rapport de Thomas de Celano (2). « Une nuit, le bienheureux Père, tout plein de l'esprit de Dieu qui venait de le visiter, éveilla ses compagnons et leur dit : Frères bien-aimés, quel honneur pour nous d'avoir été appelés à servir le grand Hoi du ciel! C'est là la plus haute gloire que l'esprit humain puisse rêver. Mais qui nous dira à quels signes reconnaître si nous sommes ou non les fidèles serviteurs et les amis de Dieu? Pour moi, je vous l'avoue franchement, j'ai conjuré avec larmes le très miséricordieux Sauveur de m'éclairer sur ce sujet, lui protestant que je voulais être tout à lui, sans réserve et sans retour. Il a entendu ma prière, et, m'apparaissant soudain, il m'a répondu, d'une voix plus suave que toutes celles de la terre : Fils de Bernardone, tes désirs sont exaucés. Pense saintement, parle saintement, agis saintement, et tiens pour sûr que tu seras vraiment mon serviteur et mon ami. — Mes Frères, j'ai voulu vous faire connaître cet oracle du ciel,
1. Thomas de Celano, Vita secunda, p. III, c. liv. — 2. Ibld., p. III, c. xcv.
afin que vous en tiriez votre profit pour votre avancement spirituel, et aussi afin que vous ne craigniez pas de me reprendre , s'il m'arrivait , par malheur, de manquer à l'un de ces trois points. »
Le couvent était une famille d'où étaient sévèrement bannis l'esprit de critique, la jalousie, les rivalités, et où s'épanouissaient les plus aimables qualités de l'esprit et du cœur (1). François était au milieu de ses Frères comme un père au milieu de ses enfants : même tendresse, même abandon. Les conversations étaient gaies et faciles. Le saint aimait à relever le mérite et les bonnes qualités de chacun, et il le faisait avec à-propos, sans flatterie comme sans arrièrepensée. Ainsi disait-il agréablement aux novices, en leur montrant le Frère Ange : « Pour être un Frère- Mineur parfait, il faudrait savoir allier la foi ardente de Frère Bernard de Quintavalle et l'angélique pureté de Frère Léon à l'exquise courtoisie de Frère Ange. » — « La politesse est bonne et louable, ajoutait-il : elle donne aux manières un cachet de distinction qui plaît; et lorsqu'elle sert de parure à la vertu, elle y ajoute un irrésistible attrait, qui séduit les gens du monde et facilite leur conversion. » Le Frère Gilles, arrivant sur ces entrefaites, l'interrompt et lui demande : « Père, y a-t-il en ce monde quelque chose de si terrible qu'on ne puisse le supporter pendant l'espace d'un Pater? — Oui, réplique le saint, il existe un monstre tellement horrible, qu'à moins d'une grâce spéciale de Dieu, personne n'en pourrait sou-