‹ Saint François d'Assise et les franciscains: 1182-1226Chapitre 4 sur 5 · U SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

U SAINT FRANÇOIS

toiu-, sacrer la pauvreté en unissant dans ses mains la besace et la croix. L'indépendance de la propriété foncière avait été fondée par le premier de ces grands hommes ; l'autre fondait Tindépendance et les droits de ceux qui ne possèdent pas le sol , du peuple.

Mais en même temps qu'il maintenait Tidéal chrétien, et qu'il défendait avec vigueur les droits avenir du tiers état naissant , il se gardait bien de se heurter, comme les hérétiques , aux droits acquis et à ce qu'il y avait de nécessaire dans l'ordre légal. Il ne voulait pas que ceux qui aspiraient à la vie parfaite , et en quelque manière surnaturelle, eussent de propriété , même collective ; il leur défendait de recevoir, en échange de leur travail, l'argent, qui lui semblait le symbole de la possession individuelle. Mais il ne faudrait pas en conclure que , dans Tordre natufel , il regardait la propriété comme une iniquité, et la richesse comme unvice. On ne trouve pas, dans les écrits du saint fondateur, une seule ligne, un seul mot qui suppose leur condamnation absolue un point de vue de la justice. Quand il célèbre la pauvreté , il ne considère pas les rapports de droits qui existent entre les hommes , mais les rapports de Tâme et de Dieu. Il la propose au respect universel, parce qu'elle a été l'état du Fils de l'homme, et parce qu'elle dégage les cœurs des préoccupations égoïstes et terrestres. « Le trésor de la sainte

pauvreté, disait-il, est si excellent et si divin, que nous sommes indignes de le posséder dans le vase de notre corps. C'est cette vertu, en effet, qui soulève tous les obstacles lorsque notre pensée veut s'attacher à Dieu. C'est elle qui prend Tàme sur la terre et l'emporte au ciel dans la conversation des anges ! c'est elle qui est liée avec le Christ sur la croix , descend avec le Christ au tombeau , ressuscite avec le Christ, s'élève avec le Christ vers le ciel! C'est elle qui, même sur la terre, prête des ailes pour voler jusque vers Dieu à l'âme qui sait l'aimer! » Et ailleurs : « Vous savez que la pauvreté est la reine des vertus, parce qu'elle brille d'un souverain éclat et dans le Roi des rois et dans sa royale mère. La pauvreté, soyez -en bien couvain* eus, mes frères, est la voie spéciale du salut, parce qu'elle est l'aliment de l'humiUté et la racine de la charité. » Quelquefois aussi il semblait se ressouvenir de Platon et considérer la richesse comme Un obstacle à dette paix parfaite de l'âme, à cette concorde doniplôië et universelle qu'il aimait avec d*autant plus de pasfeion qu'il vivait dans uti temps plus agité. Un évêque lui reptésehtant ufa joui* que la règld de la pauvreté absolue était bien dut-e à pi^atiquer : « Ce qui me semble dur et pénible ^ s'ébria isaint François , c'est de posséder ces bieiis pour la dépense et la conservation desquels il faut tant de sollicitude, ces biens qui occasionnent des

procès et des discussions au bout desquels il y a souvent la guerre et les armes. »»

Tel est le langage constant du premier représentant des ordres mendiants. On n'y trouverait pas une seule allusion contre le droit inhérent à l'individu , ou plutôt à la famille , de s'approprier par le travail et sous la sanction de la loi civile , les produits de leur industrie. Encore une fois, il est vrai qu'à ses yeux celui qui aspire à la perfection de la charité , doit renoncer à ce droit ; mais s'il y renonce, c'est qu'apparemment il lui appartenait en bonne justice.

Aussi non -seulement saint François ne pense pas que son amour dévoué, sa tendresse de prédilection pour les pauvres doive se changer en haine contre les riches , mais encore il veut que ces derniers soient respectés et aimés par ses disciples : «Ne jugeons pas, dit-il, et ne méprisons pas ceux qui vivent délicatement et qui portent des vêtements recherchés et de luxe. Notre Dieu est aussi leur Seigneur; il peut les appeler, et après les avoir appelés, les justifier. Révérons-les comme nos frères. >»

C'est ainsi que saint François , démêlant dans la révolution qui agitait ses contemporains la part du vrai et la part de l'exagération , FaccompUssait en la faisant rentrer dans ses justes limites. Grâce à lui , l'idée de l'égalité naturelle des hommes , bien

plus, de la supériorité des pauvres, au point de vue surnaturel, put dominer le monde sans le bouleverser et préparer les progrès futurs de la civilisation sans ébranler les principes immuables de l'ordre social.

L'ordre des frères mineurs, durant le moyen âge, disons plus, jusqu'à la révolution française, resta fidèle à la pensée première de son institution. Dans la philosophie, dans les sciences, dans les lettres, il prit , aux grands courants d'idées des siècles qu'il traversait, tout ce qui n'était pas essentiellement condamné par l'orthodoxie; il ne s'en tint pas là : désireux de devancer les âges , il chercha dans le dogme et dans la morale du catholicisme tout ce qui pouvait receler un germe de progrès et de conquête pour l'esprit humain : il se montra par excellence l'ordre novateur , et contribua largement à inoculer à l'Europe cette immortelle inquiétude du mieux, qui est son tourment et sa gloire. Quelquefois même, il arriva aux plus distingués de ses membres de se laisser emporter au delà des bornes de la prudence par cet enivrement du progrès, le plus pardonnable, mais aussi le plus dangereux de tous. A force de se rapprocher des novateurs hérétiques, ils gUssaient dans l'hérésie elle-même. Mais ce n'est là qu'un accident dans leur histoire , et un accident, comme en présente celle de tous les ordres. Les Jacopone, les

Alexandre de Aies, les Varon,les saint Bcjnavenlure, les Roger Bacon, les Duns Scot, les François de Mayronis, et TUniversité de Paris qui, en général , s'inspira de leur esprit , eurent cet lion* neur soit de découvrir, soit d'accepter toutes les idées nouvelles qui étaient en même temps d'acjcord avec la raison et la foi. Ils eurent cette vaillance prudente qui effleure tous les écueils des découvertes, et ne se brise à aucun; en d'autres termes , ils furent les plus sensés et les plus éner- •giques ouvriers de cette œuvre civilisatrice qui se préparait déjà au moyen âge; et il leur suffit, pour jarriver à de si grands résultats, de se pénétrer de l'esprit de saint François et de se montrer, dans leurs méditations philosophiques , dans leurs aspirations poétiques , dans leurs prédications sociales les disciples fidèles du patriarche des pauvres.

La jeunesse et la conversion de saint François.

Nous venons de voir quelle est l'idée première , la pensée inspiratrice qui dirigea tous les efforts de François d'Assise, et qui présida à l'institution des frères mineurs. Les esprits étaient mûrs enfin : de sanglantes et interminables luttes les préparaient à accueillir les doctrines conciliatrices

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toujours mal reçues à l'origine, toujours triomphantes à la dernière heure. Aussi, dès que le saint se mit à prêcher la paix , la pénitence et la pauvreté, devint-il l'objet de l'attention publique. Les uns raillaient, les autres applaudissaient, nul ne restait indifférent.

Partout on s'interrogeait sur le passé de cet homme extraordinaire, qui semblait d'autant mieux comprendre les besoins de la société, qu'il vivait plus près de Dieu ; et les populations se répétaient à l'envi, sur son compte, de merveilleuses légendes. '

On se disait les prodiges qui avaient accompagné sa naissance dans xme étable*, et les pressentiments de giandeur qu'il avait eus dès son enfance, et les aventures étranges qu'il avait traversées, et ce délire perpétuel de l'amour divin qui semblait parfois enivrer sa raison. Cet homme, qui se pliait aux travaux les plus humbles, et qui mendiait sous les habits les plus pauv»es, était le fils d'un de ces riches marchands d'Italie, qui, plus tard, devaient marcher les égaux des rois, et qui, en attendant, étaient les vainqueurs des Césars. Vaillant, miséricordieux, prodigue à l'excès, joyeux convive, aspirant à tou^ les plaisirs et à toutes les gloires, organisateur de toutes les fêtes et en même temps

1. Saint François est né en 1182, sous le pontificat de Lucien UL

singulièrement actif dans les affaires commerciales, le jexme bourgeois d'Assise avait la plupart des qualités et des défauts de notre nation française, qui était du reste sa nation favorite , et dont il aimait à parler la langue. Son père , qui poussait Tesprit de lucre et d'économie jusqu'à l'avarice, blâmait ses coûteuses équipées; mais le jeune homme, soutenu par la tendresse de sa mère, n'en continuait pas moins sa joyeuse vie. Déjà, du reste, il savait exercer cet empire sur les âmes, cette fascination spirituelle qui a été le trait distinctif de sa vie; déjà il se sentait au cœur une tendresse immense pour tout ce qui était faible et souffrant, et de vagues instincts semblaient parfois lui révéler son avenir. Un jour il fait surcharger d'une quantité prodigieuse de pains la table paternelle. « Pour qui toutes ces provisions? demanda sa mère. — Pour tous les pauvres , s'écria François , pour tous les pauvres que je porte dans mon cœur ! » Aussi les habitants d'Assis^ oubliaient bien volontiers les écarts du fils de Bernardone et ses festins prolongés, et l'éclat de ses vêtements, et ses tumultes nocturnes; et quand ils le voyaient passer sur leurs places avec ses gais compagnons, chantant et portant à la main le bâton de président de la fête , ils l'appelaient la fleur de la jeunesse.

Mais il fallait que cette fleur portât ses fruits : les revers et les dégoûts ne tardèrent pas à surve-

nir. Il s'était risqué avec une troupe de ses jeunes compatriotes en dehors des murs d'Assise, à un moment où cette ville était en guerre avec Pérouse ; il fut fait prisonnier, et resta livré à ses réflexions pendant près d'une année. Revenu à Assise , il fut atteint d'une longue maladie. Dès lors les joies extérieures et sensibles , qui avaient passé sur son âme sans la captiver, n'eurent plus pour elle d'enivrement. Néanmoins il ne s'était pas encore donné à Dieu, A l'amour du plaisir succédait l'amour de la gloire. Un vague instinct de grandeur se remuait dans son cœur. Pourquoi lui aussi ne commanderait-il pas aux nations ? 11 se proposa d'aller soutenir Gauthier de Brieane * dans sa lutte contre l'empereur. Les légendes racontent qu'au moment où il allait réaliser son dessein, il eut un songe mystérieux. Un immense et magnifique château lui apparut dans son sommeil; de toutes parts brillaient les lances, les cuirasses, les boucliers, les épées nues; et comme le jeune marchand, ravi d'un spectacle si nouveau pour lui, demandait : « A qui toutes ces richesses?» il entendit cette réponse : « Tout cela, armes et palais, tout cela est à toi et à tes compagnons. ■

!• Gauthier de Brienne avait épousé la fille de Tancrède, roi de Sicile, et défendait ses droits contre Tempereur qui ne voulait pas les reconnaître. — Gauthier de Brienne, guelfe ardent, était fort populaire en Italie*

François interpréta d'abord dans un sens matériel ce rêve, qui agit fortement sur son imagination. Il partit donc en se souvenant de ces simples chevaliers de France qui avaient changé en sceptres leurs vaillantes épées, et cependant, paiune contradiction aussi singulière en elle-même que naturelle au cœur de l'homme, il n'avait plus, depuis son rêve, cet enthousiasme belliqueux qui l'animait. Un autre songe lui donna l'explication vraie et chrétienne du premier. Il comprit l'impuissance des armes et de la force brutale à rien fonder d'utile, de glorieux, de durable, et, désabusé de la vanité militaire, il revint dans la maison paternelle.

C'est alors que le jeune marchand parut tout transformé : il avait vaincu le monde en renonçant à sa vie molle et sensuelle; il s'était vaincu luimême en renonçant à d'ambitieuses espérances; il pouvait être tout entier à l'humanité et à Dieu, qu'il voyait surtout dans les pauvres. Il n'avait plus qu'une préoccupation : comment sauver cette Église qui semblait chanceler, et ces peuples qui doutaient de la parole de vie? Qu'est-ce que Dieu attendait de lui et de ceux qui se sentaient le courage du dévouement? Et il errait dans la campagne, priant avec ardeur, secourant les pauvres avec un délire d'abnégation inouïe, et cherchant dans les larmes le secret de la mission qu'il avait reçue. Ah! si

rhîstoire nous avait rapporté les réflexions qui assaillaient le jeune converti lorsqu'il examinait ainsi devant sa conscience les périlleuses nécessités du temps où il vivait et le rôle qui convenait, au milieu de tant de désordres, à un homme de cœur et de foi, peut-être aurions-nous, dans ces pénibles méditations qui durèrent deux années, une révélation curieuse sur le commencement du xiii* siècle ! Le mot que nous avons déjà cité, et qu'il enten-^ dit à Saint-Damian, sembla fixer d'abord les irrésolutions de François. On était dans un siècle où le besoin de construire était presque aussi impérieux que celui de saccager. Les temples s'élevaient ou se rebâtissaient comme par enchantement, et c'était une œuvre pieuse entre toutes et à laquelle se consacraient à l'envi les artistes et les artisans, que de contribuer pour quelques pierres, pour quelques ciselures, à ces immenses cathédrales que nous admirons aujourd'hui. Saint François, interprétant encore dans un sens rigoureusement matériel la révélation qui lui était faite, pensa que Dieu attendait de lui une œuvre de cette nature. Le jeune homme efféminé porta sur ses épaules^ les lourdes pierres qu'il sollicitait, au milieu de mille railleries, de la piété des fidèles, et l'ambitieux qui avait voulu être roi , se fit maçon. Quelle leçon d'humilité pour le clergé du xiip siècle , qui çiffichait le faste d'un luxe orgueilleux et qui n'a-

vait vaincu la tyrannie féodale que pour en contracter les habitudes dominatrices !

En même temps, François, qui ne séparait point dans son âme Tamour de Dieu et celui des hommes, s'attachait avec un soin tout particulier aux lépreux. On sait dans quelle terrible réclusion le moyen âge les avait renfermés loin du regard des hommes. L'Église était intervenue du moins pour donner à cette séquestration rigoureuse un caractère moins cruel et plus reUgieux. Ne pouvant introduire dans le monde les victimes de la redoutable maladie, elle avait introduit près d'elles ce qu'il y avait de meilleur dans le monde , les apôtres de la charité courageuse. Non-seulement saint François devint un des assidus des léproseries, mais encore il s'y consacra aux services qui révoltent le plus la déUcatesse des sens : on le vit s'agenouiller devant les malades et baiser avec un amour respectueux leurs ulcères. Il y voyait les signes sacrés de la grandeur et de la souffrance humaines. On racontait même qu'un jour, au commencement de sa conversion, passant à cheval dans la plaine qui s'étend au bas de la ville d'Assise, il aperçut un lépreux; son premier mouvement fut de reculer de dégoût, mais bientôt il surmonta cette lâche impression et alla humblement et bravement baiser la main du malheureux en lui donnant l'aumône. A peine eut-il terminé cette sainte action , le pauvre lépreux dis-

parut et les regards de François le cherchèrent vainement dans Finmiense étendue; car ce lépreux, dit la légende, c'était Jésus -Christ.

Cependant Bernardone , qui ne comprenait rien aux transports de charité de son fils, lui reprochait à chaque occasion ses largesses vis-à-vis des pauvres et s'irritait de ses tendances à la vie contemplative, n fit vis-à-vis de saint François ce que le comte d'Aquin devait faire quarante ans plus tard vis-à-vis de saint Thomas : il l'enferma pour Tempècher de suivre sa vocation reUgieuse. Délivré par sa mère, le jeune homme sentit s'accroître son ardeur en raison des souffrances que sa foi lui avait coûté. L'amour de Dieu et des hommes, toujours vivant dans ses moindres paroles , comme dans ses moindres actions , était devenu dans son âme une sorte de ravissement sans fin, une effervescence de cœur perpétuelle. Qui n'a lu le Cid de Guillem de Castro ? Ce n'est plus le héros de Corneille, taillé à la stoïcienne et sacrifiant une fois pour toutes son amour à son devoir ; c'est une âme qui à chaque instant déborde d'héroïsme, est enivrée de combats et de gloire. Partout des coups d'épée , partout de l'audace, partout de l'enthousiasme , ce délire de la vaillance ; le lecteur peut à peine respirer au miUeu de cette explosion de fierté et de grandeur. Saint François est parmi les saints ce que le Cid de Guillem de Castro est parmi les chevaliers. Ses vertus

ont je ne sais quel caractère lyrique qui le^ nii't dans un rang à part. Sa vie est un hymne en actioi^ Sa sainteté va parfois jusqu'à ce terme extrême où elle effleure, sans les dépasser,* les limites de la raison trop étroites pour elles. Ici, passant par une forêt, aux environs d'Assise, plein de Dieu, il chante ses louanges, jusqu'au milieu des bandits de la montagne, et laissé pour mort dans un fossé , se relève en les chantant encore. Là, dans l'emportement de son amour pour les pauvres, il va à Rome, échange ses riches vêtements contre les haillons d'un mendiant, et pendant tout un jom* prend sa place sur le seuil de l'égUse , heureux de tendre aussi la main à la pitié pubhque et de s'élever à la dignité de ceux que le monde humiUe. Quelque temps après, voyant son père le poursuivre jusque devant l'évêque, il se précipite aux genoux du prélat, renonce à sa succession et se dépouille même de ses vêtements en présence de tous, pour attester le dénûment absolu. dans lequel il veut vivre; puis, unissant dans son cœur un désespoir profond de sentir l'amour de son père qui se retire de lui et une confiance touchante en la bonté divine, qui seule lui reste pour le soutenir, il s'écrie au miUeu des pleurs universels : « Écoutez et comprenez; jusqu'à présent j'ai appelé Bemardoue mon père ; désormais je puis dire hardiment: T^otre Père qui êtes aux deux et en qui j*ai mis mon trésor et la foi

de mon espérance / » A chaque occasion, disons mieux , à chaque heure de sa vie, nous retrouvons dans le patriarche des pauvres cette même ardeur surnaturelle devenue comme Tétat normal de son âme.

Dans ces âges féodaux où le pouvoir, Tinfluence, tous les avantages sociaux ressortaient de l'hérédité et de la famille, il était bon de rappeler qu'il y a à côté, au-dessus de cette famille de chair et de sang qui nous crée des rapports si doux , une famille plus intime encore, parce qu'elle est plus spirituelle, celle qui résulte des rapports nécessaires étabhs entre les hommes par une foi commune et dans laquelle Dieu seul est le véritable père, parce qu'il est seul la vérité absolue.

