‹ Saint François d'Assise (1182-1226)Chapitre 27 sur 189 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

mois dans la léproserie de Gubbio, et qu'il s'achemina de nouveau vers Assise dans le courant du mois de mai 1207. La voix du crucifix miraculeux retentissait nuit et jour à ses oreilles, et il se sentait pressé d'exécuter l'ordre qu'il avait recu de: restaurer l'église Saint-Damien. Qui pourrait dépeindre son émotion, quand il revit les murs de cette ville natale qu'il avait naguère éblouie par l'éclat de son opulence et où il avait appris à connaître l'inconstance et l'ingratitude du monde?... Mais faisant taire tous les souvenirs d'autrefois et foulant aux pieds tous les conseils dela sagesse humaine, il y entra comme les prophètes de l’ancienne loi rentraient dans l'ingrate Jérusalem : il s'en alla par les rues, publiant les grandeurs de Dieu et les souffrances de l'Église, mendiant des pierres pour l'amour de Jésus-Christ sans affectation, mais aussi sans honte, et disant avec une admirable simplicité : « Qui me donnera une pierre aura une récompense; qui m en donnera deux en aura deux; qui m en donnera trois en aura trois (1). »

Grand fut alors l’émoi dans toute la cité. Parmi ses compatriotes, les sentiments étaient fort partagés : les uns le poursuivaient de leurs injures et de leurs railleries ; les autres passaient sans lui répondre; d'autres, enfin, pensant qu on ne pouvait attribuer qu'à Dieu un si complet changement de vie, l'aidaient de leurs propres mains ou de leurs aumônes à relever les ruines du sanctuaire de Saint-Damien. Pour lui, il recevait avec une égale reconnaissance les affronts et les offrandes, les affronts pour le bien de son âme, et les offrandes pour la restauration du vieux monument. On vit alors ce jeune homme de bonne famille, habitué aux délices de la vie, porter sur ses épaules, comme un manœuvre, les matériaux nécessaires à la construction. Il tra-

(4) Tres socti, c. vit.

vaillait sans relâche, si bien que ses membres, exténués par les jeûnes et les rigueurs de la pénitence, ployaient sous le fardeau. Le prêtre qui desservait cette église (c'était toujours don Pietro) eut pitié de lui; et, malgré son peu de ressources, il lui préparait un bon repas à la fin de ses journées. François accepta d'abord cette généreuse hospitalité ; mais au bout de quelques jours, il se fit ces réflexions : « François, trouveras-tu partout un prêtre qui t'accueille aussi cordialement ? Est-ce là, du reste, cette pauvreté que tu as choisie pour ta compagne? Non. Va-t'en désormais mendier de porte en porte, à la façon des pauvres, une écuelle à la main, pour recueillir les restes qu'on te donnera; car c'est ainsi que tu dois vivre pour l'amour de Celui qui est né pauvre, a vécu dans la pauvreté, a été attaché nu sur la croix et a été enseveli dans un tombeau d'emprunt. » Le lendemain, il va quêter sa nourriture, et s'assied dans la rue pour prendre sonrepas. À l'aspect de ce mélange dégoûtant, il sent la nature se révolter et détourne ses regards par un mouvement instinctif : mais aussitôt, triomphant de cette répugnance comme il a triomphé des autres, il se met à manger avec plaisir. Il déclara depuis qu il n'avait jamais eu de plus délicieux festin. Le soir, il dit d'un airenjoué à don Pietro : « Ne vous mettez plus en peine de ma nourriture; j'ai trouvé un excellent économe, un habile cuisinier, qui sait mieux que personne assaisonner les mets (1). »

Il est encore parlé ici de Pierre Bernardone, et c'est pour la dernière fois dans le cours de cette histoire ; hélas! nous devons ajouter que ce nest point à sa gloire. Ne comprenant rien aux mystérieux appels de la grâce, ni aux

saintes folies de la croix, il était exaspéré de voir son fils

vêtu en mendiant et devenu le point de mire des traits, tou-

(4) Tres socii, c. vit; et Tu. DE CELaxo, Vita secunda, p. 1, c. 1x.

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