CHAPITRE XVII
malédifier le prochain.» Il eut ainsi le mérite d’un sacrifice généreusement offert, mais sans être frustré de la consolation désirée. Seulement, elle lui vint d'en haut, au lieu de lui venir des hommes. Pendant la nuit, un ange lui apparut, une viole à la main; et laissant glisser l'archet sur son instrument, il en tira des accords si doux, si harmonieux, si puissants, que l'âme du Saint en était comme enivrée et ses sens comme suspendus (1).
Tous les détails de ce prodige sont d'un charme infini. Et pourtant, la réflexion du Bienheureux, au sortir de son extase, est plus délicieuse encore. « Je me croyais au ciel», s'écria-t-il. Hélas ! il était redescendu sur la terre, et il s’en apercevait à l'acuité des souffrances qui tourmentaient son corps amaigri. |
Ses médecins étaient inquiets. Ils furent d'avis, pour soulager son mal d'yeux, de lui appliquer un fer rouge aux tempes. Le remède était atroce, l'opération excessivement douloureuse; François y consentit néanmoins, heureux qu'il était de souffrir pour l'amour de Jésus crucifié. Il se berçait d'ailleurs de l'espérance, s’il recouvrait la vue, de pouvoir recommencer ses travaux évangéliques. Quand il vit le fer rougi au feu, il ne put se défendre d'un premier mouvement de crainte. Pour vaincre cette répugnance delanature, il se mit à parler au feu comme on parle à un ami: « Mon frère le feu, toi que le Seigneur a fait brillant, utile et beau, sois-moi propice en ce moment. Je prie le grand Dieu qui t'a fait de tempérer ta chaleur, afin que je puisse la soutenir.» Puis, ayant fait le signe de la croix devant le fer incandescent, il présenta sa tête au chirurgien, quipromena son instrument dans les chairs crépitantes, depuis l'oreille jusqu'au sourcil. Le patient demeura impassible. L'opéra-
(1) Tu. pe CELaxo, loc. cit.; et Bonav., c. v.
tion terminée, il dit à ses Frères : .« Louez le Seigneur ; car, je vous l’affirme, je n'ai senti ni l’ardeur du feu, ni aucune douleur. » Et, se tournant vers l'oculiste, il le pria de recommencer, s'il supposait la cautérisation incomplète. Cet homme, admirant une telle force d'âme, ne put s'empêcher de s’écrier : « En vérité, c'est aujourd'hui la journée des miracles ! » Ce médecin, homme de science et plus encore homme de foi, s'était affectionné à son malade. Il le soignait avec un dévouement au-dessus de tout éloge, refusant tout salaire et n'épargnant ni ses veilles ni son or pour tâcher de le guérir. Comme le don des larmes, que Francois avait reçu dans une mesure vraiment extraordinaire, était la principale cause de son mal d'yeux, il lui dit dans une de ses visites : « Père, je vous en prie, cessez de pleurer; autrement, vous perdrez complètement la vue.» Le Saint lui fit alors une réponse digne de lui. « Eh quoi! mon frère, répliqua-t-il, pour garder cette vue corporelle qui nous est commune avec les mouches, je m'exposerais à perdre les effusions de la lumière divine! Non, non; car ce n'est pas pour la chair, mais pour l'esprit, que le bienfait de la vue nous a été donné (1). »
Transporté du palais épiscopal à l’ermitage de Fonte- Colombo, aux portes de Rieti, et voulant donner au médecin quelque témoignage de sa reconnaissance, François l'invita à partager le diner des Frères; et comme ceux-ci lui représentaicnt qu'ils n'avaient rien de convenable à offrir à un homme de sa condition : « Allez, leur dit le Saint, et ayez confiance. » Au même moment, en effet, une dame frappait à la porte du couvent et apportait dans une corbeille des mets excellents, des poissons, du pain blanc, des gâteaux, un rayon de miel et des grappes de raisin que
(4) Bomiv., c. v.