Nul n'avait mieux vu que François la nécessité de rappeler au monde ces grandes vérités qui tombaient dans l'oubU, et que ne comprenaient ni les novateurs du xiii' siècle ni leurs ennemis, les uns, puisqu'ils les exagéraient, les autres, puisqu'ils les niaient. Un jour, se sentant tout endolori des outrages perpétuels de son père, il alla trouver un vieux pauvre, le plus misérable et le plus humilié des pauvres d'Assise, et il lui dit avec tendresse : « Viens, tu seras mon père ; lorsque tu verras mon père Bernardoneme maudire, jeté dirai: Bénissez-moi, mon père, et tu me béniras ! » Le pauvre mendiant fut sans doute bien fier d'une pareille adoption. Il sui-

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vit ponctuellement les ordres de François et celuici disait à Bemardone : « Voyez que Dieu peut me donner un père de qui je reçoive des bénédictions pour vos malédictions ! »

Cependant les premières épreuves devaient avoir leur terme et saint François comprit , après deux années de tâtonnements et d'inquiétudes, ce que Dieu attendait de ses efforts. Un jour que poursuivant comme à son ordinaire, le problème de sa vie, il assistait à la messe des apôtres dans l'église de Sainte-Marie des Anges , il entendit ces paroles de l'Évangile : « Ne portez ni or, ni argent, ni aucune monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton! » Ce précepte du Christ qui s'appliquait si bien à la situation sociale du XIII* siècle , fut le trait de lumière pour saint François. « Voilà ce que je cherche, s'écria-t-il , voilà ce que tous mes vœux se proposent de réaliser ! » En même temps, il revêtit le costume des pauvres habitants des Apennins, la tunique gris cendré, avec la corde pour ceinture, et sans bourse, sans bâton, n'ayant aux pieds que des sandales, il alla prêcher à ses concitoyens « la pénitence, la paix, et la liberté des enfants de Dieu ! >»

C'est ainsi que se réalisait le rêve de sainte Hildegarde. Préoccupée de la dissolution sociale et religieuse qui menaçait le monde, cette sainte et héroïque vierge avait vu en rêve l'Église sous la forme

d'une femme désolée. Le visage couvert de poussière, elle s'écriait douloureusement : « Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids, et moi, je n'ai personne pour me consoler et me secourir. Je n'ai pas même de bâton pour m'appuyer ! >» A ces mots , Dieu touché de pitié avait suscité un religieux dont la vie semblait reproduire celle même du Christ, tant il avait comme le divin maître l'amour des pauvres et de la pauvreté ; et ce religieux, c'était saint François d'Assise.

Ce rêve et une foule d'autres circonstances merveilleuses étaient avidement commentés par les peuples d'Italie. On s'entretenait surtout du changement inouï qui s'était opéré dans les habitudes de l'ancien bourgeois d'Assise, lorsqu'il s'était converti. Jamais François ne s'était précisément jeté dans une vie de désordres; il y avait en lui je ne sais quelle délicatesse de nature qui répugnait aux excès habituels alors à la jeunesse itahennê; mais il s'était livré avec une passion extraordinaire au tumulte des fêtes, aux banquets prolongés dans la nuit, aux compagnies joyeuses et bruyantes des jeunes gens de son âge. Il avait tous les goûts élevés d'un noble cœur; il aimait les arts, la poésie, la musique, sa patrie et la liberté; il avait combattu contre les gibelins de Pérouse et supporté avec une gaieté plus française qu'italienne les ennuis de la captivité; ces quaUtés étaient

grandes sans doute, et il y ajoutait, nous l'avons vu déjà, une tendresse immense pour tout ce qui était petit, souflfrant et pauvre. Mais en même temps il y avait en lui une ardeur si extrême, l'activité qui le dévorait était si fébrile, qu'il dissipait au hasard de si riches trésors. Bien plus, cette délicatesse naturelle de son àme se changeait parfois en orgueil et en ambition ; il voulait commander partout et étalait un faste qui scandalisait les yeux sévères. A peine était-il revenu à Dieu, qu'il avait renoncé à tout ce qui avait fait jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans l'enchantement de sa vie. Maintenant habillé en mendiant et pleurant toutes les fois qu'il rencontrait un de ses semblables qui paraissait plus pauvre que lui, n'ayant pas le matin im gîte assuré pour le soir, travaillant rudement des mains ou mendiant sur la route , en butte aux railleries des enfants qui le traitaient de fou, il passait tous les jours à enseigner dans les rues Dieu et la charité, et les nuits à prier. Du reste, rien de cette régularité roide et fixe, de cette marque farouche et orgueilleuse de piété qui glace les peuples : partout où il se présentait une occasion de glorifier le Christ et la sainte pauvreté , il accourait, sympathique à tous ses semblables, se pliant à toutes leurs habitudes, souriant avec ceux qui riaient, pleurant avec ceux qui pleurent, assistant à leurs deuils et quelquefois même à leurs

fêtes, jouant avec les enfants aux jeux les plus humbles, en un mot, entrant le plus possible, par une charité immense, dans la vie (Je tous et de chacun, afin de faire pénétrer dans leur âme le besoin de la perfection évangélique. Seulement, de temps en temps il se retirait dans la solitude pour ^léditer, prier et recueillir du ciel, en se rapprochant de lui, les forces dont il avait besoin pour accomplir sa tâche sur la terre.

Les prédicalions populaires de saintFrançois et des franciscains.

Tel était l'homme qui, en 1208, parcourait Tlta* lie, tantôt priant dans la solitude, tantôt prêchant les peuples. Les peuples se pressaient sur ses pas, car il avait deviné les vrais besoins de leur âme. Bientôt quelques disciples le suivirent, se déclarant, suivant son expression, les chevaliers de la pauvreté évangélique. Et, pour bien marquer leur mission aux yeux de tous, pour faire connaître au monde qu'ils venaient le racheter en glorifiant en leurs personnes les petits et les humbles, ils s'appelleront les frères mineurs.

Ils allaient à travers les forêts et. les villages des Apennins, s'exhortant entre eux, recevant et éprouvant les nouveaux disciples, partageant leur

vie en deux moitiés : Tune, qu'ils consacraient à Dieu et à la contemplation; l'autre, qu'ils dévouaient à leurs semblables. Souvent, un voyageur, traversant les grands bois de chênes, apercevait dans une clairière ou sur le pic d'un rocher un de ces nouveaux religieux dont toute l'ItaUe parlait, qui cachait dans la solitude ses ardentes prières ; touché alors , et sentant sa piété s'allumer à une piété si vive, il demandait comme une grâce d'entrer dans l'ordre. D'autres fois, on les voyait passer sans manteau ; car au nom du Dieu né pauvre et mort pauvre, quelque mendiant avait obtenu le seul qu'ils pussent posséder.

Quand ils furent au nombre de douze, saint François se demanda s'il devait continuer un ordre purement contemplatif ou fonder un ordre qui, par sa vie active, ses prédications, ses études, ses exemples, ferait circuler partout la sève spirituelle. Il avait présent à ses yeux son but premier, qui était d'honorer et de faire honorer la pauvreté et les pauvres. Mais comment arriver à ce but? Il douta quelque temps, puis supplia quelques-uns de ses religieux de réfléchir à cette question décisive pour l'avenir des frères mineurs.

Quant à lui, bien qu'il fût porté d'mie manière toute spéciale à la vie de la méditation, il ne tarda pas à comprendre que son œuvre ne pouvait être une œuvre individuelle et sans rapport avec le

monde. Sans doute, une institution monastique, médiocrement considérable, peut s'en isoler et se borner à prier, à souffrir pour lui. Ces institutions seront le refuge, parfois nécessaire, de ces natures exceptionnelles, comme on en rencontre, qui ne peuvent s'adapter aux lois générales de la société, ou bien de certaines existences brisées à toujours par une irrémédiable douleur. Cependant, si le christianisme comprend ces âmes à part parce qu'il comprend tout, et leur donne un asile, il n'en est pas moins vrai qu'il impose à ses disciples une action non-seulement individuelle , mais collective. Il leur apprend que tous les hommes ont failli dans leur premier père , et que tous sont rachetés dans le second Adam, dans FHomme-Dieu, en vertu d'une solidarité mystique. Il leur donne pour modèle celui qui , dans sa perfection souveraine , n'avait rien à racheter pour lui-même auprès de la justice éternelle, et qui néanmoins a voulu s'offrir en sacrifice pour l'humanité. Il leur dit que celui qui sauve une âme sauve la sienne , et leur inocule cet esprit dé prosélytisme immense qui circule depuis dix-huit siècles dans la société chrétienne et la dilate , sans l'épuiser, jusqu'aux extrémités de la terre. Saint François, qui comprenait d'une façon si intime non-seulement la fraternité humaine, mais encore la fraternité universelle, devait mieux que personne entendre le précepte évangélique de 27 c

la solidarité, et il disait souvent à ses disciples: «Faites bien attention, mes frères, que ce n'est pas seulement pour notre salut que Dieu nous appelle dans sa miséricorde, mais encore pour le salut de beaucoup d'autres. »

Aussi, après avoir médité devant sa conscience et devant Dieu, il conclut que l'ordre nouveau ne devait pas se restreindre à la vie purement contemplative. «Sans doute, dit-il à ses frères, dans la contemplation pure, il y a une sainte union de l'âme avec la vérité et la; beauté éternelles ; elle est comme une vie supérieure où notre esprit converse avec les anges. Mais , d'un autre côté , ce qui doit l'emporter sur tout cela aux yeux de Dieu, c'est que son Fils , la sagesse souveraine , est descendu du sein du Père pour le salut des âmes; et, parce que nous devons tout faire à son image, il semble que Dieu préfère que nous quittions parfois le repos de la méditation intérieure pour travailler au dehors. »

Pendant ce temps, le messager qui avait été consulter les religieux revenait à Sainte-Marie des Anges ; il y rapportait la réponse que saint François avait déjà trouvée dans l'Évangile et dans son cœur. «Allons, allons, au nom du Seigneur,»

s'écria le saint dans un accès soudain d'enthousiasme ; et aussitôt les frères mineurs se répandirent dans le inonde pour le ramener à l'amour de

Dieu et au respect de la pauvreté. Ils devinrent ce qu'ils devaient être pendant trois siècles , les orateurs populaires de l'Italie , de la France , de l'Espagne , de l'Angleterre , des Flandres et de l'Ailemagne.

Ce n'est peut-être pas une des moindres lacunes de l'histoire de l'Italie et du xiii* siècle, que le peu de renseignements qu'on a pu recueillir jusqu'ici sur les sermons de ces pauvres moines, qui ne furent pas de médiocres adversaires des Césars et de la tyrannie féodale au moyen âge. Nous savons que les peuples se pressaient en multitudes innombrables sur les pas de saint François , et plus tard de saint Antoine de Padoue et du bienheureux Jean de Vicence, ses continuateurs. La nuit, des bourgades et des villes entières, hommes, enfants, vieillards, les suivaient, par les routes et par les campagnes, avec des branches de pin enflammées, pour pouvoir les entendre au soleil levant. Malheureusement nous n'avons plus que quelques fragments épars de ces harangues à la fois religieuses et politiques. Néanmoins il nous en reste assez pour que nous puissions assigner les deux caractères les plus saillants qui les distinguent , et qui leur ont donné ime influence décisive sur les destinées de l'Italie et peut-être de l'Europe.

Harangues à la fois religieuses et politiques, disions-nous tout à l'heure. Il faut bien s'entendre.

Lorsque ces pieux apôtres populaires avaient médité profondément, et avec leur cœur aussi bien qu'avec leur esprit, sur les perfections divines, ils ne prenaient pas parti dans les misérables querelles qui alors agitaient, bouleversaient les mille cités de l'Italie. Ils ne comprenaient, ils n'aimaient, ils ne prêchaient que deux choses : la concorde et la liberté, la liberté à l'intérieur, la liberté contre l'étranger. C'était là leur seule politique ; mais n'est-ce pas la première de toutes , et la plus féconde?

On devine sans peine qu'avec le caractère évangélique de François et ce sentiment de l'universelle fraternité qui débordait dans ses paroles comme dans son cœur, c'était la concorde qu'il recommandait avant toute chose. Et puis, outre sa valeur en elle-même, n'était-elle pas, pour l'Italie, n'estelle pas toujours et en tout lieu la première condition de l'indépendance : la paix et l'unité! C'était la grande préoccupation des âmes généreuses au moyen âge. Le peuple italien, plus que tous les autres, aspirait à ce but qu'il ne devait pas atteindre, mais qu'il rêve depuis trop de siècles pour que cet éternel désir ne se réalise pas un jour. A la naissance de François, un homme de Pise, que les légendes regardent comme son saint Jean- Baptiste, avait parcîouru les rues d'Assise en criant : La paix et le bien! le bien et la paix! C'était ce

cri populaire que le saint mendiant venait répéter et sanctifier, pour ainsi dire , au milieu des dissensions constantes qui non-seulement armaient les unes contre les autres toutes les villes italiennes , mais encore faisaient de chacune d'elles une arène toujours ouverte, où Tévêque, les seigneurs, les marchands, le peuple, et les blancs et lesnotr^, et les guelfes et les gibelins, unis ou séparés, guerroyant ou coalisés , exilant ou exilés , et passant de la hideuse licence à la tyrannie plus hideuse encore, s'arrachaient, se disputaient, se reprenaient, dans de sanglantes alternatives, les lambeaux déchirés du pouvoir.

Ce qu'il y eut d'admirable dans saint François et dans ses disciples, c'est qu'au milieu de ces passions rivales, dont nous trouvons tant d'échos dans la Divine Comédie , ils eurent la force (chose difflcDe) de rester neutres. Ils ne disaient point : De ce côté est l'ordre, la sécurité, le respect sincère des principes sociaux ; de l'autre est l'irréligion et le mal. Il leur suffisait de faire descendre leurs bénédictions et leurs prières sur tous les fronts, afin d'inspirer à tous les cœurs une mutuelle tolérance.

Certes , c'était lorsque la guerre éclatait entre le clergé et les laïques qu'il semblait assez naturel que les frères mineurs prissent parti. Mais ils se gardaient bien de confondre les intérêts de la reUgion et les intérêts ecclésiastiques. Saint François

ne consentit jamais à sortir de l'esprit de conciliation qui l'animait, fût-ce au profit des évoques qui avaient le plus énergiquement soutenu son ordre. Celui d'Assise, auquel il devait la toute-puissante protection du cardinal de Sainte-Sabine, s'était engagé dans une lutte violente contre les magistrats de la ville. L'interdit avait été lancé ; les menaces s'échangeaient de part et d'autre ; le sang pouvait couler. Que fit saint François? Déclara-t-il hérétiques les citoyens qui combattaient leur prélat? Les damna-t-il, du haut de sa chaire, comme des rebelles qui avaient perdu le respect de l'autorité , et sur lesquels il fallait faire peser le joug salutaire du despotisme théocratique? Non, ce n'était pas à ces violences et à ces abus de la force que le sollicitait son esprit vraiment et saintement évangéUque. Voici ce qu'il fit.

Naguère, dans un de ses ravissements d'enthousiasme en face de la nature, à travers laquelle son âme sentait Dieu, il avait composé ce Cantique du Soleil qui devait être célèbre par toute l'Italie.

« Très-haut, très-puissant et bon Seigneur, à vous les louanges, la gloire et les honneurs! à vous toute bénédiction! De vous seul tout vient, à vous seul tout revient. Et nul homme n'est digne de vous nommer !

« Soyez loué , mon Dieu , avec toutes les créatures , et surtout à cause de monseigneur notre

frère le soleil; c'est par lui que brille le jour qui nous illumine; il est beau et rayonne dans sa splendeur; il «st votre signe, 6 Seigneur!

« Soyez loué , • mon Dieu , pour notre sœur la lune et pour les étoiles ; vous les avez formées dans les cieux, claires et belles!

« Soyez loué, mon Dieu, pour notre sœur Teau ; elle est utile et humble, précieuse et chaste!

« Soyez loué, mon Dieu, pour notre frère le feu : il illumine les ténèbres; il est beau, agréable, vigoureux, toujours alerte!

« Soyez loué, mon Dieu, pour notre mère la terre, qui nous soutient; elle enfante et les fruits et les herbes et les fleurs diaprées ! »

Ce cantique était l'hymne favori de François , « Et il s'esjouissoit fort, dit la Chronique des mû neursy quand il le voyoit chanter avec grâce et ferveur; car l'oyant il eslevoit merveilleusement son esprit en Dieu. » Au moment où la querelle était le plus vive , il ajouta la strophe suivante :

« Soyez béni, mon Dieu, pour ceux qui pardonnent au nom de votre amour, et qui supportent les misères et les tribulations ! Bienheiu*eux ceux qui savent vivre en paix! le ciel les couroxmera! >»

Puis, plusieurs religieux furent chargés d'aller alternativement chanter en chœur, auprès des magistrats et auprès de l'évêque , l'hymne ainsi complété.

Les deux partis crurent à Fapôtre de la concorde et conclurent la paix.

