‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 102 sur 260 · MgrBoucaup, Histoire de sainte Chantal, t. I, p · texte numérisé non relu

MgrBoucaup, Histoire de sainte Chantal, t. I, p

de Notre-Dame des Anges, ayant appris quel était le sujet de sa demande, ne purent s'empécher de plaider sa cause, et ils dirent à leur bienheureux Père : « Croyez-vous que la sévérité dont vous usez en cette circonstance soit bien conforme à l'esprit de charité que l'Évangile nous recommande si fortement? Sœur Claire est une vierge chérie de Dieu; ce qu’elle désire est une chose facile et de peu d’importance; et puisqu'elle y attache tant de prix, pourquoi la désobliger en ce point ? Vous oubliez donc que c’est à votre voix qu'elle a renoncé aux vanités du siècle, et que ce sont vos mains qui ont planté ce beau lys dans le jardin du céleste Epoux ? En vérité, elle est votre fille spirituelle, et vous demandât-elle une faveur cent fois plus grande, vous ne devriez pas la lui refuser.

— Vous pensez donc, répondit-il, que je doive me rendre à ses désirs? — Oui, Père, s’écrièrent-ils tout d’une voix; sœur Claire mérite que vous lui accordiez cette consolation. — Eh bien, reprit François, je suivrai votre avis; et pour que la joie de notre sœur soit complète, je veux qu'elle vienne prendre ce repas à Notre-Dame des Anges. Depuis longtemps déjà, elle est enfermée à Saint-Damien; ce sera pour elle un grand bonheur de revoir ce couvent où elle a pris le voile des épouses de Jésus-Christ; c'est donc ici que nous mangerons ensemble au nom du Seigneur. »

«Au jour indiqué, l’abbesse effectua son pieux pèlerinage, accompagnée d'une de ses filles et

de quelques Frères Mineurs qui étaient venus la chercher à Saint-Damien (1). Le saint Patriarche alla au-devant d'elle: il la conduisit d’abord à cette chapelle de la Portioncule, qui était encore tout embaumée des souvenirs de sa profession; puis il l’introduisit dans l’intérieur du monastère. Déjà la table était dressée: c'était une pauvre natte étendue sur la terre nue, selon la coutume du Bienheureux, et couverte de quelques pains. François les bénit; ses Frères s’assirent modestement autour de lui, et Claire avec sa compagne en face. Ici, rien de mondain, rien defrivole. Ces fraternelles agapes commençaient à peine que François se mit à parler de Dieu; il le fit d’une manière si touchante, que ses hôtes, ravis en extase et commeenivrés des délices du paradis, oublièrent la nourriture corporelle. À la même heure, les habitants d'Assise, de la Bastia et de Bettona virent la Portioncule toute en feu; il leur semblait que les flammes dévoraient l'église, le couvent et le bois. Alors, n'écoutant que la voix du dévouement, ils accourent en toute hâte, dans le but d’éteindre l'incendie, franchissent la clôture, et pénètrent dans le couvent. Quelle n'est pas leur surprise, de se trouver en face de la scène si attendrissante de l’intérieur ! « Ce que nous apercevions, pensent-ils en eux-mêmes, était un feu miraculeux et le symbole de l'amour di-

1. À cette époque, la clôture n'était point encore établie dans les couvents, et les religieuses pouvaient sortir avec la permission des supérieurs.

vin qui embrase ces âmes. » Et n'osant proférer un seul mot, dans la crainte de méler des paroles profanes à un entretien tout séraphique, ils se retirent émus, silencieux; mais, rentrés chez eux, ils publièrent à haute voix les merveilles dont ils avaient été témoins.

