CHAPITRE XVIII
murs bénis, la basilique devint le berceau d'une école nouvelle; et l’art, rajeuni, vivifié par un souffle d'en haut, s'élanca de cette colline pour se répandre des Alpes à la baie de Naples. Après Giunta de Pise et Giovanni Cimabue de Florence, après ces représentants de la vicille école byzantine, vint enfin Giotto : Giotto, petit pâtre qui fut l'élève de Cimabue et surpassa son maître; Giotto, qui fit en peinture ce que Jacques l'Allemand avait fait pour l'architecture, une véritable révolution : il découvrit la nature et prit pour idéal les formes exquises des régions supérieures.
Giotto écrivit son poème avec le pinceau sur les voûtes de l’église inférieure, comme Dante, son contemporain et son ami, l'avait tracé avec la plume dans sa Divine Comédie. On y sent le même souffle inspirateur, et les immortelles fresques du peintre vous font rêver malgré vous aux pages sublimes du poète. On est saisi d'admiration, en voyant avec quelle vigueur de sentiment chrétien l'artiste a conçu son plan, et avec quelle harmonie dans les tons et les couleurs il l'a exécuté. À ses yeux, les vertus religieuses sont le principe des grandeurs de son héros, la base de la restauration sociale dont il est l'ouvrier, le motif de son éternelle glorification. Le pinceau doit donc les représenter hardiment, sous le caractère qui guérit le mieux et élève le plus haut la nature humaine, quoiqu'il l'épouvante, c'est-à-dire, sous les trois vœux monastiques, l'obéissance, la pauvreté et la chasteté. La traduction de cette pensée remplit les trois premières: fresques du transept. Le poème a son couronnement dans la quatrième. fresque, qui représente François assis sur un trône étincelant d'or, vêtu d'une riche dalmatique, tenant à la main une oriflamme rouge, à la hampe fleurdelisée, et entouré d'un chœur d’anges qui exaltent l'excellence de ses œuvres. Il faut voir ces peintures par une belle matinée de printemps, lorsque les verrières s’animent
sous les joyeux reflets du soleil. Comme on en goûte alors la fraîcheur, le suave coloris et l'harmonieux agencement ! | |
Giotto meurt; mais loin que son art meure avec lui, les progrès ne s'arrêtent plus parmi ses disciples : Adone Doni, Ghirlandaio, Giovanni Spagna et ce Pietro Cavallini dont le Crucifiement, avec son Christ mourant et ses anges si tristes recueillant dans des coupes d'or le sang divin, vous prosterne à genoux dans l'extase de la prière. Enfin, avec Fra Angelico, le Pérugin et Raphaël, l'école mystique d'Ombrie arrivait à son plein épanouissement. Et ces princes de la peinture, puis à leur suite les Bellini, les Carrache, les Guido Reni, les Zurbaran, les Murillo, les Overbeck, les Benouville, offraient au séraphin d'Assise l'hommage de leur pinceau, dans l'espérance qu'un rayon de sa gloire rejaillirait sur leurs œuvres.
Le mouvement de rénovation qui emportait l'Italie atteignit aussi la langue nationale, mais à travers des obstacles qui paraissaient insurmontables. À cette époque régnait en Sicile, où la cour de Frédéric IT donnait le ton, une poésie langoureuse, née du gai savoir provençal et des fictions mauresques, flattant toutes les aspirations de la chair et habituant la jeunesse italienne « à passer sa vie aux genoux des femmes, dans l'oubli de la patrie et de la liberté (1) ».
Les Franciscains osèrent résister au courant qui entraînait la littérature vers la fange du sensualisme païen. Ils chantèrent les mystères et les beautés du christianisme. Saint Bonaventure célébra, dans un rythme cadencé, d’une douceur inexprimable, les grandeurs de la Reine des Vierges ; Jacopone la fit gémir dans son Stabat, « cette complainte si douce qu'on y reconnaît bien une douleur toute divire et
(1) Ozanam, les Poetes franciscains, p. 50.