Ce n'est pas en vain que le Christ a dit : « Bienheureux ceux qui sont doux , car ils posséderont la terre ! » L'expérience et le raisonnement démontrent qu'il n'y a qu'une puissance véritable parmi les hommes, et ce n'est pas la force brutale qui les écrase sans les unir; c'est la mansuétude d'âme qui peut tout, parce qu'en pacifiant et en conciliant tout, elle organise tout. En planant, comme ils le faisaient, au-dessus de toutes les rivalités pour les apaiser toutes, en tendant leurs mains à toutes les passions haineuses pour les faire disparaître dans un amour commun de Dieu et de la patrie italienne, saint François et ses frères acquirent une influence prodigieuse , et dont le pouvoir trop court d'O'Goimel ne présente qu'une faible image. « J'ai vu, dit un étudiant de Bologne, témoin oculaire des faits qu'il rapporte, j'ai vu, le jour de l'Assomption de la Mère de Dieu, saint François prêcher sur la place, devant le petit palais où presque toute la ville était réunie. Il parla successivement des anges, des hommes, des démons; il fit connaître les natures spirituelles avec tant d'exactitude et d'éloquence, que les lettrés qui l'écoutaient étaient surpris d'un tel discours dans' un homme si simple. Du reste , il ne suivit pas la méthode ordinaire des prédicateurs. Son discours

était plutôt une harangue comme en font les orateurs populaires. Il ne parla, comme conclusion, dernière , que de l'extinction des haines et de l'urgence de conclure des traités de paix et des pactes d'union. Son vêtement était sale et en lambeaux ; sa personne chétive, son visage pâle; mais Dieu donnait une puissance inouïe à ses paroles. Il convertit même des nobles, dont la fureur sans bornes et la cruauté sans frein, avaient ensanglanté le pays, et parmi lesquels beaucoup se réconciUèrent. L'amour et la vénération pour le saint étaient imiversels : hommes, femmes, tous se précipitaient en foule devant ses pas , et bienheureux se trouvaient ceux qui pouvaient seulement toucher le bas de sa robe. »

Saint Antoine de Padoue et le bienheureux Jean de Vicence * suivirent les traces d'un si grand maître, et ils recueiUirent la même popularité. Autour d'eux, sur les places, dans les plaines, sur le penchant des collines, dans les prairies, aux bords des fleuves, les foules arrivaient, s'accumidaient, se condensaient; toutes les routes étaient obstruées au loin par les pieux voyageurs. Alors les apôtres de la charité et de l'unité tonnaient contre l'orgueil et les dissensions civiles; ils allaient, comme nous le racontent les contemporains , s'écriant parmi la

1. Jean de Vicence était dominicain, mais il se rattaclic, par ses idées et par ses prédications, à la tradition franciscaine.

multitude : « mes frères, que la paix règne parmi vous! car la paix, c'est la justice! la paix, c'est la liberté, la liberté tranquille! »

Et, après avoir écouté avec recueillement ces paroles de réconciliation, les peuples se jetaient avec une impétuosité indicible aux pieds du prédicateur; ils baisaient ses mains qui les bénissaient; ils l'entouraient; ils le pressaient de leurs flots toujours grossissants ; et il fallait parfois des hommes vigoureux et bien armés pour l'arracher aux périlleuses étreintes de ces milliers d'enthousiastes.

Du reste, ce n'était pas seulement à des démonstrations tumultueuses qu'aboutissait cet inmiense concours. On vit des partis ou des villes , émus par la parole évangélique, concevoir (chose rare et difficile ! ) la nécessité de la clémence et renvoyer libres les captifs ; on vit les usuriers contraints par l'indignation publique , qui prenait fait et cause pour les petits et les pauvres , à restituer le fruit honteux de leur rapine ; on vit les habitartts de Bologne,' de Padoue, d'Ancône, de Trévise, suivre partout les disciples de François, protestant qu'ils n'auraient plus d'autre parti que celui de l'Évangile, et ne rentrant dans leurs murs que pour y rétablir la paix. On vit même, un jour, sous l'influence de ces généreuses prédications, les viUes de la Lombardie envoyer des députés à un congrès solennel où l'on régla les intérêts corn-

ET LES FHANCISGÂINS. 43

muns, et qui aboutit à une sorte de ligue de la concorde et à un traité de paix, monument glorieux de la puissance de la parole et des idées conciliatrices sur les peuples chrétiens. C'était im des premiers essais d'ime fédération italienne ; et cet essai était sorti, pour ainsi dire, tout naturellement, de la prédication évangélique et de Tardente charité de saint François et de ses disciples.

C'était aussi cette même charité qui animait leurs discours, lorsqu'ils prêchaient avec une ardente énergie non-seulement la concorde, mais encore la liberté de l'Italie. Saint François ne voulait pas, et avec raison, intervenir dans ces débats politiques, où sa vertu aurait laissé quelque chose de sa pureté, où sa charité universelle aurait pu être tentée de restreindre à quelques-uns les bénédictions qu'elle devait et voulait répandre sur tous.

Mais ce n'est pas épouser une faction que d'aimer son pays avec l'énergie indomptable d'une âme sainte, et de se sentir au cœur des haines vigoureuses, immortelles contre tout ce qui lui apporte la corruption et l'asservissement. Voilà pourquoi les prédicateurs franciscains duxm* siècle, qui répugnaient tant à la guerre, quelle qu'elle fût, n'en déclarèrent pas moins, soit au despotisnje allemand, soit aux tyrans intérieurs qui violaient la liberté des villes républicaines de l'Italie, une guerre implacable. Lorsque Otto de Brunswiclc se

4i SAINT FRANÇOIS

fit couronner par Innocent III, et passa près du monastère de Sainte-Marie, François ne déposa point aux pieds du César parjure et assassin, des hommages qui lui auraient semblé une tache ineffaçable dans sa vie; bien plus, il fit défense à ses frères d'aller voir, en simples curieux, le cortège du despote. Plus tard, lorsque Frédéric II, jeune encore, traversa l'Italie en faisant mille protestations hypocrites de dévouement à la cause du catholicisme et de l'Italie, François démêla ses secrètes intentions et lui envoya dire par un de ses disciples, qu'il ne tarderait pas à être dépouillé de sa gloire et de sa puissance.

Cet amour de la liberté, qu'il inspirait à: ses frères par son exemple, devait porter de glorieux fruits. Quelque temps après sa mort, on vit les affiliés de son ordre*, femmes même et enfants, descendre sur la place pubUque, et proclamer la guerre sainte contre la tyrannie des empereurs. Telle fut notamment cette sainte Rose, de Viterbe, qui, héroïne dès le berceau, parcourait, toute petite, les rues de la ville en parlant de liberté. Sa voix enfantine ranimait le courage endormi des hommes, et les conviait à briser le joug. A l'âge de neuf ans, elle fit peur au tout-puissant empereur Frédéric II, et obtint les honneurs douloureux de

f . C'étaient les membres du tiers ordre (voy. le chap. vi).

l'exil. Trois ans après, la jeune proscrite, mourait au milieu des pleurs unanimes de l'Italie, pouvant offrir à Dieu et à son pays une vie courte de jours, mais pleine d'actions saintement viriles; et longtemps après sa mort, quand les peuples de Viterbe et de Poggio voulaient retremper leur valeur, ils allaient en pèlerinage contempler les belles roses blanches qui fleurissaient sur le tombeau du tribun virginal.

Saint Antoine de Padoue qui est resté à si bon droit le patron populaire de l'Italie et du Portugal, ne montrait pas moins de zèle contre les petits tyrans d'Italie , que pour la concorde et la paix. Le ^ féroce Eccelino faisait alors peser sur Padoue et sur Vérone, une implacable tyrannie. Soutenu par Frédéric, et au mépris de ses serments, il avait surpris les magistrats chargés de défendre la liberté de ces deux villes, puis, massacrant ou exilant tous les hommes d'énergie, il était arrivé par une accumulation inouïe de crimes, à répandre partout cette terreur morne qui étouffe, pour un instant, le sens moral des peuples. Tout tremblait, et même le lâche troupeau des âmes sans remords approuvait honteusement, ou du moins laissait passer, sans rien dire, les excès les plus abominables. Antoine seul conserve son courage, il entre dans le palais, traverse les soldats, stupides et féroces instruments tes crimes du maître, pénètre jusqu'à lui et lui

crie: « Je vois peser sur ta tête, tyran sans pitié, chien plein de rage {rabide canis), je vois peser sur ta tête Teffroyable sentence de Dieu! Quand seras-tu donc las de répandre le sang des innocents? » Puis il lui reproche, avec l'audace de la sainteté, les dilapidations, les assassinats juridiques ou non juridiques qu'il a fait commettre par ses satellites, les spoliations dont il s'est rendu coupable, les droits qu'il a volés aux peuples libres d'Italie, le joug intolérable dont il les a accablés. Le tyran écoula, atterré et pâlissant, cette harangue vengeresse} il lui semblait voir, comme il le dit lui-même, dans les yeux du tribun franciscain, un rayon de la majesté divine. Antoine, à la stupéfaction de tous les assistants , sortit sain et sauf du palais. Le crime reconnaissait en lui l'ascendant de la vertu, et c'était à son tour de trembler.

Néanmoins Eccelino revint bientôt de son effroi , et se rejeta avec ses courtisans et ses courtisanes dans cette orgie de vin et de sang qu'il appelait son règne. Antoine qui ne craignait rien, parce qu'il était détaché de tout, prêcha puWiquement contre ses cruautés. Le tyran n'osa pas l'arrêter ou l'exiler, de peur sans doute d'exciter le mécontentement des peuples ; mais il essaya de le corrompre. « n lui envoya un présent, dit la Chronique des mineurs, par quelques-uns des siens.... Eux ayant présenté au saint le présent qui était de grande

valeur, avec la plus grande humilité qu'ils pussent feindre, le priant d'accepter ce peu de charité qu'Eccelino lui faisait, et qu'il priât Dieu pour lui; ils éprouvèrent quel il était, car il leur répondit : — Dieu me garde de recevoir ce présent qui n'est que le sang des pauvres de Jésus-Christ dont il doit rendre compte très-étroit à Jésus-Christ; et par ce, sortez vite d'ici, de peur que cette maison ne tombe pour vous accabler, ou que la terre s'ouvrant ne vous engloutisse ! »

Énergiques défenseurs de la dignité humaine devant la tyrannie des Eccelino, les franciscains la défendaient aussi contre les excès et les abus de pouvoir d'une partie du clergé, qui alors s'était malheureusement laissé envahir par l'esprit aristocratique et féodal. Ils ne pensaient pas qu'il fallût cacher aux yeux des peuples ce que cette tyrannie sacrée avait de répréhensible et d'odieux; ils estimaient , et non sans raison , qu'il était heureux pour le christianisme que des attentats commis en son nom fussent flétris par des lèvres chrétiennes, afin que dans ces attentats on vît la faute des hommes et non pas celle de la religion. Aussi ne perdaient-il pas une occasion de dénoncer à l'indignation pubUque ces faux prêtres qui brisent le . précepte de la fraternité par leur orgueil, par leur avarice, par leur flexibilité scandaleuse devant les grands de la terre.

« L'évêque de ce temps-ci, s'écriait Fénergique prédicateur dans son langage symbolique, l'évêque de ce temps-ci est semblable à Balaam assis sur son ânesse , et qui ne voyait pas l'ange qu'apercevait cet animal. Qu'est-ce à dire ? Balaam représente celui qui rompt les liens de la fraternité, qui trouble les peuples , qui opprime et dévore les petits. C'est ce que fait l'évêque sans sagesse , lorsque, par sa folie, il jette le trouble parmi les nations, et que, par son avarice ,J1 dévore leur substance. Il ne voit pas, celui-là, l'ange de Dieu.... Mais le peuple simple, dont la foi est droite et les actions pures, voit l'ange du grand conseil ; il connaît, il aime le Fils de Dieu. >»

« On voit monter, disait-il dans une autre occasion , on voit monter au mont Thabor, c'est-à-dire à l'autel, des prêtres, disons mieux, des marchands qui étendent dans les lieux sacrés les filets de leur avarice pour y prendr^e.... quoi? de l'or! Ils célèbrent la messe pour de l'argent; s'ils croyaient n'être pas payés, ils ne Ik célébreraient point; et c'est ainsi qae le sacrement du salut n'est plus qu'un aliment pour la honteuse cupidité de ces àmés de boue!... Ah! qu'il y a loin de tous ces hommes au bon prêtre , au véritable évêque ! »

Ainsi parlait presque tous les jours le saint prédicateur; puis, après avoir fait un tableau saisissant des vices du clergé, après avoir représenté, en

ET LES FRANGiSCAINS. 49

traits énergiques, « ces spéculateurs de l'Église, ces aveugles privés de la vie et de la science, qui ne connaissent point de mesure et crient toujours : Apporte, apporte, » il se tournait vers eux avec son courage qui ne s'étonnait de rien , et leur disait : u Voilà ce que vous êtes aujourd'hui, mais demain une éternité de souffrances vous enveloppera de toutes parts ! »

On peut le voir par les trop courts fragments que nous avons cités, ce ne fut pas un fait d*une médiocre importance dans l'histoire du xiii* siècle que cette prédication populaire de saint François et de ses disciples. Dans toutes les chaires, danâ tous les carrefours , au pied de tous les rochers , aux abords de tous les villages, sur les places publiques de toutes les villes d'Italie, ils firent retentit* ces deux grands mots de concorde et de Ubertê qu*on ne prononce jamais en vain* Aujom-d'hui que rimprimerie a ôté à la voix humaine une partie de son empire , nous ne pouvons que difficilement nous faire une idée de l'influence qu'exercèrent par la magistrature de la parole ces amis ardents de la concorde italienne, ces défenseurs de l'indépendance des peuples. Cependant qu'on se représente la vaste influence de la presse quotidienne en Europe depuis soixante ans; qu'on y ajoute celle du livre, moins largement répandue, mais plus profonde et plus durable; qu'on les 27 (i

multiplie toutes deux par la puissance qui a toujoiu-s appartenu et appartiendra toujours à ceux qui parlent au nom du Christ, et Ton pourra imaginer, dans certaines limites, le rôle gigantesque^ de ces moines mendiants, vrais journalistes de l'époque, publicistes sacrés, tribuns religieux, dont les prédications remuaient les peuples du moyen âge , comme la presse quotidienne remue les peuples modernes. Le fils spirituel de saint François, Torateur populaire , arrivait en face de Thôtel de ville ave(; la corde traînante de sa robe de bure; il sonnait lui-même du cor : aussitôt la foule se précipitait , puis le silence succédait à l'agitation ; et quand le saint avait parlé, à sa voix on envoyait des ambassadeurs pour conclure la paix avec une cité voisine, on se réconciliait entre blancs et noirs; ou bien l'on s'enrôlait pour la défense de l'Italie contre un empereur parjure et liberticide; ou bien encore l'on délivrait les prisonniers pour dettes, retenus dans les tortures du cachot par l'avarice de quelques usuriers; parfois même on dépassait de beaucoup les intentions de l'apôtre, et l'on allait brûler la maison de quelque Laudulph, qui avait longtemps pressuré et pillé le peuple. Repassez dans votre imagination les rêves innombrables de la vie populaire de l'Italie au xiu" et au xiv" siècle , vous êtes sûr de trouver toujours, mêlé à l'action, un franciscain qui prêche. Et du reste, pour que

ET LES FRANCISCAINS. 5i

ces idées d'unité nationale et de liberté, qu'il est si difficile à la faiblesse humaine de comprendre clairement et d'aimer d'un amour sérieux , commençassent à illuminer l'intelligence et le cœur des nations , ne fallait-il pas qu'elles fussent sans cesse présentes et vivantes dans cette prédication en tous lieux, qui enchaîna pendant trois cents ans l'attention populaire?... Sous ce rapport, l'Europe moderne ne sait pas tout ce qu'elle doit à saint François.

Saint François devant Innocent III.

Saint François avait gagné son procès auprès des peuples par ses hardies prédications; il fallait, pour accomplir son œuvre et pour réconcilier le siècle et l'ÉgUse, qu'il le gagnât aussi auprès du souverain pontife. Lorsqu'il eut réuni un certain nombre de disciples , il alla à Rome solliciter poiuson ordre l'approbation qui lui était nécessaire.

Il devait y rencontrer de nombreuses oppositions. Innocent III régnait alors : génie indomptable, vaste et souveraine inteUigence qui comprenait les grandeurs de la pensée humaine et travaillait avec passion à l'abaissement légitime de la tyrannie impériale, mais nourri dans des sentiments théocratiques qui obscurcissaient en lui la lumière

de rÉvangilc, et effrayé outre mesure des hérésies qui déchiraient le inonde catliolique ; car il n'avait le secret ni de leur" force ni de leur faiblesse. Toute nouveauté passait aisément à ses yeux pour un crime contre la religion et contre Tordre social. Ajoutons à cela que les raisons mêmes qui rendaient l'institution des frères mineurs si nécessaire, la rendaient facilement odieuse. Elle reposait sur ce principe, que dans le mouvement immense qui emportait l'Europe, il y avait quelque chose de profondément chrétien et de réellement acceptable. Les esprits exclusifs et intolérants ne pouvaient donc la voir sans une secrète appréhen* sion. Lorsqu'on brûlait les pauvres de Lyon^, les mendiants d'Assise devaient être suspects. Il fut donc aisé de circonvenir Innocent, et on lui repré* senta les reUgieux nouveaux, sinon comme des hérétiques, du moins comme des téméraires dont le zèle naïvement dangereux donnait des armes à l'hérésie.

Innocent HI se promenait sur les vastes terrasse» du palais de Latran, rêvant l'empire du mondé et méditant avec la ruine des novateurs l'asservissement de toutes les puissances séculières, lorsqu'un pèlerin revêtu d'une robe grossière, ceint ti'une corde, aux sandales poudreuses, à la parole

1 . Les pauvres de Lyon, nommes aussi vaudois , étaient une àecte particulière de l'iiérésic albigeoise.

naïve et abrupte, vint l'entretenir de l'humilité profonde qui convenait aux chrétiens et de la souveraine perfection de la pauvreté. Ce pèlerin, c'était saint François. Qu'on s'imagine la singulière entrevue de ces deux illustres représentants de l'esprit théocratique et de l'esprit évangélique! Ce qui devait arriver, arriva. Malgré la recommandation puissante du cardinal Jean de Saint-Paul, évêque de Sabine, François fut froidement accueilli, et il put croire un instant que son institution serait désapprouvée.

Cependant son heure était venue. L'Église, d'après les règles de la prévision humaine, était si compromise , qu'il fallait bien accepter tous les secours, quels qu'ils fussent. Il y avait, d'ailleurs, parmi les cardinaux, un parti puissant qui fit élire plus tard Grégoire IX et qui voulait sauver la société et le catholicisme, non par le sang répandu, mais par une réforme intérieure du clergé. Ce parti remporta une demi-victoire, et sans obtenir d'Innocent III qu'il pubUât en faveur des nouveaux religieux une approbation solennelle, lui arracha, du moins, la promesse d'examiner leurs statuts et leurs intentions.

Pour expliquer le brusque changement qui s'opéra en quelques jours dans l'esprit du souverain pontife, la légende racontait qu'il avait eu, coup sur coup, deux rêves mystérieux. La nuit même

qui succéda à son premier entretien avec François, il avait vu une petite palme bien humble et que tous les passants méprisaient; et cette petite palme, grandissant peu à peu, était comme un grand arbre dont les rameaux ombrageaient toute la chrétienté. Or, que pouvait être la palme dédaignée, sinon le mendiant d'Assise, et l'arbre gigantesque, sinon l'ordre des frères mineurs? La nuit suivante. Innocent aperçut, dans son sommeil, la basiUque de Latran près de s'écrouler sur sa tête, fidèle image de l'Église chancelante; et tandis qu'il tremblait de sa chute prochaine, le même mendiant était arrivé , et son bras avait soutenu le saint édifice. Un songe pareil n'avait pas besoin de commentaire.