« Le soir, la sainte abbesse rentra dans son cloitre pour faire part à ses filles des richesses spirituelles qu'elle venait d’acquérir. Les religieuses avaient passé toute cette journée dans le deuil et la désolation : elles avaient craint que le saint fondateur ne l’envoyât gouverner quelque autre couvent, comme il avait fait pour Agnès, sœur de sainte Claire. Aussi, quelle ne fut pas leur joie quand elles revirent leur Mère! Quel ne fut pas leur bonheur, quand elles l’entendirent raconter la scène miraculeuse de Notre-Dame des Anges et qu'elle leur répéta les suaves entretiens de leur bienheureux Père (1). »

Légende ravissante, il faut l’avouer. Et cependant, la réalité est une poésie d’un vol encore plus haut; car, la réalité, c’est l'amour dans sa perfection, l’amour préférant les sacrifices du Calvaire aux délices du Thabor, l'amour sachant se vaincre, s'immoler et se dévouer.

Deux fois encore le Patriarche d'Assise prononcera le nom de la vierge Claire, et toujours

1. La scène du « repas miraculeux » a été empruntée aux Fioretti (c. xv). Elle ne se trouve pas dans les vieux manuscrits, et paraît avoir été interpolée dans le texte que donnent les Acta Sanctorum.

avec un accent de confiance et de vénération qui les honore également l'un et l’autre. Nous relaterons ces deux circonstances en leur lieu; mais nous devons dire tout de suite, pour n'avoir plus à y revenir, quel glorieux témoignage la sainte abbesse rendit, sur son lit de mort, à la direction lumineuse et ferme de son bienheureux Père, et quelle fin précieuse couronna sa longue existence, toute vouée au sacrifice et à l’immolation. Comme le Frère Rainald l’exhortait à la patience et à la résignation : « Mon Frère, répliqua-t-elle, depuis que Notre-Seigneur m'a fait connaître l'excellence de sa grâce par la bouche de notre regretté Père saint François, rien ne m'a plus coùté. Aucune pénitence ne m'a plus semblé dure, ni aucune maladie fàcheuse. » Elle pria ensuite les Frères Léon et Ange de Riéti de lui lire la Passion selon saint Jean ; ‘puis, ayant reçu le saint viatique, elle s’écria, le front rayonnant de joie : « Allons, mon âme, sache que tu as un bon viatique pour l'accompagner, un excellent guide pour te montrer la voie. Ne crains rien, sois tranquille; car celui qui est ton Créateur t'a sanctifiée, et il n’a cessé de veiller sur toi avec le tendre amour d'une mère pour son enfant. Et vous, à Seigneur, soyez béni pour m'avoir créée. » — « Vois-tu, continua-t-elle en se tournant vers la sœur Aimée, sa parente, vois-tu, Ô ma fille, le Roi de gloire que je contemple? » Au même moment, le Seigneur ouvrit les yeux à la bienheureuse Bienvenue; et celle-ci vit la Reine du

ciel, suivie d’une troupe de vierges vêtues de blanc, se pencher vers la malade, la convier doucement aux noces de l’Agneau et cueillir son âme comme on cueille un fruit mûr (1).

Ainsi mourut la vierge Claire, si c'était là mourir! C'était le 11 août 1253, vingt-sept ans après la mort du séraphique Père. Dès l’année 1255, Alexandre IV, neveu du cardinal Hugolin, l’inscrivait solennellement au catalogue des saints, et lui décernait les glorieux titres de duchesse des humbles et de princesse des pauvres (2). Saint Bonaventure a buriné son panégyrique en deux mots : « Vierge chérie de Dieu, écrit-il dans sa légende, elle a répandu les parfums d’une fleur printanière et brillé comme l’astre du matin (3). »

Ajoutons que ce n’est pas un astre isolé, mais un centre autour duquel gravite une pléiade d’héroïnes dont le monde soupçonne à peine les noms. Et pourtant ils ne sont pas sans gloire! Et pour en fournir lapreuve,ilnoussuffira de citer les bienheureuses Hélène Enselmini, qui reçut le voile à Padoue des mains mêmes de saint François; Isabelle de France, sœur de saint Louis, Agnès de Bohême qui refusa la main de Frédéric II; Yolande et Cunégonde, nièces de sainte Élisabeth de Hongrie; Philippa Maréri, que le souvenir de saint François détermina à fonder à Maréria, son village natal, un

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