‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 25 sur 189 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

et humilié? Et le Messie lui-même, durant sa vie mortelle, n'eut-il pas pour les lépreux la plus prévenante tendresse ? Crainte et vénération, tels sont les deux sentiments dont s'inspirèrent ces siècles de foi. Le sentiment de répulsion qu inspire naturellement la vue des plaies de ces infortunés faisait place à une sorte de dévotion puisée aux divines clartés de la religion. On les appelait les malades du bon Dieu, les pauvres du bon Dieu. |

Ces grands maudits du paganisme étaient devenus, au soleil de l'Europe chrétienne, une caste bénie, une caste privilégiée. Ils formaient une corporation placée sous l’autorité immédiate de l'évêque. Celui-ci, en recevant l'anneau et la crosse, acceptait en même temps et remplissait de grand cœur la charge de pourvoir à leurs besoins. |

Les fidèles, découvrant, eux aussi, sous leur visage ensanglanté l'adorable face du Rédempteur, ne passaient jamais à côté de leur hutte sans déposer une obole dans leur sébile et sans se recommander à leurs prières. Les barons et les nobles dames dotaient richement les maisons qui abritaient leur douleur ; et, chose plus admirable encore! l'Église enfantait des légions de chevaliers et de vierges pour les mettre à leur service : les chevaliers de Saint-Lazare, qui avaient un lépreux pour grand maître, et les Sœurs hospitalières de Saint-Jean de Jérusalem.

Cette dévotion « aux malades du bon Dieu » se répandit, avec la lèpre elle-même, d'Orient en Occident. Toutefois, si populaire qu'elle fût au temps des croisades, le fils de Bernardone, avant sa conversion, éprouvait pour les lépreux ‘une répugnance invincible; au seul aspect de leur voile blanc, au son de leur crécelle, il frissonnait d'horreur et s'enfuyait dans une autre direction. Rien de plus admirable que de voir comment Notre-Seigneur se charge de le redresser et de l'instruire, et comment il finit par asseoir le

règne de la grâce sur les ruines de la nature. Les premières communications surnaturelles remontent à l'année 1206. Peu de temps après la vision de Spolète et un an environ avant la scène du palais épiscopal, le saint jeune homme, étant en oraison, entendit la voix du Rédempteur qui lui disait : « Mon fils, si tu veux connaître ma volonté, il faut que tu méprises et que tu haïsses ce que tu as aimé et désiré selon la chair. Que ce nouveau sentier ne t'effraye point ; car, si les choses qui te plaisent doivent te devenir amères, celles qui te déplaisent te paraîtront douces et agréables (1). » Il eut bientôt occasion de mettre en pratique les leçons du divin Maître. Comme il chevauchait dans la plaine qui s'étend au pied d'Assise, il aperçut un lépreux qui s'avançait vers lui. À cette rencontre inattendue, un grand combat se livra dans son âme. Sa première pensée fut de rebrousser chemin; mais bientôt, se reportant aux projets de perfection qui le préoccupaient déjà, et se souvenant que la plus glorieuse en même temps que la plus difficile des victoires, c'est de se vaincre soi-même, il surmonte son dégoût, descend de cheval, s'approche du lépreux, et lui remet une obole en lui baisant la main. Puis, étant remonté à cheval, il cherche du regard le cher pauvre du bon Dieu ; mais c'est en vain : il se voit seul au milieu de cette plaine immense et poursuit sa route, plus Joyeux encore qu étonné (2). Le Sauveur des hommes ne s'était-il pas montré plus d'une fois sous la figure d'un lépreux ?

Mais dans cette rencontre inopinée, il y avait eu un moment d'hésitation, et dès lors il semblait au fils de Bernardone que la victoire avait été incomplète. Résolu à aller jusqu'au bout dans cette voie, il voulut quelques jours après recommencer l'épreuve. Cette fois, il prit les devants.

: (4) Tres socii, C. 1Y.

"+ (8): Jbid., loc. cit.

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