CHAPITRE PREMIER
dant, il passe à travers ces périls et ces vanités sans souiller son âme, comme le voyageur qui passe à travers les précipices sans y tomber! On le voit manifester hautement son horreur pour les mauvaises mœurs, s'interdire toute parole malséante, répondre par un visage sévère aux propos licencieux de ses compagnons, et ainsi garder intact, au milieu d'un siècle connu pour sa corruption, l'inestimable trésor de la pureté. Voilà le témoignage unanime que rendent de sa jeunesse ses compagnons et ses premiers historiens, Thomas de Celano, le Frère Léon et saint Bonaventure. Une telle constance dans une vertu si délicate, et surtout avec un tempérament si avide d'émotions et de jouissances, dépasse les forces de la nature; et la grandeur d'âme ou tout autre motif humain ne suffisent point à l'expliquer. Il faut donc ici, avec le Docteur séraphique, remonter jusqu'à Dieu, source de toute grâce, et le bénir d'avoir orné le cœur de l'impétueux adolescent du plus divin des privilèges, et son front de la plus belle des couronnes, la couronne et le privilège de la virginité (1).
Francois trouvait d ailleurs au fond de son âme un autre don dé Dieu, qui lui servait de sauvegarde contre les séductions du monde et contre les tentations de la chair : c'était l'amour des pauvres, amour de prédilection dont il avait savouré les douceurs dès sa plus tendre enfance, et qui, grandissant avec l’âge, devait opérer tant de prodiges. Il chérissait les pauvres comme ses frères, et se plaisait à leur faire l'aumôue, surtout lorsqu'ils la demandaient pour l'amour de Dieu. À ces mots : « Pour l'amour de Dieu », son âme frémissait comme sous le coup d'un archet mystérieux, et quoique encore mondain, il se sentait profondément remué. Une seule fois, tout absorbé par les affaires, il
(1) « Superno sibi assistente præsidio. » (Boxav., c. 1.)
repoussa un mendiant qui pourtant avait employé la sainte formule. Mais aussitôt une pensée, rapide comme l'éclair, cruelle comme un remords, lui traverse l'esprit. « François, se dit-il, si cet homme s'était présenté de la part de quelque puissant comte ou baron, tu l'aurais accueilli avec faveur; et quand il t'implore au nom du Roi des rois, tu le rebutes ainsi! » Et le repentir dans l'âme, les larmes dans les yeux, il court après le mendiant, lui met de grosses pièces d’argent dans la main, et prend sur l'heure la ferme résolution de ne plus jamais refuser l'aumône, lorsqu'on la sollicitera pour l'amour de Dieu (1) : résolution à laquelle il demeura fidèle jusqu à son dernier soupir, et qui lui valut une effusion plus abondante des gräces et des bénédictions du Ciel (2). C’est ainsi que, jeune encore, il avait le sens caché, le sens chrétien, de l'indigence, et qu'il réparait noblement un moment d'oubli.
À voir ses allures chevaleresques, on eût pu croire qu'il était destiné à devenir le héros de quelque épopée militaire, et peut-être à rougir de son sang, avec les croisés, les champs de bataille de la Palestine, ou avec Baudoin de Flandre les rives du Bosphore; mais qui eût pu pressentir qu'il dût être le sauveur de son siècle et le principe du plus grand mouvement de renaissance chrétienne qui ait été imprimé à l'humanité? Tels étaient pourtant les desscins de Dieu sur lui, et dès lors on comprend la persistance de l'intcrveution directe du Très-Haut en sa faveur. Ne fallait-il pas l'entourer de prodiges si évidemment divins qu'on ne pût se méprendre sur le sens de sa mission, et si éclatants qu on fût obligé d'écouter sa voix ? Aussi cette intervention est-elle incessante : elle s'ouvre sur son berceau, se déroule avec les événements, et l'enveloppe comme d'une atmo-
(4) Tres socti, c. 1.
(2) Boxav., c. 1.