Quoi qu'il en soit, le souverain pontife fit appeler saint François, l'interrogea et l'admit à expliquer ses desseins et sa règle au milieu des cardinaux. L'épreuve devait être décisive, et plusieurs membres de l'auguste conseil annonçaient hautement leurs préventions. Quelques-uns objectaient que les statuts des frères mineurs étaient nouveaux et que dès lors ils menaçaient l'orthodoxie. D'autres, se plaçant à un point de vue différent, soutenaient que les rigueurs qu'ils consacraient les rendaient déraisonnables et chimériques.

C'était la première de ces raisons qui touchait le plus vivement les cardinaux, et saint François comprit tout de suite la nécessité de répondre

d'une manière persuasive sur un grief aussi grave. Mais par quels moyens convaincre, entraîner des théologiens nourris dans de longues préventions, armés d'arguments subtils et effrayés par le débordement des innovations? Le pauvre moine n'avait pas à son service, dans une circonstance si décisive, les ressources de la dialectique; mais il était pénétré de l'Évangile et de son esprit : il fit une courte prière avant de répondre, puis développa la parabole suivante :

« Très -Saint -Père, dit-il, une fille très -belle, mais extrêmement pauvre, demeurait dans le désert. Un roi la vit, et, charmé de sa beauté, l'épousa. Il demeura quelques années avec elle et en eut des enfants qui rappelaient leur père par leurs traits et leur mère par l'éclat de leur beauté. La mère nourrit ses enfants avec un soin extrême, et quand ils furent grands, elle leur dit : — Mes enfants, c'est un roi qui est votre père et il vous donnera tout ce qui vous est nécessaire. — Les enfants arrivèrent donc à la cour, et le roi voyant leur beauté, leur dit: — De qui êtes-vous fils? — Et quand ils eurent répondu : — Nous sommes les fils de la pauvre femme qui habite au désert, — le roi les embrassa avec beaucoup de joie et leur dit : — Vous êtes mes enfants, n'ayez plus de crainte! Que si des étrangers vivent de ma table, combien aurai-je plus' de soin de mes fils? — Ce

grand roi, 6 Saint-Père, c'est notre seigneur Jésus- Christ; cette fille très-belle, c'est la pauvreté, qui partout rebutée et dédaignée partout, vivait en ce monde comme dans un désert. Le roi suprême, descendant du ciel sur la terre, ressentit un tel amour pour elle, qu'il l'épousa dans la crèche. Il en eut plusieurs enfants dans le désert de ce monde, les apôtres, les anachorètes, les cénobites et quantité d'autres qui ont embrassé volontairement la pauvreté. Et quand cette bonne mère les eut envoyés au roi du ciel, avec le signe de sa pauvreté ' royale , de son humilité, de son obéissance, lui les a reçus avec bonté, et leur promettant de les nourrir, leur a dit: — Moi qui fais lever mon soleil sur les justes et sur les pécheurs, moi qui donne à toute créature ce qui lui est nécessaire, combien mettrai-je plus de sollicitude à soigner mes enfants! »

Rien de plus touchant que cette parabole qui exprime une confiance sainte, une foi sans réserve en la bonté divine; mais aussi rien de plus adroit et de mieux approprié aux circonstances. Saint François s'y présentait non comme un novateur dangereux, mais comme le continuateur de cette longue série de cénobites et de saints qui avaient été l'appui du catholicisme, la gloire de l'orthodoxie. Aussi Innocent. III , frappé des considérations si simples et en même temps si habiles

qu'avait développées le patriarche des pauvres, s'écria : « En vérité, c'est bien cet homme qui est appelé à soutenir et à réparer l'Église de Dieu! »

Après de telles paroles il ne restait plus qu'à conclure. L'évêque de Sabine se leva et dit : « Si nous rejetons la demande de ce pauvre , en disant que sa règle est nouvelle et difficile, prenons garde de rejeter l'Évangile même ; car la règle dont il demande l'approbation est conforme à l'enseignement de l'Évangile ; et dire que la perfection évangélique contient quelque chose de déraisonnable et d'irréalisable, c'est s'élever contre l'auteur de l'Évangile, c'est blasphémer Jésus-Christ. »

Saint François et le parti des réformes appuyés sur d'aussi fortes raisons devaient l'emporter sur toutes les répugnances. Le souverain pontife , touché jusqu'au fond de l'âme, bien qu'hésitant encore, laissa l'apôtre de la pauvreté se précipiter à ses pieds, lui jurer une soumission dévouée, et, sans lui donner une approbation écrite et solennelle, autorisa du moins verbalement la règle qu'il avait instituée*.

Cette simple tolérance suffit aux frères mineurs, parce qu'ils avaient derrière eux l'appui énergique de l'Italie. Ils existaient à peine depuis deux ans

1. Jamais Innocent III ne voulut aller au delà d'une simple autorisation verbale, et, comme dit un contemporain, il se montra toujours assez défiant (durus) vis-à-vis des ordres nouveaux.

et déjà leur popularité était si grande que les bénédictins de Monte Subazio s'empressèrent de leur donner, par un acte solennel, Téglise de Sainte- Marie des Anges ou de la Pozziuncula. Cette église devint bientôt le centre d'un mouvement immense de population. C'pst là que se rendaient en foule pauvres et riches, clercs et ignorants, qui venaient, eux aussi, à la voix du saint fondatem-, s'unir à la pauvreté évangélique , imiter le Christ, et glorifier la condition commune de l'humanité.

Saint François s'occupa alors de faire pour les femmes ce qu'il avait fait si heureusement pour les hommes, et de les initier, elles aussi, à la vie du renoncement absolu. Sainte Claire, qui habitait Assise, avait pu, mieux que personne, admirer les admirables effets de la nouvelle règle. Mais sa famille, riche et puissante, s'opposait à ses desseins. Un soir, elle sortit secrètement de la maison paternelle, et, devant l'autel de Marie immaculée, elle revêtit l'habit de la pénitence el de la pauvreté. Sa sœur Agnès ne tarda pas à suivre son exemple. Grande fureur aussitôt parmi les parents des deux jeunes recluses. Ds arment une bande de soldats; commandée par eux, cette troupe grossière obéit avec une servilité brutale aux ordres de ses chefs ; elle se présente devant le saint asile, enfonce les portes, pénètre dans les chastes cellules, découvre enfin Agnès, et, la saisissant parles cheveux, l'aN

rache à son refuge, non sans l'accabler des plus indignes traitements. Mais Agnès fut en vain ramenée par la violence dans sa famille. Elle trouva un moyen de s'enfuir de nouveau au monastère. Les deux sœurs qui avaient si cruellement souffert pour la liberté religieuse n'eurent plus désormais qu'une ambition, celle d'obtenir du saint-siége le privilège de l'abnégation complète et de la complète pauvreté. Innocent III , dans sa défiance , ne le leur accorda que d'une manière verbale , et la consécration solennelle de l'ordre fut ajournée jusqu'au pontificat d'Innocent IV.

Cependant animées du même esprit et répondant aux mêmes besoins,- les deux institutions des mineurs et des clarisses prirent un rapide accroissement. La prodigieuse activité de saint François suffisait à la gestion immense d'une association nouvelle, d'une double association répandue par toute la terre, et ayant à lutter non-seulement contre le fanatisme de l'impiété, mais encore contre l'intolérance étroite de certains orthodoxes. Cloué dans sa cellule par la fièvre, son inaction forcée le dévorait; il écrivait lettres sur lettres; il aurait voidu être partout, pour susciter partout l'esprit d'abnégation et l'amour de la pauvreté.

A peine fut-il un peu remis qu'il résolut d'aller en Orient annoncer l'Évangile. Il traversa l'Italie, les Alpes, la France, la Navarre. Toujours en avant

de ses compagnons de route, il semblait, dit un contemporain, être ivre de Dieu et voler plutôt que marcher. Arrivé à Burgos et lorsqu'il était sur le point de passer en Afrique, il fut arrêté par une violente maladie; il lui fallut revenir à Assise; mais de nombreux disciples s'étaient joints à lui, et Alphonse IX de Castille l'avait autorisé à établir son ordre dans ses États. '

A son retour, en 1215, il trouva son institution solennellement approuvée. Innocent III avait déclaré, dans le concile de Latran, que bien qu'il n'eût pas donné de bulle expresse, il voyait sans déplaisir Tordre nouveau et l'extension considérable qu'il avait prise. Les frères mineurs eurent donc désormais dans l'Église une existence officielle, et saint François les réunit pour la première fois en chapitre général. Alors ces humbles conquérants, qui se proposaient d'établir le règne de la paix et de la parole , se partagèrent le monde. Des ministres furent nommés pour les différentes parties de l'Italie, pour la Provence , pour l'Espagne, pour la haute et pour la basse Allemagne et pour l'Angleterre. Saint François, qui avait une prédilection toute particulière pour la France et pour l'Université de Paris, se réserva cette dernière mission. Au moment des adieux, il adressa à ceux qui partaient cette admirable allocution :

« Au nom du Seigneur , allez, marchant deux à

deux avec modestie et humilité, gardant le silence depuis le matin jusqu'après tierce, et priant Dieu dans votre cœur. Qu'on n'entende point parmi vous de parole inutile et vaine. Que pendant votre voyage votre conduite soit aussi humble et aussi pure que si vous étiez dans un ermitage ou dans votre cellule ; car, en quelque lieu que nous soyons, nous avons toujours avec nous notre cellule. Cette cellule , c'est notre frère le corps, et l'âme est l'ermite qui y demeure pour contempler Dieu et le prier ; que si l'àme d'un religieux ne demeure pas en paix dans la cellule du corps , les cellules extérieures lui serviront de peu. Que vos procédés vis-à*vis de vos^ semblables soient tels que quiconque vous verra ou vous entendra éprouve une émotion de piété et bénisse le Père céleste à qui toute gloire appartient. Prêchez la paix à tous ; mais que la paix soit encore plus dans votre cœur que sur voë lèvres* Ne soyez pour personne-et d'aucune manière une occasion de colère ou de scandale ; au contraire, que votre douceur incline tout le monde à la mansuétude, à l'union, à la concorde* Notre hlission est de guéHr les blessés , de consoler les affligés i de reconduire ceux qui s'égarent, et^ Ôachez-le, plusieurs paraissent être les membres du démon, qui seront im joui* les membres de Jésus-Christ. »

Que l'on médite smtout ces dernières phrases i

qui sont une exhortation manifeste à la tolérance et à la charité vis-à-vis des hérétiques, et qu'on les compare au mot cruel du légat pontifical, prononcé à la lumière sanglante des torches, sur les murs de Béziers : « Allez et tuez-les tous ! Dieu saura bien reconnaître les siens ! » Ce simple rapprochement est un suffisant éloge de saint François et en même temps une vive lumière jetée sur le véritable esprit du christianisme. Le légat fanatique et cruel ne fut qu'un légat ; François, Fapôtre de la mansuétude universelle fut sanctifié par l'ÉgUse.

Mais précisément parce qu'il entrait mieux que son siècle dans l'esprit de l'Évangile, il avait sans cesse à lutter pour son œuvre. Une colerie intolérante et ré'trograde assiégeait perpétuellement le souverain pontife, répandant, dans l'ombre, contre l'homme de Dieu , ses sourdes et implacables calomnies. Lorsque, sur le point de partir pour Paris, il alla prendre congé du cardinal Ugolini, celui-ci le dissuada du voyage et lui dit : « Votre institution est à peine née ; vous n'ignorez pas les hostilités qu'elle rencontre à Rome ; vous y avez encore des adversaires secrets. Votre présence est indispensable à l'achèvement de votre œuvre. » François, homme de prudence aussi bien que de zèle et qui avait l'habileté profonde^jdes âmes simples, écouta ces conseils ; et pour vaincre toutes les défiances , demanda que sous le titre de protecteur, on lui

désignât un cardinal qui aurait sur l'ordre un certain pouvoir et qui en même temps représenterait d'une manière plus spéciale ses intérêts auprès de la cour de Rome. Ce fut précisément le cardinal Ugolini qui fut chargé de cette mission ; il la remplit avec un dévouement admirable, s'initiant ainsi dès le cardinalat à cette politique de réforme intérieure dans le clergé , dont il devait être , comme pape, un des plus énergiques représentants.

Cependant Innocent III venait de mourir, et son successeur, moins effrayé de l'hérésie albigeoise, fut aussi plus favorable aux ordres mendiants. Celui de saint François, à partir de ce moment, ne rencontra plus d'obstacles. Il avait définitivement vaincu tous les mauvais votdoirs et il ne devait pas tarder à recueillir le fruit de sa persévérance.

Le 26 mai 1219, jour de la Pentecôte, il y avait autour de l'église Sainte-Marie des Anges, une foule immense. Des tentes s'étaient dressées, s'étaient multipliées à perte de vue,comme par enchantement.

Le voyageur qui se serait dirigé vers Assise , et que la renommée n'aurait pas instruit de la cause d'un si grand concours, aurait cru voir un camp soudain improvisé: Cinq mille hommes en effet bivouaquaient sur la colline, mais c'étaient d'étranges soldats ; au lieu de blasphémer le nom divin et de songer au pillage, à l'incendie, au massacre de leurs ennemis ou de leurs concitoyens, à tous les

cris de la guerre , ils s'entretenaient de la Providence à faire bénir, de Thumanité à enseigner et à consoler, de la justice et du droit à faire connaître ; ils se proposaient de régénérer le monde , non par la force toujours impuissante, mais par la parole. Et de tous les environs, de Foligne, de Spolète, des mille villages de TOmbrie, paysans et citadins accouraient avec lem's femmes et leurs enfants pour contempler ces milices de la paix et leur souhaiter une heureuse réussite dans leurs projets gigantesques. Le cardinal UgoUni, attiré, lui aussi, par le bruit public et par Pintérèt qu'il prit toujours aux grandes manifestations de la pensée chrétienne , se sentait pénétré d*admiration à ce spectacle , et il s'écriait en pleui^ant de joie : « En vérité, voici le camp de Dieu. »

Il lid se trompait pas. Ces ciilq mille hommes sur lesquels se fixaient alors les yeux de l'Itahe , ces fcinq mille hommes autour desquels se pressaient les peuples, c'étaient les frères mineurs convoqués pour leur troisième chapiti*e gétiéral. Jamais ordt^e i^eiigieux n'avait pris et ne devait prendre en si peu d^annéës un si prodigieux développement, il était clair à tous les yeux, après une telle épreuve, que Tinstitution nouvelle répondait aux besoins du teinpB et qu*oh pouvait avoir foi en son avenir.

ET LES FRANCISCAINS. Ou

Saint François'missionnaire.

Pendant que les frères mineurs prenaient leui* place parmi les grandes institutions chrétiennes, les dominicains grandissaient aussi et attiraient les regards de Rome et du monde. Venus à la même époque, suscités par les mêmes besoins, ayant en face d'eux cette même société européenne qui, sur le point d'enfanter l'esprit moderne, s'agitait dans des conviùsions douloureuses, les deux ordres présentaient nécessairement des ressemblances frappantes: ils étaient une glorification de ce qui est petit, humble et méprisé parmi les hommes; ils avaient pour signe distinctif l'amour de la pauvreté; ils devaient avoir pour résultat d'élever à de plus hautes destinées les diverses classes que l'organisation féodale plaçait dans une position inférieure. Cette fraternité des deux institutions de saint Dominique et de saint François avait singulièrement frappé les esprits pendant le moyen âge. On répétait d'eux, comme nous l'atteste ime lettre qui nous est parvenue : « Ils sont les deux flambeaux qui illuminent d'une clarté céleste ceux qui sont assis à l'ombre de la mort ; ils sont les deux chérubins remplis de science qui lisent dans leurs 27 e

allies les iiièiiies pensées et les mêmes désirs...; ils sont les deux mamelles de l'épouse qui nourrit et allaite les petits enfants ; ils sont les deux llls du Dominatem* de la terre ; ils sont les deux témoins de Jésus-Christ ; vêtus des habits syinboUques , ils prêchent et rendent témoignage à la vérité; ils sont ces deux étoiles brillantes qui ont, suivant l'oracle des sibylles, l'apparence de quatre animaux, et qui, dans ces denuers jours, ont crié au monde l'humilit^ et la pauvreté volontaire. Qui pourrait compter tous les mystérieux et symboliques rapports des nombres avec ces deux ordreg sacrés? La divine sagesse, qui a produit toute chose avec nombre, n'a pas voulu seulement un ordre, mais deux, afin qu'ils aient une société mutuelle pour le service de l'Église et pour leur avantage propre*. »

Cependant au milieu de cette communauté de principes et de vues , les deux institutions conser^ vèrent toujours une physionomie partiduUère. Les dominicains représentaient, dans le catholidisme ^ l'esprit de l'organisation intérieure; les franciscains , l'esprit d'expansion et d'efftision universelles. Les dominicains veillaient à ce que le dogme fût maintenu religieusement dans son intégrité au

1. Lettre adressée par Humbert, général des dominicains^ et p<r saint Bonaventure, général des franciscains, aux deux ordres, pour les réconcilier après quelques discussions assez graves*

milieu de la société des fidèles et à ce que la théologie fût mise en rapport avec les besoins du siècle et Télat de la science ; les franciscains , dans leurs ardentes aspirations, auraient voulu que la foi se répandît par toute la terre avec leur sang , et qu'elle fit germer partout, en vertu de la puissance éternellement féconde qui lui est propre, de nouveaux besoins, une philosophie, une littérature, une société nouvelles.

Aussi à peine furent-ils constitués d'une manière définitive, qu'ils se proposèrent, comme leur but principal , une immense mission. Les dominicains établissaient dans la] France méridionale le centre de leurs efforts pour combattre Thérésie albigeoise. Les frères mineurs aspirèrent, dans leur prosélytisme universel, à faire la conquête spirituelle des populations mahométanes.

Les croisades étaient alors la grande passion de TEurope chrétienne. Innocent III, un des plus énergiques promoteurs de la guerre sainte , venait de mourir au moment même où il la prêchait en Toscane ; mais son projet ne mourut pas avec lui; On Texécuta, jusque dans les moindres détails, sous Honorius III, et, suivant ses plans stratégiques, les chrétiens allèrent en Egypte attaquer les mahométans au cœur même de leur empire.

