‹ Saint François d'Assise et les franciscains: 1182-1226Chapitre 3 sur 5 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

après eux , il fonde un véritable empire , car il fonde un ordre religieux qui partagea avec les dominicains, pendant trois cents ans, le gouvernement moral et intellectuel du monde catholique. Ce fils de marchand, qui voulait , comme les albigeois , plus de fraternité et d'unité parmi les hommes, mais qui les voulait dans le sens de TÉvangile , qui aimait, comme Montfort , Torthodoxie et Tordre , mais qui ne prétendait pas les établir par le massacre et l'incendie ; cet homme de la conciliation et- de la paix , c'est un saint , c'est saint François d'Assise. L'ordre des frères mineurs ou des franciscains qu'il fonda est resté pendant tout le moyen âge fidèle à l'esprit de son institution; son rôle, dans la science, dans la philosophie, dans la politique , dans la littérature , fut de prendre aux novateurs tout ce que leurs idées avaient de légitime, et de les féconder par le sentiment religieux.

Nous nous proposons d'esquisser ici l'histoire de saint François et des franciscains , et d'indiquer sommairement ce qu'ils ont fait dans le monde , en comprenant, dans son sens intime, ce mot de mansuétude y qui est au fond de toutes les paroles et de tous les préceptes de l'Évangile.

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De rétat de la chrélienlé au moment uù parut saint François d'Assise, et du but qu'il se proposa dans rinstilulion de soa ordre.

Un jour saint François , qui vivait encore de la vie du monde, mais qui depuis quelque temps ressentait le vague besoin d'une vie plus parfaite, se promenait à Assise avec ses compagnons de fêtes. Jusque-là, il avait été le joyeux et bruyant organisateur de tous leurs plaisirs, et maintenant il semblait absorbé sous d'austères et immenses méditations. Il allait devant ses amis, silencieux, la tête inclinée, les laissant tout étonnés d'im changement si inattendu. Tout à coup , l'un d'eux croit en deviner la cause et lui demande en riant : « Songerais-tu par hasard à prendre femme? »» A ces mots, François se rctomiie, relève le front 27 a

â SAINT FRANÇOIS

et s'écrie : «Oui, je songe à prendre femme, et la femme que je prendrai est si noble, si riche, si belle, que jamais vous n'en avez vu de semblable! »

Tous les légendaires nous révèlent le secret de ces mystérieuses paroles, et lorsque Giotto voulut traduire leur pensée et la sienne par son immortel pinceau, il représenta dans une fresque qui existe encore, un jeune homme qui passe l'anneau des fiançailles au doigt d'ime jeune fille, pendant que le Christ semble les bénir du haut du ciel : le jeune honrnie c'est François d'Assise, la 'jeune fille c'est la pauvreté évangélique.

A quelques jours de là, le mystique fiancé, celui qui méditait déjà d'inspirer au monde l'amour des petits et des pauvres, errait dans la vallée d'Assise^ demandant à Dieu de l'éclairer sur ses volontés à son égard et de découvrir à son intelligence ce qu'il attendait de lui. Au milieu de ses méditations, il parvint vers l'église de Saint-Damiaii et y entra pour prier. Les yeux attachés sûr le crucifix et baignés de larmes , il poursuivait encore son pro* blême au pied des autels. Alors, suivant la légende, il entendit par trois fois ces paroles qui sortaient de la bouche du Christ : « Va, François, et répare ma maison, qui, tu le vois, tombe toute en ruine.»

Ces deux anecdotes nous donnent le secret de la vie de saint François , car elles nous apprennent l'idée première qui dirigea tous ses efforts, elles

nous expliquent toute Tinstitution des frères mineurs.

Ce n'était pas sans raison qu'il était dit à saint François de réparer la maison de Dieu. L'Église et toute la société européenne avaient besoin en efTet pour se maintenir d'un énergique effort.

Une guerre longtem|)s couvée, celle des Albigeois, allait enfin éclater dans toutes ses horreurs. Un prodigieux fanatisme d'irréligion ravageait tout le midi de la France. Là, les missionnaires catholiques étaient depuis longtemps hués par des peuples violents et irritables qui n'avaient pas même respecté le génie et la vertu de saint Bernard : les prédicateurs de Thérésie étaient au contraire appuyés par toute l*aristocratie et par une grande partie du clergé et des communes. Et que l'on ne s'imagine point que l'erreur albigeoise s'attaquât uniquement à quelques-uns des dogmes catlioli» ques. Autant qu'on peut déterminer ses caractères essentiels à travers la prodigieuse diversité de formes qu'elle affecta^ elle se montrait médiocrement respectueuse envers les principes les plus essentiels de la morale naturelle et du droit social. Le comte de Comminges faisait étalage de polygamie et Raymond VI entretenait publiquement un harem. Il se trouva môme des docteurs pour soutenir au nom de la rehgion nouvelle, que la débauche se justifié et que rinceste est en soi un acte très-innocent.

