‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 128 sur 189 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Idée juste, puisqu elle n'est que l'application littérale du Beati pauperes spiritu : Bienheureux les pauvres d'esprit ! Idée féconde, mais qui, comme toutes les vérités de l'Évangile, a rencontré et rencontrera toujours de nombreux contradicteurs, même parmi les catholiques! Ceux-ci reprochent, en effet, à saint François la bassesse du moyen employé. « La pauvreté, nous crient-ils, blesse les droits de la dignité humaine; le progrès moderne l'a condamnée. »

Le progrès moderne l'a condamnée, mais le Fils de Dieu l'a absoute! Bien plus, en l'épousant, il l'a ennoblie, déifiée, comme il a déifié le travail et la douleur en les touchant. Répudierez-vous donc l'Évangile? Renierez-vous donc le Christ ?

Il est faux, d’ailleurs, que la pauvreté blesse les droits de la dignité humaine. Il serait plus juste de dire qu'elle les rétablit et qu'elle est une grandeur. Elle est une grandeur, parce qu'en étouffant l'orgueil et la cupidité, elle coupe le mal par la racine. Elle est une grandeur, parce qu'en restituant à l'âme son empire sur les sens, elle ouvre la porte à tous les sublimes dévouements, comme la richesse et la soit des jouissances l’ouvrent à toutes les décadences, à toutes les trahisons. Elle est même un bienfait social, un bienfait immense, d'autant plus appréciable de nos jours que l'antagonisme des classes nous menace d’effroyables bouleversements. « Eu se faisant pauvre, écrit à ce sujet Frédéric

Ozanam, le Pénitent d'Assise honorait la pauvreté, c'est-

à-dire la plus méprisée et la plus générale des conditions humaines. Il montrait qu'on y pouvait trouver la paix, la dignité, le bonheur. Il calmait ainsi les ressentiments des classes indigentes ; il les réconciliait avec les riches, qu'elles -apprenaient à ne plus envier. Il apaisait cette vieille guerre de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, et raffermissait les liens déjà relâchés de la société chrétienne,

en sorte qu'il n y eut pas de politique plus profonde que celle de cet insensé, et qu'il avait eu raison de prédire qu'il deviendrait un grand prince (1). »

Et cette politique profonde, ses disciples la continuent à travers les âges. Sortis pour la plupart des rangs du peuple, ils retournent au peuple pour l'instruire et le consoler. Et après les avoir entendus, la haine s'éteint dans le cœur du pauvre; la bêche paraît plus légère sur l'épaule du laboureur ; l'espérance rayonne dans l'échoppe de l’ouvrier, et le minceur, privé d'air et de soleil, ne maudit plus sa destinée. Peut-on, équitablement, après de pareilles victoires sur les passions les plus violentes, reprocher à ces hommes apostoliques le drapeau qu'ils ont déployé, l'arme dont ils se sont servis, leur robe de bure et leurs pieds nus, c'est-à-dire leurs sacrifices et leur désintéressement?

Mais ces semeurs de la bonne nouvelle, qui les soutiendra à leur tour dans les moments de défaillance? Qui les empéchera de tomber, désespérés, sur le sillon qu'ils creusent ? Toujours les hautes pensées de la foi. Ils regardent leur crucifix, et retournent à leur tâche, alertes et vaillants, parce que pour eux, comme pour leur fondateur, le poids de la souffrance disparaît sous les joies de l'amour.

Quelquefois aussi la Providence intervient directement, et l'on est obligé de convenir qu'elle s'est montrée particulièrement prodigue à l'endroit des Frères Mineurs. Parmi tant de faveurs singulières, qu'il nous soit permis d’en choisir une, de préférence à toutes les autres, parce qu’elle met en scène les deux héros de la pauvreté, le fils des Gusman à côté du fils des Moriconi. Un auteur espagnol, disciple et contemporain de saint Dominique, nous a transmis cet épisode, dont son témoignage nous garantit suffisamment l’au-

(1) Les Poetes franciscains, p. 67.

Page 1