François d* Assise suivit les croisés à Saint-Jean d'Acre, à Chypre et jusque devant les murs de

Dainiette ; maïs ce qu'il y a de remarquable , c'est que son rôle ne ressembla en rien à celui de Pierre l'Ermite. Pierre l'Ermite, courroucé des tyrannies des infidèles , suscitait contre eux la bravoure et l'élan parfois aveugle des populations chrétiennes : la croix à la main, il marchait à la tête des armées , et sa grande ambition, c'était la conquête du divin tombeau et la destruction de la puissance sacrilège qui opprimait les pèlerins. Saint François se propose une fin plus sublime et plus chrétienne. Il n'engage pas les croisés à combattre d'enthousiasme et inconsidérément; au contraire, il les exhorte à ajourner la bataille. Il voyait les discordes qui régnaient dans leur camp. Il entendait chaque jour les nobles insulter les fantassins , c'est-à-dire les pauvres, et leur prodiguer les épithètes de routiers et de brigands^ tandis que les roturiers, qui sentaient leur valeur et qui bientôt devaient prendre leur place dans le grand mouvement parlementaire du xiv« siècle, accusaient la noblesse de lâcheté. Au miUeu de ces discordes, comment la victoire eût-elle été possible? Saint François , qui alliait à son enthousiasme reUgieux une science merveilleuse des affaires humaines, prévoyait la défaite, et il ne craignit pas de la prédire; mais les chevaUers traitèrent d'insensé l'homme en haillons et ceint d'une corde qui leur donnait des conseils de tactique militaire.

Le 26 août, par une chaleur excessive pour des Européens, les chevaliers et les hommes de pied, après s'être accusés mutuellement de manquer d'audace, s'animèrent tellement dans leurs défis, qu'ils contraignirent le roi de Jérusalem, Jean de Brieime, à livrer bataille. L'année chrétienne fut vaincue, et perdit six mille hommes. « On vit alors, dit saint Bonaventure, qu'on avait eu tort de mépriser la sagesse du pauvre. »

Mais la défaite des croisés n'était pas la défaite de François. Loin d'être abattu par ce revers , il semble , au contraire , concevoir une nouvelle ardeur. Ce qu'il désirait du fond de son àme, ce n'était pas de punir les infidèles , c'était de les convertir à la foi et à la civilisation chrétiennes. On le vit, après avoir prié de longues- heures, se lever soudain, dans un dç ces ravissements de joie et de charité qui lui étaient habituels, et sortir du camp de Jean de Brieime en chantant ces paroles du psahniste : a Maintenant, Seigneur y que vous êtes avec moi, je ne craindrai aucun mal, quand même je me montrerais au milieu de Nombre de la mort ! >» Il se dirigeait, ou plutôt il semblait voler vers les tentes des infidèles, malgré l'édit public qui avait mis à prix la tête des chrétiens. Comment arriver jusqu'au Soudan, au miheu de cette haine fanatique qui animait l'une contre l'autre les deux populations? François arriva cependant, et là, en présence du vainqueur et

de ses îmans, les adjura avec une sainte hardiesse de renoncer au mahométisme. Du reste , mêlant à son audace une habileté remarquable, il invoqua surtout contre la religion du prophète l'autorité de la raison naturelle. Le Soudan était quelque peu philosophe ; du moins il se montra railleur envers les imans, et tolérant vis-à-vis de Uapôtre. Il Finvita même à rester à sa cour, soit que réellement il eût été touché par l'ardente parole du prédicateur, soit qu'il fût bien aise de tenir en haleine les prêtres musulmans qui lui faisaient ombrage. Saint François refusa ; mais il put du moins impimément prêcher les populations musulmanes. Sans doute, les âmes qu'il gagna à la foi furent peu nombreuses ; mais son temps ne fut pas perdu. Une seule âme, au point de vue du christianisme, a im prix infini; et puis n'était-ce pas un résultat immense , au milieu des inimitiés féroces qui divisaient alors l'Asie et l'Europe, que de faire admirer, aimer, bénir un moine chrétien par des peuples mahométans?

Le tiers ordre fondé par saint François, et son influence politique au moyen âge.

Cependant saint François pensa que ses prédications produiraient des fniits plus abondants en

ET LKS FRANCISCAINS. 71

Europe qu'en Afrique. Il revint donc en Italie, et c'est alors, en efifet, que sa parole opéra le plus de prodiges. Il ne pouvait plus faire un pas sans que la foule se précipitât à ses côtés; et souvent, dans ses courses à travers les villes et les campagnes, le patriarche des pauvres, suivant le témoignage de saint Bonaventure, semblait moins marcher qu'être porté par la multitude.

Un jour qu'il prêchait, à deux lieues d'Assise, dans le petit village de Cernerio, les assistants furent tellement émus, que tous, femmes, enfants, vieillards, ouvriers, laboureurs, se jetèrent à ses pieds, lui jurèrent de renoncer à leur vie égoïste pour se vouer d'une façon active au service de Dieu et de l'humanité, et le supphèrent avec larmes de les faire entrer dans l'ordre des frères mineurs. Saint François exécuta alors un projet qu'il méditait depuis longtemps, et dont la réalisation, par ses résultats religieux et poUtiques, est peut-être un des plus grands événements de l'histoire moderne. Nous voulons parler de l'institution du tiers ordre.

Le tiers ordre dure encore ; mais il a dû perdre, et en effet il a perdu complètement son premier caractère. A l'origine , tel que saint François l'organisa, tel que les empereurs d'Allemagne le combattirent, ce n'était pas seulement une confrérie pieuse destinée à réunir dans la même prière quel-

n SAINT FRANÇOIS

ques âmes d'élite, c'était une association gigantesque qui embrassa toute l'Italie , puis bientôt toute la chrétienté, et dans laquelle les membres, en s'astreignant à quelques rares pratiques * religieuses, s'imposaient avant tout l'obligation de travailler vigoureusement et en commmi à l'œuvre politique. Et en effet, on peut dire à bien des égards que c'est le tiers ordre qui a vaincu la féodalité ; que c'est du tiers ordre qu'est sorti le tiers état.

Pour bien comprendre cette singulière institution, il faut se rappeler le but suprême que saint François se proposait dans tous ses efforts. L'ordre des frères mineurs, quelle que fût son importance,

1. Les obligations spéciales imposées aux tertiaires sont peu nombreuses : 1** Ils doivent porter un babit simple et pauvre ; encore peuvent-ils, en raison de leur état, recevoir à cet égard certaines dispenses : « Que les frères de celte compagnie se vestent de drap vil et de peu de valeur, d'une couleur qui ne soit ni toute blanche, ni du tout noire , sauf toutefois si les visiteurs trouyoient bon d'en dispenser quelqu'un pour un temps et avec le conseil du ministre provincial, pour quelque cause légitime et manifeste.» (Règl. du tiers ordre, cbap. m.) !^** Ils doivent se condamner à l'abstinence de la chair le lundi et le mercredi. Mais ici encore nous trouvons de nombreuses dispenses dont nous ferons connaître quelques-unes plus tard. 3** Ils doivent se confesser et communier au moins trois fois l'an, « et ouïr tous les jours la messe , s'ils peuvent. » On est surpris au premier abord de voir une confrérie religieuse être si large et si coulante sur un point aussi capital ; mais il ne faut pas oublier le but éminemment politique de Tœuvre. Il ne s'agissait pas dans le tiers ordre de recruter les âmes parfaites pour la vie surnaturelle, mais de constituer une armée immense qui eût à cœur de faire régner plus de justice et d'égalité parmi les hommes. On ciierchait à n'écarter personne par des rigueurs inopportunes.

ne suffisait pas à faire passer dans les faits politi- (|ues toutes les idées saines, justes, chrétiennes des novateurs du xiu* siècle. Les frères mineurs aspiraient à la perfection de la charité, et les faits politiques sont légitimes dès qu'ils réalisent la justice. Aussi, jamais il n'entra dans l'esprit de François de constituer la société sur le modèle dé ses couvents. Sans doute les frères mineurs, par leur seule existence, servaient déjà la cause de la civilisation. Ils maintenaient, à travers le chaos de la féodalité, l'idéal chrétien de l'égalité et de la fraternité humaine. Us entretenaient dans les âmes engourdies par le despotisme ce sentiment de la perfection, ce besoin du mieux qui est la source de tout progrès. Mais ils ne pouvaient coopérer activement et en quelque manière physiquement à ce progrès. Il fallait, en dehors de leur organisation fondée en vue de la vie supérieure et surnaturelle de l'àme , une autre institution qui fût plus appropriée aux infirmités des âmes médiocree et au rôle de la société civile, qui est de réaUser le droit. Cette institution, qui dès lors et par son origine même est essentiellement poUtique , ce fut celle du tiers ordre.

Le tiers ordre, par un mécanisme extrêmement simple, était destiné à reUer entre eux tous ceux qui avaient le désir d'amener le triomphe de la justice sur la force, et de s'arracher eux-mêmes à

ces mœurs féodales qui enchaînaient les peuples à une ariôtocratie aussi divisée qu'oppressive. 11 s'ouvrait donc non-seulement aux hommes d'une vertu supérieure, mais à quiconque comprenait que si le clu'islianisme n'est pas une lettre moiie, il y a parmi les nations des droits sacrés, inviolables, et dont la défense constitue, aux yeux de Dieu, le premier des devoirs. Il recevait dans son sein les gens mariés; on n'excluait que les citoyens qui retenaient le bien d'autrui ou qui nourrissaient des sentiments de haine contre leurs semblables. Bien plus, pour faciliter l'entrée de l'association à tous les chrétiens, on exemptait les pauvres des abstinences particulières qui étaient imposées aux riches*; et d'ailleurs aucmie omission dans la pratique de ces devoirs de détail n'était considérée* comme un péché grave. Aussi les populations qui, en entrant dans l'association, ne prenaient guère que l'engagement strict de se prêter un secours mutuel, vinrent-elles se faire inscrire presque unanimement sur les registres de l'ordre. Au bout de

1. A cette époque, où les habitudes grossières de voracité et de gourmandise étaient enracinées , Ton avait ordonné dans la règle du tiers ordre c que le boire et le manger des sains soit modéré. » Mais on ajoutait tout aussitôt : « Les artisans qui travaillent^à la sueur de leur corps pourront prendre trois fois par jour leur réfection, depuis le jour de Pâques jusqu'au jour de la Saint-François (4 octobre) , s'ils recognoissent en avoir besoin. Ceux qui vont travailler chez aultruy, où ils sont nourris, pourront manger de tout ce qui leur sera présenté. » (Giiap. v).

quelques années, les tertiaires n'étaient plus une confrérie, c'était une nation.

Cependant, parmi les obligations qu'ils contractaient, il y en avait deux que les fondateurs regardaient avec raison comme ayant une importance majeure, et que nul ne pouvait transgresser. Tout tertiaire s'engageait solennellement à ne pas se lier par serment à un homme , à une famille , à une faction; il promettait aussi de ne pas porter d'armes , si ce n'est pour défendre ou sa patrie ou sa religion *.

Ces deux clauses sont bien courtes, et elles ont l'air bien simples ; elles n'en contiennent pas moins ce qui fit la vie, l'originalité, disons plus, la toutepuissance de l'ordre. C'est grâce à elles que, se

1. « Que les frères se gardent, à leur possible, de jurements solennels (chap. xii}. — Que les confrères ne portent aucune arme offensive , si ce n'est pour la défense de TÉglise et de la foy de Jésus-Christ , ou pour la défense de leur pays^ ou avec la permission de leurs supérieurs. » (Chap. vi.) '

Il y avait d'autres dispositions encore destinées à soustraire les populations à la hiérarchie féodale. Par exemple, les suzerains s'emparaient des biens de ceux qui étaient morts sans tester. La règle du tiers ordre imposait à tous ses membres l'obligation stricte « de penser à leurs affaires, faisant leur testament, auquel ils disposeront de leurs moyens, et ce trois mois après être entrés dans cette confrairie. » (Chapitre ix.) — De môme, on cherchait tous les moyens possibles de se passer de la justice seigneuriale : « Le moyen d'appaiser les rioltes et disputes qui peuvent survenir entre les frères et sœurs et de les accorder, sera de suivre en ceste nécessité l'advis des ministres. »

répandant sous une fonne ou sous une autre par toute l'Europe, il a vaincu les oppresseurs des peuples et contribué pour sa grande part à constituer les nationalités.

Pour bien comprendre leur valeur, il faut se souvenir des mœurs disparues du moyen âge et des causes secrètes qui maintenaient l'empire de la féodalité.

Dans cette organisation à moitié barbare, où la souveraineté était fille de la propriété, chaque famille aristocratique unissait à ses destinées une nombreuse clientèle qui lui jurait d'épouser toutes ses haines , de s'armer pour toutes ses querelles , de verser le sang pour toutes ses injures, et qui, en retour, recevait une protection plus ou moins efficace et mie part plus ou moins grande dans les communes conquêtes. La vieille bande germaine était enfin fixée sur le sol d'Europe; mais elle s'était maintenue avec les habitudes et les nécessités politiques qui en étaient la déplorable conséquence.

Déjà, sans doute, l'insurrection des communes, au XI" siècle, avait été une réaction énergique contre cette hiérarchie de désordre et de despotisme intolérable pour des consciences chrétiennes. Mais chaque commune restait isolée dans son action. Avec leurs tours crénelées et leur indomptable courage, elles étaient dans l'Europe comme autant

d'oasis de liberté. Mais qu'importait, après tout, à l'aristocratie? Elle perdait quelques trésors et quelques occasions de tyrannie à ce premier éveil de l'esprit populaire; mais elle n'en restait pas moins debout, intacte et invincible, tant qu'elle n'avait à vaincre que des résistances locales.

Pour que les destinées du monde moderne s'accomplissent, il fallait donc qu'après le mouvement des commîmes, il se fît une révolution plus vaste et plus profonde encore; il fallait réunir, autant que le permettait l'état du moyen âge, en un faisceau unique les forces diverses qui venaient de surgir vis-à-vis de la puissance féodale; il fallait qu'à côté de l'organisation aristocratique il se créât une organisation populaire ; il fallait, en un mot, que les communes, réunies par un lien de solidarité, devinssent le tiers état.

Ce fut à cette transformation que travaillèrent les tiers ordres du xiu* siècle, et ils donnèrent un tel élan au peuple, que l'on vit, dès le siècle suivant, apparaître partout les institutions représentatives. En effet, dès que les tertiaires s'engageaient solennellement à ne plus épouser les querelles des grands, et que le suzerain ne pouvait plus entraîner avec lui les populations, que devenait la suzeraineté? Ajoutez à cela que non-seulement l'épée du peuple échappait à l'aristocratie, mais encore son cœur, puisque personne ne pouvait se lier so-

leniiellcment aux mille partis qa*dle fomentait. La vieille organisation était donc radicalement atteinte parles mœurs nouvelles que la prédication fran?ciscaine avait fait naître. Le terrain se dérobait sous Tédifice.

Mais ce n'était pas assez de briser les liens féodaux. Souvent le petit propriétaire, le citoyen pauvre était obligé, malgré ses répugnances, de se mettre sous la protection d'une famille puissante. Dans ce siècle de violences et de luttes, comment un chétif individu aurait-il résisté à mille oppressions irrégulières sans cesse menaçantes, s'il n'avait trouvé près de lui l'oppression régulière de la hiérarchie féodale? Le tiers ordre offrait précisément aux faibles et aux petits le secours qui nais* sait de lellr alliance solennellement jurée. L'offense faite à Un seul membre était ressentie, repoussée, vengée par tous*; les villes les plus éloignées, délies peut-être qui s'étaient le plus énergiquement Combattues, se trouvèrent avoir un hen commun et puissant, quand leurs citoyens appartinrent à ime même commimauté et formèrent, pour ainsi dire, devant Dieu un seul peuple. Nous avons déjà

h a S4l eschet que les frères ou soeurs sont induement traverses ou molestés contre leurs privilèges par les gouyemeurs ou autres grands du lieu où ils seront, leurs ministres supérieurs doivent aussitôt avoir recours à l'évéque ou aux autres ordinaires des lieux pour prendre conseil dMctux. » (Règle du tiers ordre, chap. xi).

cité quelques exemples de ces premiers essais de fédération italienne qui se produisirent dès le xiii* siècle ; ils étaient glorieusement tentés par des franciscains du tiers ordre et sous l'inspiration des franciscains réguliers.

Enfin, les tertiaires étaient aussi une première tentative d'organisation industrielle. Ils avaient une caisse commune gérée par des mandataires élus; et cette caisse commune ne servait pas seulement à secourir la misère , mais aussi à fournir certains . capitaux aux membres qui s'établissaient. Bien plus, on vit le tiers ordre créer des institutions de crédit mutuel, chose merveilleuse assiu-ément pour le xiu* siècle. On était à une époque où Faristocratie dispersait ses richesses plutôt qu'elle ne les ac^ cumulait, et souvent un seigneur fier, mais ruiné, était obligé de vendre ses biens* Les tertiaires se déclaraient caution les uns pour les autres, et se créaient ainsi de singulières facilités pont* les acquérir. A ce point de vue, la vaste association de saint François peut être considérée comme une des causes qui ont le plus contribué à faire descendre le capital et la terre des mains de l'aristocratie ault mains du tiers état.

Le tiers ordre attaquait donc la féodalité de toutes les manières; il l'attaquait ert lui retirant l'appui des mœiu-s populaires; il Tattaquait en permettant aux petits une résistance énergique, parce

que derrière il y avait la force de toute la communauté; il l'attaquait en constituant la solidarité des communes et comme un premier essai de vie nationale ; il l'attaquait enfin en facilitant à ses membres les moyens d'arriver par le travail au bienêtre et à la richesse K

Et cette mission sociale du tiers ordre était si manifeste, il en avait une conscience si claire qu'il se posa dès l'origine en ennemi du chef suprême de l'organisation féodale, c'est-à-dire de l'empereur, et que, de leur côté, les Césars allemands et tous leurs soutiens féodaux lui déclarèrent une guerre implacable.

