‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 127 sur 189 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

de Celano (1); elle nous initie mieux que la précédente au secret des relations intimes qui unissaient ces deux personnages, et met dans tout leur jour la simplicité de l'un et la bonté de l’autre. Le Saint, invité à diner chez le Cardinal, alla auparavant mendier par la ville quelques morceaux de pain, puis, les déposant sur la table de son hôte, il les distribua aux convives, prélats, chevaliers et chapelains. Après le repas, le Cardinal le prit à part et l'embrassa en lui adressant cet aimable reproche : « Pourquoi me faire cet affront de recourir à l'aumône, lorsque ma maison est à toi et à tes Frères? — Seigneur, répliqua François avec un doux sourire, je ne vous ai fait ni honte ni outrage; je vous ai fait, au contraire, uu grand honneur en invitant chez vous Notre-Seigneur Jésus-Christ, le parfait amant de la pauvreté volontaire. Voilà pourquoi il m'est plus doux de m'asseoir à une table pauvre, couverte des dons de la charité, qu à une table somptueuse, chargée de viandes et de mets succulents. — Va, mon fils, s’écria le Cardinal, et fais ce qui te semble bon; car je vois que le Seigneur est avec toi. » Ces quelques faits que nous avons groupés autour de la figure du vénérable Cardinal, suffisent à montrer combien il était digne de la charge quil avait acceptée.

La nomination officielle d’un Cardinal protecteur et l'approbation solennelle de la Règle par le Saint-Siège donnaient assurément un grand prestige aux constitutions franciscaines; ct pourtant, là n'est pas le secret de leur vitalité. Par elles-mêmes, elles sont une lettre morte, une statue muette. C'est en dehors d'elles, c'est dans l'esprit de l'Ordre quil faut chercher le principe qui les vivifie et la sève vigoureuse qui les rend immortelles. Quelle est cette force latente”? Toutes les voix de l’histoire répondent : C'est l'es-

(1) Vita secunda, p. 3, ce. x1x.

prit de pauvreté. Inutile d'insister sur une vérité connue de tous. Mieux vaut nous demander : « Pourquoi le Patriarche d'Assise a-t-il voulu et imposé cette expropriation radicale? Pourquoi a-t-il éliminé la richesse qui est une force et un élément de succès, et choisi la pauvreté comme instrument de réforme sociale? » Pourquoi? Lui-même nous fournit la réponse dans une de ces répliques qui sont une des formes de son génie.

C'était en 1222, lors de son excursion à travers le royaume de Naples. Son compagnon de voyage (le ton du récit nous incline à croire que c'était l'angélique Frère Léon) apercçut, au bord de la route, en vue des remparts de Bari, une bourse énorme qui paraissait gonflée d'or et d'argent. Son premier mouvement fut de solliciter du séraphique Père la permission de la ramasser pour la reverser dans le sein des pauvres. François refusa. Nouvelle instance du Frère Léon, qui finit par obtenir l'autorisation désirée. Alors, il retourne joyeux sur ses pas; mais quand il se baisse pour saisir la bourse, il en sort un serpent monstrueux. Et le Saint, se tournant vers son compagnon, lui dit avec douceur : « Souviens-toi que, pour le religieux, l'argent et le démon, c'est tout un (1). ». |

Ce mot du vénérable fondateur nous livre le secret de sa pensée. À ses yeux, l'or et Ie démon ne font qu'un; c’est par le mirage des richesses que Satan demeure le prince de ce monde. Détrôner l'un, c'est donc détruire l'empire de l'autre. Et la pauvreté parfaite sera, dans la main du moineapôtre, le levier qui renversera les autels du Veau d'or. Voilà pourquoi le fils de Bernardone répète sous toutes les formes à ses disciples : « Armez-vous de ce levier ; déployez ce drapeau, et vous vaincrez. »

1) Boxav., ec. xi1: et CELANO, Vita secunda, p. 3, ec. x1v. , ; ; > P- 92;

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