CHAPITRE XVIII
« Au Frère Grégoire, Provincial de France, Frère Élie,
pécheur. Salut.
« Avant de commencer à parler, je pleure, et ce n'est pas ‘ sans motif. La douleur envahit mon âme comme un torrent débordé. Hélas! le malheur que je redoutais a fondu sur nous : celui qui nous consolait n'est plus. Chéri de Dieu et des hommes, il est monté au séjour de la lumière, lui qui enseignait à Jacob la loi de la science et de la vie, et qui a laissé à Israël le testament de la paix. Nous ne saurions trop nous réjouir pour lui; nous ne saurions trop pleurer sur nous-mêmes, privés que nous sommes de sa présence et comme ensevelis à l'ombre de la mort. La perte est pour tous ; le péril n'est que pour moi, à cause des soucis et de l'affliction qui m'oppressent. Ma douleur est sans mesure ; voilà pourquoi, mes frères, je viens vous conjurer de la partager, comme je partage la vôtre. Nous sommes orphelins et privés de la lumière de nos yeux. Oui, notre Père était vraiment une lumière envoyée par la vraie Lumière pour nous et pour les gens du siècle, une lumière éclairant les hommes assis dans les ténèbres de la mort, afin de diriger leurs pas dans les voies dela paix. Semblable au soleil dans son midi, il éclairait les esprits, et il échauffait les cœurs du feu de son amour, prêchant partout le royaume de Dieu et préparant au Seigneur une génération nouvelle. Son nom
s'est répandu jusqu'aux îles les plus lointaines, et les diffé-
rentes contrées de la terre ont admiré ses œuvres.
« Ne vous attristez pas outre mesure; car Dieu, qui est le père des orphelins, ne nous refusera pas ses fortifiantes consolations. D'ailleurs, François est passé à une vie meilleure; et avant de mourir, il a béni tous ses enfants, comme un autre Jacob, leur pardonnant toutes les fautes qu'ils auraient pu commettre contre lui. Et maintenant, voici que je vous annonce une grande joie et un prodige inouï Jusqu'à
nos jours. C'est que peu de temps avant sa mort, notre Père a reçu et porté dans sa chairles stigmates de Jésus crucifié… Bénissez donc le Dieu du ciel et de la terre; louez-le de ses éternelles miséricordes, et souvenez-vous de notre vénérable Père en Dieu. Priez pour lui, c'est son dernier désir; et invoquez-le lui-même, afin de mériter de participer à sa gloire. Il est mort samedi soir, 3 octobre, une heure après la tombée de la nuit. Priez-le de mettre à notre tête un autre lui-même, un chef vaillant comme les Macchabées, pournous conduire au combat. Et parce que c'est une pensée salutaire de prier pour les défunts, priez pour le repos de son âme. Chaque prêtre dira trois messes, chaque clerc le psautier, les frères laïques cinq Pater ; les clercs chanteront avec solennité les vigiles des morts. — Frère Élie, pécheur (1). »
On est heureux de retrouver un tel éloge de notre Saint dans la bouche du Frère Élie, dont le témoignage ne saurait être suspect.
Par respect pour les dernières volontés de leur Père, les Frères Mineurs ne mirent aucune épitaphe sur sa tombe; mais le Très-Haut allait se charger lui-même de rendre cette tombe à jamais illustre, à jamais éloquente, à force de prodiges et de bienfaits. À peine était-elle fermée, qu’elle devenait un foyer d'action surnaturelle ct par suite un centre de pèlerinage.
Tci, c'est une jeune fille d Assise qui a la tête monstrueusement retournée sur l'épaule, et qui se relève guérie ; là, c'est un vieillard, compatriote et ami du Saint, et aveugle depuis cinq ans, qui recouvre soudainement la vue (2).
« À Capoue, un enfant, jouant sur la rive du Volturno, tombe dans le fleuve et s y noie. Bientôt la foule s’attroupe
(4) Saint François et les Franciscains, par le P. Pampuise, ©. 1, ©. vit, n. XX.
(2) Tu. DE CELANO, Vita prima, De canon.