On se persuade souvent que l'hérésie des Albigeois était toute locale et ne dépassait pas les limites du Languedoc. Le Languedoc a été le champ de bataille de Thérésie; mais son théâtre était FEurope tout entière. En France, on a brûlé des Albigeois jusqu'à Orléans, jusqu'à Chartres. Les Flandres étaient en proie à un genre particulier de mysticisme qui leur inspirait une horreur profonde, non-seulement pour un clergé orgueilleux et corrompu, mais pour la hiérarchie de l'ÉgUse elle-même. En Allemagne, des doctrines vagues et insaisissables se répandaient de toutes parts, qui dissimulaient sous de pieuses formules un panthéisme énen^ant. L'Italie elle-même, le centre de la chrétienté, avait vu dégénérer bientôt le rigorisme extrême des cathares en déplorables erreurs. Partout le doute, la négation, l'horreur de l'autorité civile et de l'autorité spirituelle ; partout aussi la persécution. Les prêtres restés fidèles invoquaient le bras sécuUer; les populations s'en vengeaient en massacrant les prêtres. Chaque parti prenait à tâche de déshonorer par les crimes les plus abominables ses éphémères triomphes ; et l'on était sûr de voir les martyrs de la veille devenir les bourreaux du lendemain.

Les contemporains, du reste, ne s'y trompaient pas, et Innocent III n'était pas le seul à comprendre les périls que courait la cause de la civilisation

chrétienne. Cependant, comment les conjurer?

Comment sortir de la crise terrible, miiverselle, où l'on sentait se dissoudre de toutes parts le monde nouveau à peine formé , et qui faisait dire à plusieurs écrivains : « Le soir du monde approche et nous touchons à notre fin! » Voilà la question qui préoccupait l'esprit de saint François comme celui de saint Dominique, comme celui de tous les hommes sérieux de ces temps d'agitation féconde , mais ciiielle. On avait essayé de négocier avec les représentants de la féodalité dans le Languedoc, et l'on avait échoué. On avait guerroyé , pillé , brûlé , massacré, et Ton n'avait pas réussi : Içs idées, vraies ou fausses, ne végètent pas du sang qu'elles versent , mais de celui qu'on leur prend : l'hérésie avait grandi dans le martyre; elle devait résister même aux atrocités monstrueuses du sac de Béziers ; et les catholiques étaient surtout épouvantés de cette puissance étrange d'une erreur qui, partout pourchassée, partout vaincue, partout frappée , résistait à tout et durait dans le sang depuis plus d'un siècle.

Saint François d'Assise et saint Dominique , au milieu de cette crise religieuse qui se compliquait des désordres inhérents au régime féodal , eurent la gloire de comprendre ce que ne comprenaient ni les sauvages milices de la France septentrionale, ni le roi de France, ni l'impitoyable Simon de

Montfort, ni même la puissante intelligence d'Innocent. Ils virent que si l'hérésie des Albigeois se maintenait à travers tous ses échecs, c'est que, incohérente et immorale en elle-même, elle s'appuyait néanmoins sur les immortels instincts que le christianisme fait naître dans l'àme des peuples. Us se rappelèrent que ce mouvement redoutable qui emportait les nations à leur ruine , parce qu'il avait été détourné de sa direction primitive, s'était montré à l'origine tout catholique. C'était au xi" siècle qu'il avait commencé d'agiter les esprits , c'està-dire à l'époque où la grande réforme de Grégoire VII avait porté ses fruits. L'Église , arrachée alors à la domination brutale delà féodaUté, avait répandu largement le christianisme dans les masses ; et aussitôt l'Europe, pénétrée de l'esprit évangélique, s'était sentie appelée à une transformation profonde qui mît ses mœurs, ses institutions, ses gouvernements, ses universités en rapport avec ses croyances. Elle voulait que la philosophie et les sciences, dont Sylvestre II avait popularisé le goût, fussent largement, audacieusement explorées; elle voulait que les représentants du Christ qui n'avait pas où reposer sa tête, montrassent plus de respect, plus d'amour pour les petits, les humbles et les pauvres, et que l'on combattît la féodalité dans l'ordre politique comme on l'avait combattue dans l'ordre rehgieux. Tous ces vœux étaient parfaitement légîti-

mes , et longtemps les représentants les plus énergiques des aspirations nouvelles étaient restés dans les limites strictes du catholicisme. Les cathares n'avaient rompu que fort tard avec Rome et pour ainsi dire en se résistant à eux-mêmes. Les pauvres de Lyon s'étaient mis d'abord sous la protection du saint-siége et, de longues années dm'ant, avaient paru les plus sincères comme les plus fervents des fidèles. Et en Allemagne comme dans les Flandres, il y avait des populations qui flottaient encore entre une soumission indécise et une révolte ouverte.

