SA VOCATION
Libre de toute entrave, joyeux comme le passereau échappé au filet du chasseur, François cherchait les lieux solitaires pour mieux entendre la voix de Celui qui l'appelait. Il parcourait les bois et les montagnes situés au nord d'Assise; et sous l'action du feu divin qui l'embrasait, souvent il chantait. Il était beau de l'entendre alterner des cantiques français avec ce cri de reconnaissance du saint roi David : « Merci, mon Dieu, d'avoir rompu mes chaînes ! Je vous offrirai en retour un sacrifice de louanges et bénirai votre saint nom (1). » Des voleurs le rencontrèrent et lui demandèrent : « Qui es-tu? — Je suis le héraut du grand Roi », répliqua-t-il avec un accent prophétique. « C'est un pauvre fou! » crièrent ensemble les bandits ; et après l'avoir cruellement battu, ils le jetèrent dans une fosse remplie de neige, et lui adressèrent cet adieu ironique : « Reste là, chétif héraut de Dieu ! » Les voleurs une fois partis, il sortit de la fosse, tout rayonnant d'allégresse, et reprit ses chants et ses prières (2).
Il alla frapper à la porte dun monastère voisin, y
(4) Poe. cxv.
(2) Tu. pe CELaxo. Vita prima, p. 1, c. vu.
demanda l'’aumône et y demeura quelques jours, employé aux plus vils offices de la cuisine. De là il se rendit à Gubbio, où l’un de ses amis de jeunesse, — dont les archives de cette ville nous livrent le nom, Frédéric Spadalunga (Longue- Épée) (1), — prenant en pitié sa misère et ses haillons, lui donna le costume ordinaire des ermites : une tunique courte, une ceinture de cuir, des souliers et un bâton (2). C'est sous cet habit de pénitence qu'il se consacra, l’espace de deux ans, au scrvice des déshérités de la terre et surtout des lépreux. |
Aujourd'hui que la lèpre reparaît et sévit avec une nouvelle fureur sur plusieurs points du globe, à Lahore, à Cuenca, aux îles Molokaï, il ne sera pas sans intérêt d'examiner sous quel point de vue le moyen âge envisageait ce fléau et ce qu'il tenta pour le conjurer (3).
Cette horrible maladie, qui recouvre de pustules et d'écailles sanglantes tout le corps de ses victimes, revétait alors un double caractère : elle était à la fois contagieuse et sacrée; contagieuse, par suite d'un mystérieux arrêt de la justice divine; et sacrée, à cause du rôle symbolique qu elle joue dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Isaïe n'avait-il pas représenté le Messie comme un lépreux frappé de Dieu
(1) Archives de la cathédrale de Gubbio, V. Lipsix, Comp. hist. S. Fr. et Annales franciscaines, juillet 1891.
(2) Ta. DE CELAXO, Vita prima, p. 1, c. vu.
(3) Que n'ont pas dit Michelet et les romanciers de son école sur la lèpre et, à propos de la lèpre, contre le catholicisme, qu'ils déclarent responsable des ravages de ce fléau ? Peintures fantaisistes, accusations mensongères, qu'un érudit impartial, Abel Lefranc, vient de mettre à néant par la simple publication des statuts de la maladrerie de Noyon au treizième siècle (Mémoires de la Société academique de Saint-Quentin), analvsés dans l'Univers, n° du 11 mars 1890! « On
s'est plu, écrit-il, à représenter les léproseries comme un séjour effrayant où ne:
vivaient que des malheurcux soumis aux règles les plus dures et les plus impitovables... Leur situation ne fut ni si sombre ni si terrible. » Elle était mème souvent enviée! Les faits sont unc réponse excellente aux calomnies de la libre pensée ; mais les saint Francois, les saint Louis, les Damien de Veuster y ont opposé une réfutation plus éloquente encore, celle d'un dévouement aussi persévérant que désintéressé.