CHAPITRE XIV
taient sa propre personne et ses enfants, et que l'oiseau aux larges ailes figurait un Cardinal protecteur, qu'il fallait demander au Souverain Pontife. Aussitôt, il appela ses Frères, leur fit part de sa vision, et termina son entretien par ces mémorables paroles : « L'Église romaine est la mère de toutes les Églises et la souveraine de tous les Ordres religieux. C'est à elle que je m adresserai pour lui recommander mes Frères, afin qu'elle réprime par son autorité ceux qui voudraient leur nuire, et qu'elle assure aux enfants de Dieu une entière et pleine liberté. Quand ils seront sous sa protection, personne nosera plus les inquiéter, et les artisans d'iniquité ne ravageront plus impunément la vigne du Seigneur. La sainte Église romaine aura du zèle pour maintenir la gloire de notre pauvreté; elle ne souffrira pas non plus que la vertu d’humilité soit obscurcie par les nuages de l'orgueil. Elle saura punir avec rigueur les fauteurs de dissensions, et rendra indissolubles parmi nous les liens de la paix et de la charité. Sous ses yeux, l'observance de la Règle fleurira toujours, et nos pratiques religieuses répandront partout une odeur de vie (1). »
Quelque temps après, François partit pour Rome. Il y retrouva le cardinal Hugolin, évêque d’Ostie, qui arrivait de sa légation de Florence, et s’ouvrit à lui de son dessein de le demander au Saint-Père pour Cardinal protecteur de son Ordre. Le Cardinal, après avoir favorablement accueilli sa proposition, l'exhorta vivement à prêécher devant le Pape et le Sacré Collège, pour se concilier leurs bonnes grâces. François, malgré son humilité, dut céder aux instances réitérées du prélat. Bref, aidé de ses conseils, il composa un beau discours et mit de longues heures à le fixer dans sa mémoire. Mais, peu habitué à ce genre d'éloquence étudiée,
(1) Tu. De CELaxo, Vita secunda, p. 1, c. xvi. : ‘
— nous dit saint Bonaventure (1), — an moment d'ouvrir la bouche, il oublia tout. Cette mésaventure, qu'il avoua ingénument, fut loin d'avoir un mauvais résultat. Elle servit plutôt à mettre en lumière les mille ressources cachées de son esprit; car le discours préparé, dont le texte ne nous est pas parvenu, fut avantageusement remplacé par une de ces chaudes improvisations dont il avait le secret et dont une chronique contemporaine nous livre les détails, inédits jusqu à ce jour (2).
« Mettant toute sa confiance en Dieu », il ouvrit au hasard le psautier qu'il tenait à la main. Ses yeux tombèrent sur ce verset du psaume XLHI : « Le sujet de ma douleur est sans cesse devant mes yeux, et ma face est couverte de confusion. » Il commenta ce verset, et le mettant dans la bouche de l'Église, il fit entendre les plaintes amères de cette nouvelle Ëve, épouse mystique du Christ et vraie mère des vivants, dont la beauté intrinsèque est impérissable, sans tache et sans déclin, « mais dont le visage est comme voilé et souillé par les scandales de ses enfants, surtout quand ces souillures lui viennent de ceux-là mêmes qui sont le plus rigoureusement astreints par état à donner le bon exemple ». L'orateur touchait ainsi aux questions qui troublaient ces malheureux temps : les débordements des clercs, et le parti qu en tiraicnt perfidement les hérétiques, Vaudois et Albigeois, pour nier les pouvoirs spirituels du sacerdoce et saper l'autorité temporelle des évêques. Le sujet était délicat; François le traita en termes si mesurés et en même temps avec tant d'énergie, qu'on sentait battre, sous les
() Boxav., e. xu.
(2) Anecdotes historiques d'ÉTIENXE DE Bornaox, p. 215 et #07. Le récit de S. Bonaventure était incomplet. Étienne de Bourbon cst le premier et le seul qui ait donné à la présente anecdote sa véritable physionomie, en nous indiquant le
sujet traité par le Patriarche d'Assise,