Le chancelier de Frédéric II, Pierre des Vignes, saisi en même temps de colère et d'effroi s'écriait, en la signalant dans une lettre : « Les frères mineurs.... s'insurgent contre nous; ils ont condamné publiquement et nos mœurs et nos principes ; ils ont brisé notre puissance ; ils l'ont anéantie. Aujourd'hui, voici que pour avoir plus de facilité à énerver notre empire, et pour éloigner

1 . Sous ce dernier rapport, il y aurait une curieuse élude à faire sur Torganisation des tiers ordres au point de vue industriel et économique. Peut-être y a-t-il plus d'une raison de soupçonner que les premières institutions de crédit régulier, qui remontent , on le sait, au xiii« siècle, ont leur origine dans l'association franciscaine. En tout cas, sauf la régularité, le système de crédit mutuel qui était établi parmi les tertiaires est certainement un fait plus curieux encore que le système des banques qui lui est postérieur.

de nous le dévouement de chacun , ils ont créé de nouvelles communautés K Dans ces communautés entrent en masse hommes et femmes , et à peine trouverait-on une personne dont le nom ne soit inscrit sur leurs listes. »

Mais des manifestes ne suffisaient point. Lignés avec les grandes familles féodales de l'Italie, les empereurs inventèrent contre les tertiaires tout un système d'oppression. On commença par les frapper d'un impôt spécial; on espérait ainsi décourager ces populations de marchands qui avaient un attachement d'autant plus vif pour leur richesse qu'elle était encore médiocre , et qu'ils venaient de l'acquérir par d'énergiques efforts; mais si les bourgeois de Padoue, de Vérone, de Milan, de Florence , de Venise aimaient l'or, ils aimaient mieux encore la liberté. Le moyen employé par les officiers des Césars ne réussit pas. Alors, pour braver, et en même temps pour briser les règles de l'association, les agents de la tyrannie voulurent contraindre les tertiaires aux serments qu'elle prohibait. Les tertiaires les refusèrent avec une énergie indomptable, et provoquèrent contre cet odieux despotisme qui , non content de régenter brutalement les actes extérieurs, prétendait descendre jusqu'à la conscience poiu* l'étouffer, une agitation

1. Le texte dit fraternitates. C'était un mot dont on s'était souvent servi au xi* et au xu* siècle pour désigner les communes.

formidable. D'un bout à l'autre de l'Italie, il n'y eut pas une place , pas un carrefour, où les tertiaires ne se réunissent poui' se fortifier dans l'esprit de résistance. Quand le coui'age de l'un d'entre eux mollissait vis-à-vis de la persécution ou vis-àvis d'une faveur promise, le visiteur officiel de l'ordre arrivait et rendait la foi; quand c'était toute une ville qui semblait déserter la cause commune , soudain un petit cor, semblable à celui que portaient les bergers des Apennins, se faisait entendre: c'était un moine franciscain, ou un simple laïque, quelquefois même une femme, une jeune fille revêtue du costume simple et sévère des affiliés du tiers ordre, qui, la croix à la main, venait prêcher l'esprit de sacrifice et de persévérance. Ces apôtres de tout rang, de tout âge, de tout sexe, réunissaient dans leurs harangues le nom du Christ au nom de la Uberté , et ils entraînaient les peuples.

En même temps les souverains pontifes, qui alors identifiaient la cause de leur puissance temporelle avec celle de l'indépendance italienne, leur prêtaient un appui vigoureux.

Dès 1227, le cardinal UgoUni , devenu pape sous le nom de Grégoire IX , leur avait donné une solennelle approbation. Il les encourageait, suivant son expression , à faire revivre contre les oppresseurs le courage des Macchabées. Il mettait leurs

biens et leurs personnes sous sa protection spéciale , et faisait défense aux magistrats « de les inquiéter par des vexations ou des impôts iniques, d'exiger d'eux des serments illicites ou de les obliger de porter les armes. » Plus tard, dans une lettre pleine d'indignation , il flétrit la conduite des gouverneurs qui prenaient plaisir à soumettre les tertiaires aux tyrannies les plus dures, et même il semble considérer la cause des ennemis de la féodalité et du despotisme comme la cause de la civilisation chrétienne. Plût à Dieu que la loyale et intelligente politique de ce grand pape, si énergiquement suivie par Innocent IV, eût été imitée par tous ses successeurs !

Quoi qu'il en soit, la lutte entre le tiers ordre et les Césars se poursuivit, d'un côté, sans faiblesse, et de l'autre sans pitié. Chose singulière ! la charité des tertiaires devint im crime aux yeux de leurs persécuteurs ; il ne leur fut pas permis de se secourir les ims les autres. L'association dans l'aumône fut déclarée attentatoire à l'ordre et à la morale. A plus forte raison, on leur interdit de créer ces grandes institutions de crédit, ces cautions réciproques qui menaçaient dans son principe même l'organisation féodale *. Ces étranges et

1 . Nous trouvons dans un bref du pape Grégoire IX , adressé aux tertiaires le détail môme de ces persécutions : « D'autant que les enfants de ténèbres vous ont , au préjudice de vos privilèges,

despotiques mesures restèrent encore inutiles. Alors la tyrannie, poussée à bout, eut recours aux moyens les plus terribles. On exila sans jugement tous les tertiaires qui avaient de Finfluence; et de simples femmes, des enfants, comme sainte Rose de Viterbe, dont nous avons déjà parlé, furent compris dans la proscription. Les supplices ne furent pas non plus épargnés: Eccelino massacra des milliers de citoyens sans défense. On vit les hommes les plus considérés de l'Italie contraints de se cacher dans les bois ou dans les villages où ne pénétraient point les agents du despotisme* impérial, et ce fut un crime que de donner un asile à ces illustres victimes. Mais rien ne put briser le courage des tertiaires rendus invincibles par leur puissante organisation. Toutes ces oppressions n'aboutirent qu'à rendre la victoire plus héroïque au

tellement affligés que vous êtes beaucoup plus vexés et chargés qu'auparavant que vous eussiez lesdits privilèges ; car encore que lesdits officiers ne puissent recevoir vos serments, ils trouvent d'autres occasions pour vous faire périr, ne vous permettant point de donner votre revenu en aumosnes à ceux qu'il vous plaît; pourquoi vous nous avez demandé en grande liumilité que nous vous délivrassions de l'obligation des serments que vous pouvez avoir faits, sauf de éeux de paix, de foy, de tesmoignage, et que vous ne puissiez être plus chargés d'imposts et contributions que vos autres concitoyens ; et que vous puissiez employer vostre revenu en œuvres pics et le donner à qui il vous plaira^ et que Ton ne puisse vous tourmenter pour les debtes et fautes de vos concitoyens, et que vous puissiez estre obligés à payer les debtes d'autruy dont vous serez garants. » (Bref de Grégoire IX, 1228.) *

moment où Ton descendit sur le champ de bataille. ,n avait suffi à ces ouvriers et à ces marchands d'Italie, hier encore inconnus, de s'associer au nom de Dieu et de détruire dans leur âme les sentiments qui entretenaient le régime féodal, pour ébranler avec le saint empire romain la clef de voûte du système politique du moyen âge.

Tel fut le tiers ordre; c'est par cette institution que saint François touchait directement aux questions poUliques qui s'agitaient en Europe, comme c'est par l'institution des frères mineurs et des clarisses qu'il toucha aux grandes questions religieuses, philosophiques et morales, qui étaient l'origine des premières. Dans les unes et dans les autres, il porta le même esprit de réforme sage et pratique, également opposé aux violences insensées des novateurs hérétiques et aux tendances rétrogrades des intolérants. Sans doute quelques tertiaires, dans leur ardeur novatrice, purent dépasser les bornes de la sagesse et se mêler plus ou moins aux fratricelles ou aux béguards qui renouvelaient au XIV siècle les erreurs des albigeois. Il n'en est pas moins vrai que le tiers ordre, pris en masse, resta pur de ces folies. Elles étaient essentiellement opposées aux principes de son institution. En face des albigeois, qui, pour réaliser l'idéal de la fraternité humame, niaient d'une ma-

nière violente rorganisation sociale au sein de laquelle ils vivaient, et même toute organisation sociale, François avait voulu constituer, pour arriver au même but, non pas l'anarchie, mais au contraire une organisation nouvelle, complètement libre et volontaire % et qui, par conséquent, laissait les gouvernements parfaitement tranquilles, tant qu'ils concédaient une ombre de liberté.

Fidèles à l'esprit de leur maître, les tertiaires, sauf de très-rares exceptions, n'altaquaieni' point les hauts et pmssants seigneiu^s dans leurs baronnies; ils se contentaient de se passer d'eux et de ne pas se lier à leurs sanglantes querelles; ils ne parlaient pas de saccager leurs châteaux, ils s'organisaient pour les acheter; ils ne portaient pas le fer et le feu dans la société féodale, ils créaient au-dessous de ses assises une société immense qui devait un jour absorber la première. Aussi, les

]. La société nouvelle quMl constituait pour ainsi dire sous l'ancienne, se dirigeait par des principes tout contraires : dans la société féodale, c'est IMiérédité qui confère les droits politiques, parce que la souveraineté est regardée comme identique à la propriété , comme fille du sol ; dans le tiers ordre , c'est Pélection qui est considérée comme la source du pouvoir ; les ministres et trésoriers sont élus. Dans la société féodale , l'autorité est censée s'éterniser dans une race ; dans le tiers ordre , les pouvoirs nonseulement n'étaient pas héréditaires, mais encore ils ne pouvaient être viagers: « Que Ton ne fasse aucun ministre, recteur à vie, mais qu'il y ait un certain temps préfix , lequel expiré l'on en créera un autre. » (Chap. xv.)

ET LES FRANCISCAINSc 87

divers partis qui se disputaient le pouvoir en Italie les respectaient, et les hommes dévoués et purs de raristocratie s'enrôlèrent sous leur drapeau. Le tiers ordre n'eut jamais que deux sortes d'ennemis : les suppôts des Césars germaniques et les tyrans qui surprenaient pour un instant la liberté* des républiques italiennes. Contre ceux-là, il déploya une activité, une fermeté, un héroïsme incroyables, n ne pactisait point avec ce qui lui semblait la négation absolue du progrès, de la liberté, du droit. Mais dans les autres questions, dans celles principalement qui regardaient les rapports essentiels des classes, il n'en appelait qu'à la justice pacifique, au temps qui fait triompher la vérité, et à l'esprit de conciliation qui est la source supérieure de, l'esprit d'organisation. A nous peuples modernes, qui leur devons tant, à nous de nous souvenir d^s leçons qu'ils ont léguées à l'avenir, lorsqu'au milieu de bien dés misères ils le préparaient par leur sagesse, par leur concorde et par leur inébranlable fermeté !

De la règle des franciscains.

Les frères muieuj's voyaient chaque joui* leur nombre et leur zèle s'accrottre; ils avaient ré-

pandu leur sang sur les rivages de FAtrique, la science leur avait rendu honunage dans la personne d'Alexandre de Aies, qui venait d'entrer dans l'ordre ; saint François avait enfin inspiré à cette multitude d'âmes qui lui étaient venues de tous les points de l'horizon, un même esprit, cet esprit d'unité et d'expansion universelle qui devait, pendant trois siècles, vivifier l'Europe chrétienne. Il ne lui restait plus qu'à organiser l'institution d'une manière définitive, à lui imposer une règle imique, et qui fût solennellement approuvée par le souverain pontife.

n se retira donc avec deux frères seulement au monastère de Mont-Colombe, et, après avoir prié, après avoir aussi recueilH les souvenirs de sa longue expérience, il refondît en un seul code les diverses dispositions que la pratique de la vie religieuse lui avait inspirées.

Rien de plus simple, au reste, que cette règle. Elle n'est que celle des bénédictins, augmentée, comme nous le verrons, de deux préceptes qui constituent son originalité et qui ont fait sa puissance au moyen âge.

On connaît la législation religieuse de l'ordre de Saint-Benoît : elle se propose un but souverain, c'est de sanctifier- le travail et de relever l'énergie humaine brisée par le despotisme des empereurs romains. Elle repose sur trois principes, la chaT

teté absolue, robéissance à des chefs élus et la re»nonciation, de la part de chaque frère, à toute possession individuelle.

On connaît également Tinfluence qu'exerça sui* la société tout entière une règle qui semble d'abord n'agir que sur quelques individus qui s'en' isolent. Non-seulement les bénédictins conservèrent ou créèrent, pour le monde moderne, ce précieux humus , cette terre féconde , parce qu'elle a été fécondée par les sueurs de l'homme, la seule qui soit un véritable capital et une véritable t;aleur^ mais encore, lorsque toute vie intellectuelle eut paru s'éteindre, lorsqu'une ignorance immonde eut enveloppé toute l'Europe pour la livrer au règne de la force brutale, ils eurent la gloire d'opérer, avec une incroyable énergie, la réaction de l'intelligence contre les ténèbres et de l'esprit contre la matière. C'est du couvent bénédictin de Cluny que sont sorties deux des plus belles guerres que l'humanité ait jamais soulevées , la guerre contre l'ignorance, avec saint Odilon et saint Mayeul, et, un peu plus tard, avec Hildebrand, la guerre contre l'empire.

Mais, bientôt après ce grand réveil du xi" siècle, dans lequel les bénédictins ont, sans contredit, la première place, deux vices essentiels atteignirent leur vigoureuse institution. Les individus ne possédaient pas d'après leurs règles ; mais l'association

pouvait devenir propriétaire. Les couvents bénédictins qui étaient arrivés à une production considérable et qui ne consommaient presque pas , tardèrent peu à accumuler d'inunenses richesses. Ces richesses devmrent elles-mêmes une cause de rapide corruption. Vainement les réformateurs s'élevèrent; vainement saint Bernard fit entendre sa grande voix : Clairvaux se relâcha comme Cluny, et il fut prouvé au monde, une fois de plus, que les ordres religieux, comme les prêtres séculiers, ne peuvent accomplir leur mission qu'avec la croix de bois et la pauvreté. La mollesse, du reste, ne s'était pas glissée toute seule dans ces pieux asiles du travail; l'orgueil aussi et l'esprit de domination y étaient entrés pour les perdre dans l'opinion des peuples. Les saint Odilon et les saint Mayeul, pour relever les lettres et pour réveiller l'esprit humain engourdi sous le despotisme féodal, avaient dû se mettre en relation avec toutes les puissances poUtiques et ecclésiastiques de l'Europe. On les avait vus, au nom seul de la morale évangélique dont ils étaient les apôtres, et sans disposer d'un soldat, devenir des arbitres souverains dans le monde chrétien; on les avait vus écrire avec une haute autorité, aux papes et aux rois, pour exciter le zèle des uns et pour amortir l'ambition des autres. Rarement un prince, si grand qu'il fût, exerça une action comparable à celle de

ces simples abbés, qui, présents partout, partout vigilants, partout entreprenant de réformer les monastères en décadence, de faire copier les manuscrits, de fonder des écoles, de résister aux abus de la tyrannie , de ramener la concorde entre les puissances civiles, savaient, des côtes de la Bretagne aux confins de l'Allemagne, et de l'Océan à la mer Méditerranée, pacifier les forces brutales du monde et réveiller ses forces spirituelles. Les modestes cellules qui se cachaient dans les grands arbres duClunisois et dontle voyageur retrouve encore aujourd'hui, non sans émotion, de nombreux débris, étaient alors la vraie capitale de l'univers. Cet empire envié par quelques bénédictins sur l'Europe, sauva l'Europe, mais il perdit les ordres bénédictins. Le contact du pouvoir n'est pas moins funeste au sacerdoce chrétien que le contact de la richesse. Mêlés à toutes les grandeurs et à toutes les afiaires du siècle, les abbés et les hauts dignitaires de l'ordre contractèrent cet orgueil humblement inflexible et discrètement démesuré, qui s'agenouille devant les hommes poiu* les gouverner et les écrase en les bénissant, Omnia servi- Hier pro dominatione. Aussi au commencement du xiii' siècle, l'enthousiasme populaire pour les bénédictins avait fait place à une haine profonde, à un dégoût presque universel; et leur conduite ambitieuse autant que relâchée était peut-être une

des causes les plus tristes de l'irritation des peuples contre le catholicisme qu'elle compromettait en le déshonorant.

Saint François d'Assise, témoin de cette irritation déplorable et des deux vices qui en étaient l'origine plus déplorable encore, voulut y couper court dans l'ordre qu'il établissait.

En premier lieu, il défendit que l'ordre possédât rien en propre ; et il veilla à ce que cette interdiction se maintînt dans les termes les plus rigoureux. « Que les reUgieux, dit-il dans le chapitre vn de sa règle, se gardent bien de s'approprier aucun lieu où ils demeureront, ni un autre, fût-ce un ermitage.... » Et ailleurs : « J'ordonne aux frères de ne recevoir aucune monnaie , aucun argent, ou par eux ou par une personne intermédiaire. Néanmoins, les frères pouvant tomber en diverses maladies et ayant besoin de vêtements, les ministres et custodes y pourvoiront selon les temps, les lieux et les pays froids, bien que toujours ils ne doivent recevoir aucun argent.... Que la pauvreté soit votre partage et votre viatique sur la terre des vivants....; et pour le nom de notre Seigneur Jésus-Christ ne désirez jamais de posséder autre chose sous le ciel! » La pensée de saint François se trahit assez clairement dans cette disposition; il est manifeste qu'il condamne l'appropriation collective dans l'ordre des frères mineurs ,

aussi bien que l'appropriation individuelle; et, du reste, c'est ainsi que l'a décidé Nicolas IV.

Notons bien ici que lorsque les religieux du xiii*» siècle prirent le nom de mendiants, ils ne prétendaient nullement mettre en honneur l'oisiveté et devenir une charge pour les populations': au contraire, leur but était de les relever à leurs propres yeux. Le travail leur était recommandé comme aux bénédictins : « Les frères, dit saint François, les frères qui seront propres à travailler et à faire quelque chose, qu'ils s'emploient dans l'art ou le métier qu'ils savent, attendu que le Prophète dit : — Tu mangeras du labeur de tes mains, — et l'Apôtre :— Qui ne travaille point ne doit point manger.... — Que chacun donc exerce avec charité l'art et office auquel il sera employé , et pour récompense des œuvres manuelles qu'ils feront, qu'ils puissent recevoir les choses nécessaires à la vie , pourvu que ce ne soit pas de l'argent. » Ces termes sont explicites : il ne s'agissait pas pour saint François d'honorer un lâche repos , mais de comprimer à jamais l'esprit d'avarice et d'accumulation.

En second lieu, il fallait prémmiir les frères mineurs contre l'orgueil et ses tendances à tout régenter, qui sont l'éternel écueil des religieux, des prêtres et (pourquoi ne pas le dire?) de tous les hommes dont la vie est austère et active.