Malheureusement, les erreurs, les défiances, les malentendus, les passions mauvaises et exclusives ne tardèrent pas à dénaturer cette grande et sainte révolution. Le spiritualisme vague des novateurs s'exagéra, et irrité en même temps par les entraves qu'on voulut lui imposer, il se transforma en un mysticisme aveugle. De là toutes les foUes et tous les désordres où se précipitèrent les novateurs ; de là leurs rêves étranges d'une chimérique communauté de biens et d'une honteuse promiscuité; de là leur mépris insensé de toute autorité, soit civile, soit religieuse ; de là leurs aspirations pleines de délire vers un prétendu règne du Saint-Esprit, où l'humanité, transformée jusque dans son essence, devait jouir dès cette terre de toutes les félicités que la raison et la foi ne promettent qu'à un monde meilleur ; de là, en un mot, toutes ces

doctrines, toutes ces débauches d'idées et de mœurs qui scandalisaient, en Tépouvantant, la France septentrionale, et qui la rendirent féroce à force de peur. La sagesse voulait donc que ce grand mouvement révolutionnaire que le christianisme avait imprimé à l'Europe, et qui prenait par la faute de tous une si funeste direction, ne fût ni violemment comprimé ni abandonné sans guide à ses déplorables erreurs, mais rappelé à ses véritables principes. Le bon sens disait que ce n'était ni à Raymond VI ni à Simon de Montfort de terminer la lutte par un triomphe définitif. Mais le bon sens est-il jamais écouté au milieu des passions furieuses? Il triomphe à la fin; mais plus son triomphe est certain, parce qu'il est nécessaire, plus il se fait cruelleuient attendre. Quelques hommes de sagesse, et entre autres l'illustre évêque de Paris, Pierre Lombard, avaient en vain élevé une voix conciliatrice au milieu des luttes rivales. Les insensés qui confondaient alors l'orthodoxie et le fanatisme lui avaient jeté l'anathème*. Il n'y avait plus que deux grands partis , incapables l'un et l'autre de la victoire, parce que leur victoire eût été la fuine de la civilisation chrétienne : les uns, au nom du catholicisme, compromis par leurs fu-

1. L'école de saint Victor rangeait Pierre Lombard, à côté de Pierre de La Porée, parmi les qaatre labyrinthes où, disait-elle, s'était perdue la foi humaine.

reurs, combaltaient par le fer et le feu des idées que rien ne pouvait étouffer, parce qu'elles avaient leur source dans le dogme catholique lui-même; les autres, au nom de ces idées qu'ils croyaient défendre , combattaient l'orthodoxie catholique , qui seule pouvait les circonscrire dans de sages limites , et les faire triompher comme elle les avait fait naître.

Telle est la terrible situation que vinrent dénouer les fondateurs des ordres mendiants. Plus tard, ces ordres qui, pendant trois siècles, remuèrent la pensée européenne, devaient entrer sur le terrain de la philosophie, des sciences, des lettres. A Torigine, la question était toute morale et toute politique. Il s'agissait pour la chrétienté de maintenir l'idéal de l'Évangile, d'honorer la pauvreté et de permettre ainsi aux classes inférieures de s'estimer elles-mêmes, de s'organiser, et par là d'arriver peu à peu à l'égalité civile ; il s'agissait aussi de maintenir les bases de l'ordre établi, et de ne • pas Uvrer le monde à une perturbation qu'il était incapable de supporter. Il s'agissait, en un mot, de frayer, à travers le système qui voulait tout renverser et le système qui voulait tout maintenir, la voie de la sagesse et du progrès.

Ce fut là le problème que se posa saint François. Et il était peut-être appelé à le résoudre d'une façon plus spéciale encore que saint Dominique lui-

même, parce que la longue méditation qu'il avait faite de l'Évangile, et son caractère éminemment français le portaient à une tolérance exquise. Sans doute, il appartenait à son siècle, et il serait absurde de chercher dans ses écrits les principes qui ne devaient se développer que quatre cents ans après lui. Mais bien qu'il ne formulât pas en système sa bienveillance universelle et son horreur pour la force brutale, ce double sentiment perce sans cesse dans ses actes et dans ses paroles. Pénétré de cet esprit de mansuétude qui respire dans l'Évangile, il aimait à répéter aux religieux qui exagéraient les rudes pénitences du corps : « C'est la charité et non le sacrifice que le Christ vous demande ! » On voit par là, pour le dire en passant, que les théories de M. de Maislre sur le sacrifice et sur le supplice lui auraient paru singulièrement suspectes. Plus d'une fois aussi, il écrivit aux ministres de l'ordre de n'user que le plus rarement possible de la formule : Je vous commande par la sainte obéissance ; et même il s'infligea la punition la plus humiliante lorsqu'il crut, dans une occasion déUcatc, en avoir abusé. Bien plus, on ne trouve aucune trace, dans les diverses légendes qui racontent sa vie, de châtiments corporels infligés aux frères mineurs. C'était pourtant la règle universelle , à cette époque de sauvage énergie , que les abbés ou les prieurs se servissent vis-à-vis des vo-

