CHAPITRE III
jours acérés, de la malignité publique. Le rencontrait-il sur son chemin, il se détournait d'un air courroucé; quelquefois même, il allait jusqu à le maudire. Le cœur se serre à cette pensée! Sans doute le ciel ne ratifiait point les malédictions du père; mais elles n'en faisaient pas moins à l'âme tendre et sensible du fils une profonde blessure, la plus cruelle peut-être quil ait jamais ressentie. Pour mettre un baume sur cette plaie saignante, il arrêta un vieux mendiant au cœur simple et droit, et lui dit : « Viens, je serai ton fils; chaque fois que mon père selon la nature me maudira, toi, mon père adoptif, tu me donneras ta bénédiction. » Et le vieillard accéda avec empressement à cette demande (1).
Ange, l'unique frère du Saint, semble avoir hérité à la fois de la fortune et de la dureté paternelles : qu'on en juge par le trait suivant. Par une froide journée d'hiver, notre Bienheureux était en prière dans une église, grelottant de froid sous son vieil habit d'ermite. Ange, passant près de lui, dit en se moquant à l'un de ses amis : « Va le prier de te vendre quelques gouttes de sa sueur! — Non, répliqua François en langue française, je ne vendrai pas ma sueur aux hommes; je la vendrai plus cher à Dieu (2). »
Au milieu de tant d'épreuves, notre Saint continuait son œuvre avec courage, en prévision de l'avenir. « Venez, criait-il aux passants, aidez-nous à finir; car vous verrez fleurir ici un monastère de pauvres dames, dont la sainte vie et la réputation feront glorifier le Père céleste dans toute l'Église. » Prophétie qui se réalisa cinq ans après, lorsque Claire et ses compagnes vinrent se fixer en ce
lieu (3).
(1) Tres socii, c. vi. — Cf. Tu. De CELaxo, Vita secunda, p. 1, c. vu. (2) Ibid.
(3) Jbid.
C'est ainsi que François acheva l'année 1207, dans le travail, la prière et le dénuement le plus absolu. Après l'église Saint-Damien, il entreprit de réparer deux autres sanctuaires, situés, comme le premier, aux portes d'Assise. L'un était dédié à saint Pierre; et notre Bienheureux, qui avait une dévotion très tendre pour le Prince des Apôtres, voulut ouvrir l’année 1208 par la restauration de cet édifice, restauration qui ne lui demanda que fort peu de temps, grâce aux abondantes aumônes de ses concitoyens. L'autre était une chapelle fort pauvre et tres ancienne. Bâtic l’année 352 par de saints ermites, venus de la Palestine, successivement occupée, à partir de 516, par les moines du Mont-Cassin, de Cluny et de Citeaux, on l'avait tour à tour nommée Sainte-Marie de Josaphat, à cause d'une précieuse relique du sépulcre de la sainte Vierge; puis la Portioncule, parce qu elle s'élevait sur une parcelle de terrain qui appartenait aux Bénédictins du mont Soubase; enfin, Notre-Dame des Anges, en raison des apparitions célestes dont elle était fréquemment le théâtre. Licu de pélerinage autrefois célèbre, mais pour le moment abandonné, elle tombait en ruine, et ses murailles délabrées servaient de refuge aux pâtres et aux troupeaux dans la mauvaise saison. Notre Saint déploya toutes les ressources de son zèle pour arracher à l'oubli des peuples et aux outrages du temps un sanctuaire si vénérable. Avant la fin de l'année 1208, il l'avait rendu à son culte séculaire, et l'avait rétabli dans sa primitive splendeur. Cependant sa tâche n'était qu'ébauchée; car, selon la judicieuse réflexion de ses historiens, ces trois temples n'étaient que la figure des trois Ordres qu'il était appelé à fonder (1).
(4) Tres socii, c. x1v; et Bonav., c. 11.