D'abord, saint Fr mçois posa en règle que les

titres honorifiques de commandement que les bénédictins avaient admis ne seraient pas reçus dans son ordre : »< Ou'aucun frère , dit-ii , ne s'appelle prieur^ mais que tous généralement s'appellent unanimement frères, et que l'un lave les pieds de l'autre ) quand il en aura besoin, pour exercer l'humilité. »

Mais il ne suffisait pas d'abolir de vaines dénominations ; il fallait surtout abohr cet esprit d'orgueil qui avait fait dans les monastères, au xiii* siècle, de si désastreux ravages : « Que les ministres se souviennent, écrit-il ailleurs, de ce que dit notre rédempteur Jésus-Christ : — Je ne suis pas venu pour être servi , mais pour servir. » Et pour que cette règle ait sa sanction, il ajoute, en s'adressant encore à ceux qui, dans l'ordre, exerçaient le pouvoir : « Que si aucun de vous commande quelque chose aux frères qui soit contre la règle et l'esprit de la règle ou contre sa conscience, sachez qu'ils ne sont pas obUgés à l'obédience. » On voit que l'obéissance érigée par saint François n'est en aucune manière cette soumission aveugle, brutale, absolue, qui, loin d'élever la nature humaine jusqu'à Dieu , lui enlève , en la dégradant , son plus beau privilège, la Uberté! Du reste, à ses ycux^ l'obéissance, même dans le cas du commandement légitime, reste toujours volontah-e, et il déclare que la contrainte dont les [ministres doivent user

est toute morale : .( Qu'ils contraignent spirituellement les frères. »

Enfin, pour mieux assurer encore l'égalité des frères et leur égalité efiective, il leur permet de révoquer, dans leur chapitre général, les ministres qui auraient été choisis ; et en même temps il condamne un des abus qui avaient entraîné chez les bénédictins un esprit d'aristocratie fort contraire à la perfection évangéUque; il interdit à tous les frères de posséder, à aucun titre , aucune seigneurie : « Que tous les frères , dit-il dans le chapitre v de la règle , qui sont sujets au ministre , serviteur de ses frères, observent ses actions avec ime grande diUgence et avec beaucoup de méditation. Que s'ils s'aperçoivent qu'aucun d'entre eux procède selon la chair, non selon l'esprit ou selon notre règle, s'il ne se corrige après la première admonition ou correction, qu'il soit dénoncé au père général et serviteur de cette confraternité^ ^ au chapitre de la Pentecôte.... Il est défendu à tous les frères et ministres de cet ordre de garder leurs possessions et seigneuries; car, comme dit notre rédempteur Jésus- Christ : « Les princes du monde y commandent. »» Prenons garde qu'il n'en soit de même parmi nous ; mais que celui qui désire être le plus grand soit le plus petit et le serviteur de tous les autres. »

1. L'année même où elle fut faite (1223), la règle que nous venons d'analyser, fut approuvée par le pape Honorius lU.

Qu'a nous suffise d'avoir mis en lumière ces sages et caractéristiques dispositions de la règle franciscaine. Saint Benoît avait voulu réparer l'énergie brisée de l'homme; saint François voulait faire renaître en lui le sentiment de la fraternité évangélique. L'organisation qull créait n'avait pas d'autre but; et ce but, elle l'atteignit. L'ordre ne tomba en décadence que lorsqu'il eut accompli son œuvre.

La parlie légendaire de la vie de saint François, et le senliment de la fraternilé universelle chez les franciscains.

Comme fondateur de trois ordres , des mineurs , des clarisses et des tertiaires, saint François a opéré , dans son siècle , un de ces mouvements immenses auxquels ceux de notre âge se rattachent peut-être par des liens plus intimes qu'on ne croit. Il agit encore sur les contemporains en développant dans les âmes, par son exemple et par les traditions qu'il a laissées , un sentiment qui devait leur imprimer une direction toute nouvelle. Ce sentiment est celui de la fraternité, non-seulement de toutes les âmes, mais encore de tous les êtres et de l'universelle communion des créatures, quelles qu'elles soient, au sein de Dieu.

Tous les saints, nous dirons plus, [toutes lésâmes

OÙ est descendue la sève chrétienne , ont toujours compris, plus ou moins, cette unité profonde de la nature. Aux yeux des anciens , il semble qu'entre Dieu et l'homme il y ait un abîme , et cet abîme est comblé par une vaste hiérarchie d'êlres de natures diverses qui s'échelonnent les uns au-dessous des autres, et dans laquelle chacun d'eux ne communique qu'avec ceux du degré immédiatement supérieur ou immédiatement inférieur. Pour le chrétien au contraire , toutes les forces que Dieu a créées, bien que distribuées en espèces invariables, se touchent pour ainsi dire et se pénètrent et vivent en lui d'une même vie. De là, pour le dire en passant, cette magnifique conception, non-seulement d'un ordre hiérarchique dans les, êtres, mais encore de certaines lois réellement, intimement universelles, s'appliquant aux astres qui gravitent dans les cieux comme au grain de sable qui tombe sur le sol ; conception, qu'on le remarque bien, exclusivement propre aux peuples modernes ou aux peuples chrétiens , et qui est le principe de leurs immortelles découvertes scientifiques. •

Cette conception féconde et le sentiment qui en est l'origine arrivèrent chez François d'Assise à un degré de puissance qui étonne et qu'on ne retrouve chez aucun autre saint. C'est là qu'il puisa cette tolérance exquise qu'on ne saurait trop remarquer dans un moine du xiii" siècle et cet amour mer- 27 g

veilleux pour la nature qui charmait les légendaires du moyen âge.

Il y a peu de choses plus touchantes que Fattitude de François en face du mal. A moins qu'il n'y voie une certaine hypocrisie perverse qui l'indigne , il ne s'irrite pas , il souffre, et il semble pris d'une sympathie douloureuse , mais toute particulière pour celui qui le commet. Toujours il a cette pensée présente à l'esprit, que si le coupable s'est soustrait à la grande société dont Dieu est le centre, il peut y rentrer par un effet de la grâce victorieuse. Aussi , comme il comprend intimement et par le cœur, comme il partage sur la terre cette joie qu'éprouve le ciel , quand une âme revient par le repentir à son innocence première! Conmie il tente les derniers efforts pour que la brebis égarée se retrouve, et que le membre eu diable, suivant son expression, devienne le membre du Christ !

Tantôt c'est mi malheureux serviteur qui a été dépouillé par son maître et qui afflige le cœur du saint pars es blasphèmes. Que fera François ? Va-t-il • lui adresser des paroles amères, de sanglants reproches sur son impiété ? Non; il l'aborde avec mansuétude et lui promet son manteau, s'il veut bien renoncer à maudire la Providence.

Tantôt c'est avec trois brigands de la montagne d'Alvenica qu'il a affaire. Non contents de détrousser les voyageurs, ces bandits les massacraient au be-

soin, et ils s'étaient fait à plusieurs lieues à la ronde la plus triste des renommées. Un jour, en l'absence de François, ils avaient demandé l'aumône à frère Ange, gardien du couvent , et frère Ange les avait renvoyés avec des paroles d'indignation. Saint François tut douloureusement affecté d'un si brusque accueil ; il ordonna à frère Ange lui-même d'aller porter aux brigands le sac de pain et le petit vase de vin qu'il avait obtenus , dans le cours de sa quête, de la charité des bonnes âmes ; puis, tandis que le gardien s'acquittait de sa mission, il se mit à prier avec larmes pour ceux que tous les alentours maudissaient. Les trois larrons se convertirent.

Une légende raconte même que, dans ses élans de miséricorde universelle, il alla faire de doux reproches à un loup féroce qui ravageait le territoire de Gubbio. Personne n'osait se risquer contre le redoutable animal. François parvint jusqu'à son repaire, fit le signe de la croix et lui dit : u Loup, tu fais beaucoup de dommages en ce pays ; tu as commis de grands méfaits , détruisant et tuant les créatures de Dieu , sans sa permission ; et , nonseulement tu as tué et dévoré les bêtes, mais tu as eu la hardiesse de tuer les hommes faits à l'image de Dieu, cause pour laquelle tu es digne de la potence, comme voleur et homicide très-méchant. Les gens crient et se plaignent de toi, et toute cette ville est ton ennemie. Mais je veux , loup , faire la paix

entre eux et toi, si bien que tu ne les ofienses plus désormais, qu'ils te pardonnent tes offenses passées et que ni les hommes ni les chiens ne te persécutent plus. » Singulière allocution, pleine d'une naïve tendresse pour tout ce qui vit et même pour ce qui abuse de la vie ! La légende ajoute que le loup mit sa patte dans la main de François pour témoigner de son adhésion à la paix qui lui était offerte, et que fidèle à sa promesse il se contenta pour nourriture de ce que les habitants de la ville avaient la courtoisie de lui donner.

L'amour de saint François pour la nature n'est pas moins célèbre dans les légendes que son inépuisable mansuétude. Et ce qu'il a de particulier, c'est qu'il ne se restreint pas dans son cœur à un être particulier et à quelques moments d'effusion, il s'étend à tout ce qui existe et anime pour ainsi dire chaque instant de sa vie. Ici, nous le voyons se détourner pour ne pas écraser le ver du chemin. Là, assis près d'un figuier, il appelle ime cigale et lui commande de louer Dieu; la cigale obéit, vole sur sa main, et tous les jours elle venait visiter le patriarche des pauvres et lui élever le cœur par ses chants. L'hiver venu, il avait une grande crainte que les abeilles ne mourussent de froid, et il leur faisait apporter du miel et du vin. Les plantes même, les éléments, les pierres de la route avaient à ses yeux quelque chose de sacré.

« Après le feu, dit la Chronique des mineurs, il dimait Télément de Teau, parce que par icelle était signifiée la pénitence et l'affliction..,, et pour ce, quand il se lavait le visage et les mains, il cherchait toujours un Ueu où Feau tombant ne pût être trépignée et souillée.... Il défendait au jardinier d'ôter toute une plante pour la manger avec toute sa racine comme plusieurs font ; il lui commandait qu'il en laissât tant qu'elle pût rejeter, à ce qu'en temps elle pût avoir des fleurs pour la mémoire et en l'honneur de celui qui voulut être appelé fleur. Il voulait que le jardinier fit un petit jardin séparé du grand et seul, d'herbes souëfves, odoriférantes et belles à voir, attendu que toutes les créatures parlent en leur langage et disent : Homme, Dieu nous a laites et créées pour toi seul, à ce que tu loues notre Seigneur par nous et en toutes ses œuvres. »

Il semblait que tous les êtres avaient à ses yeux une àine pour répondre à la sienne. Il aimait à leur adresser la parole, à les prêcher, à les bénir. « Mon frère le feu , s'écriait-il , en voyant le médecin approcher de ses tempes un fer rouge, mon frère le feu, tu es le premier-né du Seigneur qui t'a fait beau, utile et fort; sois-moi donc favorable aujourd'hui et adoucis ton ardeur. » Il chantait même, en les appelant ses sœurs, la souffrance et la mort. Mais il avait une prédilection toute particulière pour les agneaux, parce qu'ils sont innocents et

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aibles, et pour les petits oiseaux parce qu'ils habitent le ciel. Tantôt il se fait suivre dans les rues de Rome par une brebis, ou bien il en élève une autre au couvent, et celle-ci assiste aux offices , mêle sa voix à celle du chœur et plie les genoux en inclinant la tête, quand le prêtre consacre l'hostie sainte. Tantôt il ordonne aux hirondelles de ne pas interrompre ses prédications, et les hirondelles se taisent ; ou bien, entendant un rossignol, il lui répond pendant toute une journée, et à la fin s'avoue vaincu et lui donne sa bénédiction. Les diverses légendes sont remplies de traits de cette nature et souvent ils indiquent par leurs détails une déUcatesse de cœur à la fois si naïve et si exquise, qu'en les lisant on se sent tenté à la fois de sourire et de pleurer.

« Comme il passait outre toujours avec la même ferveur, il leva les yeux et vit à côté de la route quelques arbres sur lesquels était une quantité presque infinie d'oiseaux; de quoi saint François s'émerveilla, et il dit à ses compagnons : — Vous m'attendrez ici sur le chemin, et j'irai prêcher aux oiseaux. — Il entra donc dans le champ et se mit à prêcher aux oiseaux qui étaient à terre; aussitôt ceux qui étaient sur les arbres s'en vinrent à lui et tous ensemble restèrent tranquilles jusqu'à ce que saint François eût fini de prêcher; et alors môme ils ne partirent qu'après qu'il lem- eût

donné sa bénédiction. Et selon ce que raconta dans la suite^frère Maneo à frère Jacques de Maria, saint François allait au milieu d'eux, les touchant avec sa robe et aucun ne bougeait. La substance de la prédication de saint François fut celle-ci : — Mes oiseaux, vous êtes extrêmement obligés à Dieu votre créateur; et toujours et en tous lieux vous le devez louer, parce qu'il vous a donné la liberté de voler partout et qu'il vous a encore donné un double et un triple vêtement, ensuite parce qu'il a réservé votre espèce dans l'arche de Noé, afin que votre race ne vînt pas à manquer. Vous lui êtes encore obligés pour l'élément de l'air qu'il vous a départi. Outre cela, vous ne semez ni ne moissonnez, et Dieu vous nourrit et vous donne les fleuves et les fontaines pour vous abreuver, les montagnes et les vallées pour voti;e refuge et les grands arbres pour y faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer, ni coudre. Dieu prend soin de vous vêtir, vous et vos petits; en sorte que votre Créateur vous aime beaucoup , puisqu'il vous accorde tant de bienfaits. Gardez-vous donc du péché d'ingratitude et toujours étudiez-vous à louer Dieu. — Saint François leur ayant dit ces paroles, les oiseaux, tous tant qu'ils étaient, commencèrent à ouvrir le bec et les ailes, tendant le cou et inclinant la tête jusqu'à terre, et par leurs mouvements et par leurs chants, ils montraient que le

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saint leur causait un très-grand plaisir. Et saint François se réjouissait avec eux.

« Un jeune honune avait pris un jour plusieurs tourterelles et les allait vendre. Saint François le rencontra, et lui qui eut toujours une pitié singulière des animaux pacifiques regardant ces tourterelles d*un œil compatissant dit à celui qui les portait : — bon jeune homme, je t'en prie, donneles-moi, afin que ces oiseaux si doux qui, dans la sainte Écriture, sont le symbole des âmes chastes, humbles et fidèles, ne tombent pas dans les mains des cruels qui les feraient mourir. — Aussitôt le jeune homme inspiré de Dieu les donna toutes à saint François, et lui les prenant dans son sein, se mit à leur parler tendrement : — mes tourterelles simples, innocentes et chastes, pourquoi vous laissez -vous prendre? Maintenant je veux vous sauver de la mort et vous faire des nids , afin que vous fassiez des petits et que vous multipliiez, selon les commandements de notre Créateur. — Saint François s'en fut, leur fit à toutes des nids; et elles, s'apprivoisant, commencèrent à pondre leurs œufs et à les couver devant les frères , comme auraient fait des poules toujours nomTies de leurs mains. Elles ne s'en allèrent point jusqu'à ce que saint François avec sa bénédiction, leur donna congé de partir. Quant au jeune homme qui lui en avait fî^it présent, saint François lui dit : —Mon fils

tu seras aussi frère en cet ordre et tu serviras gracieusement Jésus-Christ. — Ainsi fut-il, car le jeune homme se fit frère et vécut dans l'ordre avec une grande sainteté *. »

Quel commentaire ajouter à ces récits? tious nous bornerons à une seule réflexion. Si Ton sépare saint François de ses successeurs, de ces Alexandre de Haies, de ces saint Bonaventure, de ces Roger Bacon, de ces Duns Scot qui firent pénétrer dans la science le sentiment de l'unité universelle, on pourra ne voir dans ces détails que de gracieuses naïvetés, des puérilités charmantes. Mais qu'on se rappelle que cet ami des abeilles, des agneaux, des alouettes, des herbes des champs, de tout ce qui est, en un mot, a animé de son esprit des milliers d'intelligences, et que ces milliers d'intelligences, pendant trois siècles, ont représenté le progrès et le mouvement dans le monde de la pensée ; alors dans cette intimité du patriarche des frères mineurs avec la nature, on verra quelque chose de profondément sérieux. S'il est vrai que les sciences modernes se distinguent surtout des anciennes , en ce que celles-ci se sont perdues dans la stérile recherche de l'essence intime des choses, tandis que celles dont nous nous

1. Fioretti di san Francesco» — Nous empruntons la traduction de ce morceau des Fioretti au charmant ouvrage de M. Ozanam sur les poëtes franciscains.

glorifions, plus modestes mais plus utiles ne s'interrogent que sur leurs relations constantes, sur leurs lois, ou, en d'autres termes, sur leur harmonie; quel service ne devait pas rendre à la raison de rhomme un ordre qui, dans ses traditions, dans sa vie, dans ses recherches, avait sans cesse en vue la sainte solidiarité des existences, Funiverselle fraternité des êtres! Depuis sainte Rose de Viterbe, cette héroïque enfant dont les oiseaux aussi bien que les peuples connaissaient la voix, et qui fut tout ensemble l'effroi de Frédéric II et l'amour des tourterelles, jusqu'à Duns Scot et François de Mayronis, qui oubliaient parfois leur subtile dialectique pour chanter, dans un élan soudain de lyrisme, l'union mystérieuse des choses au sein de Dieu, les frères mineurs restèrent toujours fidèles aux traditions de leur premier apôtre; cet amour, cet instinct profond de l'harmonie universelle, qui se décelait chez saint François par mille effusions de tendresse tout ensemble singulières et charmantes, modifia d'abord la théologie avec Alexandre de Haies et saint Bonaventure, poussa Roger Bacon aux plus curieuses recherches et contraignit enfin Duns Scot , le rival heureux de saint Thomas dans l'Université de Paris, à commencer une révolution dans la métaphysique, et par là même à en préparer une autre dans les sciences. Et puis n'était-il pas pénétré du vieil esprit de saint Fran-

ET LES FRANCISCAINS. i07

cois, ce Gerson qui ébranlait par le doute rédiflce de rastronomie antique? n'était-il pas franciscain par le cœur et par les traditions , ne se rattachait-il pas à François de Mayfonis ce cardinal de Cusa, qui posait la première pierre de l'astronomie nouvelle et qui fut le maître de Copernic, comme Copernic devait être le préciu-seur de Kepler et de Galilée, et Kepler et Galilée les inspirateurs de Newton? Nous sommes jemies encore, nous peuples modernes , et comme tout ce qui est jeune , nous vivons largement sans nous inquiéter de l'origine et de la nature première des idées sur lesquelles nous vivons. Un jour peut-être, lorsque, mûris par le temps , nous étudierons jusque dans leur berceau les principes qui distinguent notre civilisation de la civilisation antique, la science de notre genèse intellectuelle nous apprendra combien nous sommes redevables , sous tous les rapports, aux fondateurs des ordres mendiants. Alors l'histoire en se constituant justifiera ce peuple de France qu'on accuse d'ingratitude , parce qu'il n'a gardé aucun souvenir de cette foule de ministres, de conquérants, de rois sortis de son sein, mais qui n'a pas oublié le mendiant d'Assise, et qui donne encore son nom à la moitié de ses enfants, comme s'il savait d'instinct qu'entre saint François et nous, il y a une mystérieuse filiation!

Les dernières années de sakit François.