lontés inflexibles des supplices les plus douloureux; et il n'était point rare qu'un moine fût condamné à mourir de faim dans son étroite cellule. Un jour qu'un frère lui résista avec cette ténacité brutale et invincible que déploient souvent les esprits grossiers, François se contenta de faire creuser une petite fosse, et, quand on y eut descendu le rebelle, de lui dire en souriant et avec cette voix attirante et douce qu'il eut toujours : « Frère, es-tu mort? es-tu bien mort? » Le frère se déclara mort et sortit obéissant et puni de sa tombe symbolique. Dans la charité évangélique qui l'animait, François ne comprenait que ces supplices bienfaisants. Quand son ordre se fut partout répandu, et que quelques désordres inhérents à une institution aussi vaste s'y furent introduits, on lui conseillait de se servir, pour les réprimer, de moyens énergiques, n fit alors cette réponse, qui étonnerait dans un homme du xiir siècle, si les saints n'avaient plus encore que les philosophes et les grands législateurs le privilège de devancer leur âge : « Ma puissance est toute spirituelle, c'est dire qu'elle consiste à dominer, à corriger spirituellement les vices des frères. Si je ne puis les corriger par la prédication, l'avertissement et l'exemple, je ne veux pas devenir un bourreau pour punir et flageller, comme font les puissances du siècle. »

Un homme qui était ayimé de pareils sentiments

i% SAINT FRANÇOIS

ne pouvait procéder par le seul anathème vis-â-vis des dissidents : il devait chercher la solution de l'énigme sociale, la fin de la crise dans une institution qui fit la part aux idées nouvelles en maintenant dans sa pureté l'idéal de fraternité et de solidarité proposé par l'Évangile. En effet, comme les novateurs, il se fit, pour employer ses expressions favorites, le disciple, le chevalier, l'amant de la pauvreté; il remit en honneur cette maxime oubliée ou négUgée depuis que Constantin avait soudé l'Église et l'État, que les pauvres et les petits sont les privilégiés de Dieu. Bien plus, il voulut que leur état habituel de privation et de misère devînt l'état et comme la profession de ceux qui se vouaient à la vie parfaite ; ce n'était pas assez de glorifier leurs douleurs, il voulut glorifier aussi les apparentes humihations auxquelles la destinée les condamne. Les hérétiques se plaignaient de ce que l'ÉgUse n'honorât pas assez les pauvres : François triompha de leurs plaintes en remplissant, en dépassant leurs désirs : il se fit plus. que pauvre, il voulut être mendiant.

L'ordre, d'après sa règle, ne put jamais rien posséder en propre, afin que, la pauvreté étant son lot perpétuel , il eût toujours le privilège de dépendre de tous et de chacun et l'honneur de sanctifier les humbles aux yeux des peuples. C'est précisément par ce renoncement absolu, par cette

profession éternelle de mendicité, qu'il se distingua de tous ceux qui l'avaient précédé.

Qu'on ne s'y méprenne pas , cette solution que François d'Assise donnait au grand problème du xni" siècle était profondément différente de la solution vulgaire , qui aurait simplement consisté à recommander l'aumône. Le patriarche des pauvres, comme l'appelle saint Bonaventure , ne voulait pas seulement que l'on eût vis-à-vis des petits, des humbles , de ceux que la douleur visite , un peu de cette miséricorde protectrice qui trop souvent blesse Tàme en soulageant le corps ; ce qu'il demandait pour ceux qui souffrent, c'était le respect; c'était ce respect profond, sincère , qui veut que l'être qui en est l'objet soit compté pour quelque chose dans les affaires publiques ; c'était ce respect qui lui inspirait plus tard l'heureuse pensée d'associer ensemble par le tiers ordre toutes les communes itahennes, pour donner ainsi au peuple une force nouvelle* ; c'était ce respect, en un mot, qui aboutit, parce qu'il est vraiment évangéhque, non pas seulement à quelques œuvres individuelles , mais à une œuvre politique d'égahté.

De même que saint Benoît avait, en quelque sorte , sacré le travail en le pratiquant de ses bras vénérés, le jeune marchand d'Assise venait, à son

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