CHAPITRE XVII
réduit à l'état de squelette, « d'un squelette endolori (1) ».
Un jour quil adressait au ciel une fervente prière pour demander, non la santé, mais la patience et la résignation, une voix céleste lui répondit aussitôt : « François, que serait le monde entier — fût-il converti en or pur — mis en parallèle avec la gloire et les richesses du Paradis? Et si la souffrance était l'arrhe et le gage de ce royaume de gloire, est-ce que tu ne l'endurerais pas volontiers? — Oh! avec une joie extrême, Seigneur. — Réjouis-toi donc; car les infirmités qui affligent ta chair en ce moment formeront là-haut un des fleurons de ta couronne (2). » A ces mots, le malade se sentit fortifié et plein d’une nouvelle ferveur. Il fit venir ses compagnons et leur redit, de sa vision, ce qui était le plus propre à les consoler dans les jours d'épreuves, c'est-à-dire, le prix de la douleur chrétiennement acceptée. Mais qui dira avec quelle sainte allégresse il marchait luimême dans cette voie du Calvaire? Qui dira avec quelle docilité il s'abandonnait à l'action de la Providence”? C'était le diamant se laissant tailler et polir par le ciseau de l'artiste. |
Cependant, l'ophtalmie faisait des progrès alarmants, sans que le saint Patriarche consentit à employer aucun remède. I fallut, pour fléchir sa résolution à cet égard, toute l'au- torité du Vicaire général, Frère Élie, auquel il était sincèrement attaché et qui le lui rendait largement (3). » Il accepta donc, par esprit d'obéissance, les secours de la médecine, et porta les chaussures confectionnées tout exprès par la vierge Claire pour lui faciliter la marche. Élie n épargna rien pour rétablir une santé si nécessaire au bien des peuples. Ce n'est pas qu'il se fit illusion sur l'état du
(1) Tu. pe CEtaxoO, Vita prima, p. 11, c. 1v.
(2) Jd., Vita secunda, p. 3, c. cxxxvur.
(3) Témoignage de Thomas de Celano et des trois compagnons.
malade ; car, en 1224, étant à Foligno, il avait été averti en songe que François n'avait plus que deux années à passer sur la terre (1). Mais il voulait du moins adoucir l'amertume des dernières souffrances.
Comme le mal résistait à tous les efforts, il fut décidé qu'on irait à Rieti consulter un oculiste renommé. Honorius II résidait alors avec sa cour dans cette petite ville protégée par ses montagnes. Le Patriarche d'Assise s'empressa d'aller saluer le successeur de Picrre; et de leur côté les princes de l'Église, principalement le cardinal Hugolin et le Pape lui-même, « le reçurent avec bienveillance, affabilité et de grandes marques d'honneur (2) ».
Il en fut de même de l'évêque de Rieti, qui lui offrit l'hospitalité avec un empressement et une cordialité qui le touchèrent jusqu'aux larmes. C'est dans cette ville qu'il entendit cette mélodie angélique dont parlent Thomas de Celano et saint Bonaventure.
Nature sensible et délicate, il aimait la musique, cette lyre enchanteresse, tantôt joyeuse, tantôt plaintive, toujours pleine d'émotion, « qui élève l'âme, calme la douleur, et qu'il faut ramener à sa destination première, qui est de louer Dieu, et non d'enflammer les passions » (ce sont ses propres expressions) (3). Un jour quil souffrait davantage de son hépatite, il appela son compagnon, qu'il savait habile cithariste, et lui dit : « Prends un luth et joue en ma présence, afin d’alléger un peu les souffrances de ce pauvre corps. — Je n'ose, repartit le Frère ; j'ai peur que nos hôtes ne soient scandalisés de voir cet instrument profane entre les mains d'un religieux. — Renonçons-y donc, reprit le malade; car il vaut mieux se priver d'une consolation que de
(1) Tu. pe Crraxo, Vita prima, p. 2, e. vin.
(2) Id., loc. cit., ec. v.
(3) Id., Vita secunda, p. 3, c. Lxvi.