Saint François pouvait désormais mourir; son œuvre était achevée. En moins de quinze ans, il avait conçu et organisé une institution qui a rempli le moyen âge et préparé les temps modernes. Déjà il voyait prospérer en Espagne les couvents de Lerida, de Saragosse et de Tolède, sous Fadministration intelligente et dévouée de Bernard de Quintavalle. Dans le Portugal, deux frères, protégés par la femme d'Alphonse II, propageaient l'ordre à Coimbre, à Lisbonne, à Alanguer. La Sicile rétablissait dans les environs de Messine. En France, Pacifique et ses frères ne trouvaient pas de couvent à leur disposition, mais ils trouvaient quelque chose de mieux, des souffrances à supporter et l'occasion d'un admirable dévouement. La nuit, ils n'avaient d'autre asile que les éghses, où ils priaient; et le jour, d'autre demeure que les hôpitaux, où ils pansaient et baisaient les plaies des lépreux. Quant à la Flandre, elle était tellement remuée par les prédicateurs nouveaux que l'on vit un enfant de cinq ans, prédécesseur de sainte Rose de Viterbe, solliciter l'habit reUgieux, prêcher les peuples, et deux ans plus tard , paraître mûr

pour le ciel. En Angleterre, les franciscains, malgré le mauvais vouloir de l'ordre de Saint-Benoît, fondaient une maison à Oxford, et se préparaient, dans la prière et dans la méditation, à donner à cette ville et à son Université l'influence philosophique dont elle jouit au moyen âge et que les Varron et les Duns Scot, franciscains aussi, devaient plus tard faire régner sur toute l'Europe savante. Les extrémités de l'Allemagne et de la Thuringe virent elles-mêmes arriver un jour les audacieux missionnaires, qui y parvinrent à travers mille dangers , mais laissèrent des traces précieuses de leur passage. Ils inspirèrent l'amour des pauvres et de la pauvreté à Elisabeth de Hongrie, et d'une reine ils firent une sainte.

La victoire était donc définitive et complète. Épuisé par une administration si vaste, et par ses prédications de feu, qu'il n'interrompait que par la prière et par ses œuvres de charité, saint François sentit diminuer ses forces, dès qu'elles ne furent plus surexcitées par des obstacles à combattre. Les larmes qu'il versait dans ses méditations solitaires avaient altéré sa vue; ses jambes amaigries ne pouvaient plus supporter son corps; et, dévoré par le zèle du bien, il aggravait encore ses maux en exerçant partout son activité infatigable. On le vit , pouvant à peine se soutenir, aller par les bourgs et les campagnes , monté humblement sur un âne.

et prêcher encore la parole de Dieu. Quand sa voix, comprimée par d'imToyables douleurs, ne pouvait plus suffire à de longs discours, il trouvait encore la force de dire aux peuples qui accouraient : « Jésus, Jésus que j'aime, a été crucifié ! »>

En vain se retira-t-il, épuisé, sur le mont Alvernc. Les extases de l'amour divin devaient agir plus énergiquement encore sur son organisation délicate que les rudes labeurs de renseignement populaire. Nous laissons à d'autres le soin de raconter, comme elles le méritent, ces scènes intérieures , plus sublimes et plus vastes encore que celles de l'histoire, où ime âme, dès cette vie, sans briser les liens du corps, semble se mettre en communication intime avec Dieu. Les pensées surhu* maines qui saillissent alors dans l'intelligence , les visions ineffables des choses du ciel qui apparaissent comme dans un vagiie lointain sur la ten'e , les phénomènes singuliers qui peuvent en être la suite, même dans les organes, tous ces mystères qui nous dépassent et dont peut-être chacun de nous trouverait en lui-même des germes cachés, s'il savait fixer sur les profondeurs de son être un regard assez attentif, nous rappellent invinciblement le mot d'Hamlet à Horatio : « Horatio, le ciel et la terre contiennent plus de merveilles que la raison humaine n'est capable d'en concevoir! » Bien hardi celui qui les nie parce qu'il ne peut s'en

rendre compte ! Plus hardi encore celui qui , sans mission et sans titre , voudrait initier inconsidérément les esprits à ces secrets profonds des âmes saintes qu'elles cachent elles-mêmes avec une sorte d'efifroi pudique et dont les mains profanes doivent respecter le voile !

. Ce qui est certain, c'est que lorsque saint François descendit de sa mystérieuse retraite, il pouvait bien chanter son ardent et doulom*eux cantique :

In foco r amor mi mise,

In foco l* amor mi mise,

In foco d' amor mi mise.

Ferimmi d'un coltello, Tutto il cor mi divise*.

Il semblait réellement avoir ^té brisé par des contemplations supérieures aux forces humaines ; sa chair s'était consumée sur ses os; ses yeux, où il n'y avait plus de place que pour les larmes , ne pouvaient soutenir le jour; il n'y avait pas une partie de son corps où il ne ressentît des douleurs aiguës; il avait beau appeler les souffrances du doux nom de sœurs, ces sœurs étaient impitoyables^ ou plutôt elles avaient écouté sa voix et ses prières :

1. « Dans le feu Taniour m*a mis, dans le feu l*amour m'a mis, dans un feu d*amour!... Il m'a frappé de son couteau et tout mon cœur s'est partagé ! »

elles allaient lui ouvrir le inonde des étemelles contemplations.

Il consentit enfin, sur les pressantes, sollicitations de ses frères, à se reposer près de l'église de Saint-Damian, dans une humble cellule où sainte Claire et ses sœurs pouvaient plus facilement apporter les remèdes préparés par leurs mains. Mais la médecine et Taniitié unissaient vainement leurs soins autour du malade ; son corps ne pouvait plus faire un seul mouvement et n'était plus qu'un cadavre. Néanmoins, l'amour de Dieu et de l'humanité animait encore et faisait tressaillir son cœur. Dans les langueurs douloureuses de son inaction forcée, il se reprochait tant de jours vides qu'il avait passés loin du service de Dieu ou dans les molles tiédeurs d'une conversion incomplète. « Que nous avons fait peu de progrès dans la voie du bien! » s'écriait-il. Et il voulait, s'il était rendu à sa santé première, retourner à la simplicité de l'enfance ; il voulait se consacrer au service des lépreux; il voulait aller prier dans la solitude, où se révèlent, loin des hommes, les secrets et les besoins de leur nature; il voulait se soustraire aux périls d'un ordre à gouverner, répétant qu'il vaut mieux être utile et servir qu'exercer le pouvoir-

Cependant la maladie s'aggravait, au milieu d'atroces souffrances. Il ne voulut pas mourir sans revoir les lieux où il était né; car, à ses yeux, la

patrie était encore quelque chose de sacré à côté de rÉglisc. Il se fit transporter à Assise, au milieu de la joie douloureuse de la population qui , n'espérant plus entendre sa parole, était heureuse du moins d'en recueiUir les derniers accents et de sentir que des restes si précieux reposeraient dans ses murs*.

Mais le palais de Tévèque, où le patriarche d^s pauvres fut déposé d'abord, ne pouvait convenir à son humilité. Il désira que son dernier regard pût contempler, en s'éteignant, cette humble chapelle de Sainte-Marie des Anges, qui était la patrie de son âme, et où il s'était fiancé à la sainte pauvreté. C'est là qu'il fit appeler ses frères; c'est là qu'il consola, en les bénissant, ceux qui allaient, comme ils le disaient eux-mêmes, demeurer orphelins; c'est là qu'il lem' rompit le pain symbolique, où chacun eut sa part et qui était à ses yeux le signe de Tunité et de la concorde; c'est là qu'il sembla renouveler par ses souffrances , par ses stigmates , par sa mort, le sacrifice du Christ; c'est là que frère Léon et frère Angelo, pour aider son âme à partir, vinrent chanter en chœiu*, suivant son désir, le cantique du SoleiL II voulait, avant de les

1. Le premier biographe de saint François, Ttiomas de Gelano,

dit avec une singulière naïveté : « La cité se réjouit à l'approciie

du bienheureux François, et toutes les bouches louèrent Dieu, car

la multitude espérait bien que le saint de Dieu mourrait bientôt. »

quitter, faire ses adieux à toutes les créatures qu'il avait si tendrement aimées pendant sa vie.

Cependant le crépuscule d'automne (on était au 4 octobre de l'année 1226) gagnait la vallée. Les frères, partagés entre l'admiration et la doulem% recueillaient, en priant et en pleurant tour à tour, les dernières paroles du saint. Les alouettes chantaient sur le toit du monastère, comme si elles avaient voulu glorifier, dans cet instant suprême, celui qui les appelait ses sœurs. Vers la nuit tombante, il murmura lui-même, d'une voix affaiblie, quelques fragments des psaumes de David; puis, quand il fut arrivé à ce verset : Mon Dieu^ arrache mon âme à sa prison, ses prières cessèrent, ses mains se roidirent sur le crucifix, son visage, altéré par la pénitence, sembla revêtir un éclat inaccoutumé; on eût dit qu'une nouvelle vie venait de circuler dans son corps*; c'était eu effet une nouvelle vie , celle à laquelle il avait tant aspiré, et qui commençait pour lui, la vie de l'immortalité.

Cependant le bruit de sa mort se répandit avec rapidité dans la vallée de l'Ombrie. Toute la nuit , les populations d'Assise, de Foligno, de Spolète, femmes, enfants, vieillards, nobles et boiu-geois, se précipitèrent vers l'humble chapelle, et le len-

1. C'est là un fait constaté par des témoins oculaires et raconté par tous les biographes.

demain, dès le point du jour, elles ramenèrent, au milieu d'un concours inouï, les restes mortels de saint François dans sa cité natale. Ce fut im étrange spectacle que celui de ce retour : les accents de triomphe mêlés aux gémissements de la douleur, les campagnes remplies à perte de vue d'une multitude innombrable qui agitait des palmes vertes, les soldats dont les longues files silencieuses suivaient le cortège, de peur que quelque ville jalouse n'enlevât le cadavre vénéré, les lueurs de milliers de torches à travers les pampres jaunis ou ^ous l'ombre épaisse des chênes, les accents des trompettes de guerre répercutés par les échos, les larmes recueillies de sainte Claire et de ses sœurs au m^ieu de cette effervescence générale, tout contribuait à donner aux funérailles du saint mendiant ce caractère extraordinaire, sublime, et, pourquoi ne pas le dire? merveilleux, qui avait marqué sa vie. François était tendrement aimé, et cependant cette pompe funéraire ressemblait aussi bien à une ovation gigantesque qu'à un deuil public. S'il y avait eu moins de larmes, dit un légendaire, on aurait cru assister à quelque fête des anges dans le ciel.

Cette solennité, du reste, ne précédait que de quelques mois des solennités plus grandes encore. Le 19 juillet 1227, François fut canonisé par Grégoire IX, et le peuple d'Assise, réuni sur la place

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publique, décida, par acclamations, que pour son tombeau on lui élèverait une église. Les plus grands artistes travaillèrent à ce monument, dont les fresques sont de Cimabue et de Giotto, les créateurs de la peinture italienne : il semblait que la tombe de François dût être le berceau de Fart moderne.

Les destinées et le rôle des franciscains dans Thistoire.

Tel fut cet homme, que l'on regarda, dans son temps, comme le plus grand imitateur du Christ, et qui, en rapprochant sa pensée des choses du ciel, en accomplit de si gigantesques sur la terre. Si la souveraineté n'est que la puissance que l'on exerce sur les volontés, il fut le véritable souverain de son époque, et un souveram réformateur, c'est-à-dire qui étend sa royauté jusque sur les siècles futurs.

Son œuvre, en effet, ne périt pas avec lui. Les puissances usurpées ne s'héritent pas , parce qu'elles sont individuelles ; les vrais pouvoirs, ceux qui représentent la pensée générale d'un peuple ou de l'humanité trouvent toujom-s des successeurs. Saint François en eut qui. furent dignes dé lui. Jamais ordre n'élut de généraux plus actifs et mieux doués d'un esprit constant d'initiative. Aussi

prit-il des développements qui étonnent Timagination: au moment où la décadence était déjà venue, à la fin du xvui* siècle, il comptait encore plus de quatre mille couvents d'hommes, et plus de neuf cents de femmes.

Et si cette immense midtitude , lassée d'un long héroïsme, s'était alors endormie dans une certaine mollesse, il ne faut pas oublier que, depuis son fondateur jusqu'au xvii" siècle, elle avait fait des prodiges. Sans parler de ses missions, et pour ne considérer que son action européenne, elle avait joué un rôle (le premier de tous peut-être), et dans la création des institutions politiques modernes, et dans la création de la poésie italienne , cette maîtresse des littératures de l'Europe, et dans la création de cette philosophie du xvi« siècle , que devait organiser le puissant génie de Descartes.

Nous ne reviendrons pas sur le rôle. politique des franciscains. Nous avons déjà dit que les frères mineurs ont préparé, dès le moyen âge, l'avénement des principes de la véritable et sainte égahté, de l'égalité de tous les hommes devant le droit et la justice.

En matière de littérature, les frères mineurs, d'après M. Ozanam, dont personne ne niera la compétence, eurent la môme initiative*.

1. Nous nous sommes servi pour toute cette partie de notre petit livre, du bel ouvrage de M. Ozanam que nous avons déjà cité.

Au commencement du xiii' siècle, le monde littéraire était divisé comme le monde politique et comme le monde philosophique, en deux camps bien tranchés. Les gens d'église et les savants écrivaient en latin, et composaient, dans une langue morte, des poëmes où la vie était absente; la verve et la grâce brillaient , au contraire , dans les écrivains qui sortaient du peuple et parlaient sa langue, mais une verve licencieuse, une grâce affadie ou affectée. Saint François, Tami des pauvres, voulut se servir de leur idiome, s'inspirer de leiu's sentiments, et en môme temps les élever jusqu'à la hauteur où vivait son âme. Il baptisa en quelque sorte la littérature du peuple, comme il avait baptisé sa politique; et, en la transfigurant par l'idée chrétienne, il lui donna cette mesure, cette profondeur, cette élévation qui lui manquaient. Lui-môme aimait la musique, la littérature, les vers, tout ce qui réveille au fond de l'âme la parole intérieure qui lui raconte les choses du ciel ; et une gracieuse légende nous rapporte qu'en ses derniers jours il désira entendre sur la terre, et entendit en effet, Pythagore chrétien, les concerts des anges. Nous avons cité son beau cantique du Soleil; il composa encore quelques autres poëmes pleins de sève, de vie, d'élancements vers la beauté éternelle, et il chargea frère Pacifique^ qui avait été le roi des vers dans le siècle , de les

revoir et de les assujettir à un mètre régulier. Ce ' grand saint ne pensait pas que le dogme catholique le condamnât à maudire les poètes et les occupations littéraires, ni même les grands écrivains du paganisme. Il voyait dans leurs œuvres les rayons dispersés de la vérité absolue que le christianisme a réunis, et, pour employer son exprès^ sion pittoresque , les lettres qui composent le très^ saint nom de Dieu.

Après lui, son esprit se perpétua et dans l'ordre et en dehors de Tordre, et «Ton vit, dit M. Ozanam,le saint le plus populaire de cette époque en devenir l'inspirateur.... et laisser après lui toute une école de poètes, d'architectes, de peintres, qui se formèrent au tombeau d'Assise pour se répandre jusqu'aux Alpes et jusqu'à la baie de Naples. » Or, qu'est-ce que cette école? C'est celle qui a donné aux arts plastiques Guide de Sienne et Giunta Pisano, les premiers qui brisèrent avec les traditions froides de l'art grec; Cimabue, maître de Giotto, et Giotto lui-même, qui, en épuisant, pour ainsi dire, tout son génie à comprendre et à rendre visible l'âme de saint François, créa définitivement la peinture italienne. Qu'est-ce encore que cette école? C'est celle qui, en poésie, commença par Jacomino de Vérone, se continua par Jacopone de Todi, l'auteur du Stabaty et aboutit enfin à l'épopée des mondes invisibles,

à la Divine Comédie; car, ainsi que le dit un écrivain que nous avons déjà cité, « Dante tient de plus près qu'on ne pense à l'école religieuse et littéraire des disciples de saint François*. »

Mais ce fut surtout dans les études philosophiques que brillèrent les franciscains : ils furent avec les dominicains, et peut-être avant eux, les maîtres les plus illustres de la scolastique , c'est-àdire de cette école morte à jamais et qu'on ne ressuscitera point, mais qui eut la gloire de préparer l'admirable explosion d'idées et de découvertes du XVI' siècle.

Les premiers métaphysiciens de l'école franciscaine accomplirent dans l'ordre des idées la même œuvre que saint François avait accomplie dans For-

1. Jacomino de Vérone avait frayé au poëte de Florence le chemin des mondes éternels dans un curieux poëme sur Penfer et le paradis, que M. Ozanam nous a fait connaître, et qui renferme des traits d'une admirable énergie. Jacopoue, ce fougueux franciscain, cet ennemi indomptable des faiblesses des papes et de la tyrannie des grands, et qui a tant de rapports de caractère avec Dante, fut doublement son prédécesseur. Gomme Dante et avant lui, il fut à là fois le poète mystique qui entrevoit les mystères de la vie immortelle; le poëte satirique qui, dans la persécution, maudit son siècle et son pays ; lé poëte populaire qui aime à raconter les scènes tantôt triviales, tantôt attendrissantes, où se complaît l'imagination des illettrés. D'un autre côté, et par cela seul que fidèle à Vesprit de saint François , Jacopone recherche avec prédilection les fortes et rudes expressions de la multitude, il contribue à créer cette langue littéraire que la Divine Comédie devait fixer et rendre immortelle.

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tire des laits sociaux. Venus à une époque où de prétendus défenseurs de l'orthodoxie jetaient Tanaflième à toute philosophie, et en particulier à Aristote qui en était, aux yeux de tous, la plus haute expression, ils se sentirent au cœur, pour la cause de la vérité chrétienne , un dévouement assez magnanime pour n'être pas troublés par ce torrent de malédictions. Tandis que le légat Robert de Courson et le parti de l'intolérance interdisaient solennellement, et au nom de la religion compromise par leur peur, l'étude de la métaphysique péripatéticienne, Alexandre de Haies s'y jetait, comme plus tard Albert le Grand, avec une ardeur courageuse , et il en faisait sortir un système complet de théologie. Les contemporains , émerveillés de la solidité de ses principes et de la rigueur de ses déductions logiques, l'appelèrent le docteur irréfragable.

Après lui, Varron qui réunit, dlt^oh, autour de sa chaire d'Oxford trente mille élèves accourus de toutes les parties du monde; saint Bonaventure^ qui , comprenant deux fois la vérité par Tesprit et par le cœur*, fit descendre le sentiment de l'unité dans la science , et mérita le surnom de docteur seraphique; enfin, Roger Bacon qui semble parfois avoir pressenti son glorieux homonyme, tant il

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