‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 139 sur 189 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LE MONT ALVERNE.

Au fond de la Toscane, au centre des Apennins, à moitié chemin entre Ârezzo et Florence, s'élève une roche dont la tête sourcilleuse domine les montagnes environnantes, et dont le pied est baigné à l'orient par le Tibre, à l'occident par l'Arno, le Corsalone et l'Archiana : c'est l'Alverne, montagne bénie que nous appellerions volontiers, s’il nous était permis de nous servir des souvenirs de l'Évangile, le Thabor et le Calvaire de saint François. C'est là, en effet, que son esprit goûtera les plus enivrantes délices de l'union mystique, et que sa chair sera transpercée par le glaive de feu du Séraphin.

Le séjour du Bienheureux sur cette montagne et les faveurs spirituelles qu'il y reçut ont tracé dans l'histoire un sillon trop lumineux pour ne pas attirer nos regards et ne pas fixer notre attention.

C'est en l'année 1213 que le nom de l'Alverne est prononcé pour la première fois dans l’histoire de notre Saint. Celui-ci était alors en route pour se rendre en Espagne, et de là au Maroc. Il lui arriva, durant letrajet, de passer au pied du château de Montefeltro, au moment où l'on se préparait à y donner un tournoi. Déjà la bannière seigneuriale flottait

sur la porte d'entrée; la cour d'honneur retentissait sous le pas des palefrois, et le son des trompettes, partant du haut des tours crénelées, annonçait au loin l’ouverture de la fête. Un jeune comte de Montefeltro, ayant fait sa veillée d'armes dans l'antique chapelle de ses pères, 's’avançait pour être armé chevalier en présence de toute la noblesse florentine. François, qui aimait ces sortes de fètes à la fois religieuses et militaires, dit à son compagnon de voyage : « Frère Léon, montons au château ; nous y ferons, Dieu aidant, un chevalier spiritucl. » Lorsque les cérémonies furent terminées et les chevaliers réunis sur la cour d’honncur, François monta sur un tertre et développa magnifiquement devant son noble auditoire ces deux vers italiens :

« Tanto e il bene ch'io aspetto, « Ch'ogni pena m'e diletto. »

« Le bien que je désire cst si grand, u Que toute peine m'est un plaisir. »

Il cita tour à tour l'exemple des Apôtres, puis des martyrs et des confesseurs de la foi, qui s'exposaient volontiers à toutes sortes de supplices pour conquérir le ciel. Les seigneurs, pénétrés d'une émotion involontaire, recueillaient toutes ses paroles avec le même respect que si elles fussent tombées des lèvres d'un Ange. L'un d'eux, le comte Orlando de Chiusi di Casentino, une de ces âmes d'élite qui sont dans le monde sans être du monde, se détache du groupe à l'issue de la prédication, aborde le Saint, et, le tirant à l'écart, lui dit : « Père, il y a longtemps que je soupire après cette heure ; je désire tant m'entretenir avec vous du salut de mon âme! » Francois, aussi discret que zélé, lui répond avec un aimable sourire : « Volonticrs, mais pas maintenant; assistez d'abord à la fête, et après le repas, nous converserons ensemble tant qu'il vous plaira. » Orlando

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suivit le conseil du Saint. Le banquet une fois terminé, il accourut près de Francois, et ils discoururent longtemps ensemble du bonheur du ciel et des moyens d'y parvenir. A la fin de cet entretien tout céleste et trop court à son gré, le comte Orlando dit au Bienheureux : « J'ai dans mes domaines une de ces montagnes sauvages qui portent l'esprit au recueillement. Visitez-la; si elle vous plaît, je vous la donnerai de grand cœur, à vous et à vos compagnons, pour le salut de mon âme. » François accepta la proposition, et promit d'envoyer immédiatement deux de ses Frères pour visiter le mont Alverne, pendant qu'il poursuivrait sa route vers l'Espagne (1).

Les deux Religieux choisis par le saint Patriarche montèrent au château de Chiusi, vieux manoir dont on aperçoit encore aujourd hui les ruines imposantes sur les bords de la petite rivière de la Rasina, à un mille de l’Alverne. Le comte Orlando les reçut avec bonheur, rassembla une escorte de cinquante hommes armés, pour se défendre des bêtes fauves et des brigands, et se mit lui-même à la tête de la petite caravane. L'ascension de la montagne est pénible, mais sans monotonie. Ses premiers mamelons sont d'une extrême aridité ; çà et là, des ravins, des blocs de granit jetés comme au hasard, des chênes rabougris qui ont peine à grandir assez pour donner leur ombre au voyageur. Aux deux tiers de sa hauteur, la montagne change d'aspect; la pente devient moins raide, et le sol moins infécond. Puis, tout à coup, se dresse à pic devant vous le géant de ces montagnes, roche immense aux parois perpendiculaires comme une muraille et couronnée d'une luxuriante forêt de hêtres et de sapins; c'est l'Alverne. Cette nature âpre et sauvage, effrayante et sublime, plut aux deux Frères explo-

(1) Fioretti, première considération sur les stigmates.

rateurs. Ils acceptèrent au nom de François la donation que leur fit Orlando, et se bâtirent à la hâte une cabane et un oratoire, où ils psalmodièrent l'office divin, pour prendre possession de la montagne par la prière (1).

C'était, d'après les documents pontificaux, le 8 mai 1213 (2).

À son retour d'Espagne, François se fit rendre compte

LE MONT ALVERNE,.

de ce qui s'était passé. Les Frères lui dépeignirent cette solitude sous de si belles couleurs, qu'il dit à ceux qui l'entouraient : « Chers fils, le carême de la Saint-Michel approche ; je crois que Dieu nous appelle à le passer sur cette montagne, pour la consacrer par la pénitence au Sauveur, à sa glorieuse Mère et aux saints Anges. » Et il se mit aussitôt en route, accompagné de quatre Frères, qui étaient

(1) Fioretti, loc. cit.

(2) Bref Licet is (Bullar. francisc., t. IV, p. 156, n. #).

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