TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. xx
monastère de recluses et exposait les magnificences de la croix devant un auditoire avide de le voir et de l’entendre. Le poète se méla à la foule, et comme elle, les yeux fixés sur l’orateur, il écoutait avec une attention soutenue. Tout à coup, l'esprit de Dieu fondit sur lui. Il aperçut deux glaives de feu qui se croisaient sur la poitrine du Saint; en même temps un rayon de la grâce illuminait son intelligence. Stupéfait, il médite en son cœur de se convertir à la première occasion favorable qui se présentera. Mais François le serre de plus près, et négligeant le reste de son auditoire, il tourne vers lui la pointe à deux tranchants du glaive de la parole divine. Après le sermon, il le prend à part, l’exhorte d'abord doucement à mépriser les vanités du monde, puis lui lance au cœur, comme un trait brûlant, la pensée des jugements de Dieu. « Père, s’écrie le poète subjugué, qu'est-il besoin de discourir plus longtemps? Il faut en venir aux actes. Arrachez-moi donc à l'empire des sollicitudes du siècle, et rendezmoi au souverain monarque des cieux. » Le lendemain, le Bienheureux le revêtit de la robe de bure, et le voyant passer si soudainement des agitations du siècle à la paix du Christ, il le nomma Fr. Pacifique (1).
La conversion du roi des vers fit sensation parmilessavantsetleslettrés,et fut aussicomplète, aussi durable qu'elle avait été prompte. Non
1. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. II], c. xLix. — Cf. Bonav., c. 1v.
seulement il se dépouilla du vieil homme, mais, comme l'aigle, il puisa dans la solitude du cloître un renouvellement de jeunesse et de force, et, guidé par François, cet aigle de sainteté, il s'éleva d'un vol rapide aux plus hautes cimes de la perfection. Parmi les communications surnaturelles dont il fut favorisé, il en est deux qu'il importe de connaître, parce qu'elles se rapportent directement à la personne du réformateur ombrien.
Dans la première, il vit le nom du Saint marqué du signe Thau, figure biblique de la croix (1). Dans la seconde, Dieu lui dit, en lui montrant au milieu des splendeurs du ciel un trône étincelant d'or et de pierreries : « Ce trône, qui fait ton admiration et qu'un ange a perdu par sa révolte, est destiné à l'humble François d'Assise. » Dès qu'il eut rejoint le saint Patriarche, il lui dit familièrement :
« Père, que pensez-vous de vous-même? — Je pense, répondit François, que je suis le plus
misérable et le dernier des pécheurs. — Comment osez-vous le dire ou même le penser?
répliqua le Frère. — Oui, s’écria le Bienheu-
reux, d’un ton qui ne laissait aucun doute sur la sincérité de son langage, je suis intimement convaincu que si n'importe quel scélérat avait . reçu les mêmes grâces que moi, il en aurait dix fois mieux profité. » Devant cette réponse, le Frère se tut, ne doutant plus de la vérité de ce
1. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. IlI, c. xLIx; — BONAV., c. v.
que lui avait dit la voix intérieure : « C’est l’orgueil qui a perdu le trône de gloire qui t'a été montré; c'est l'humilité qui le reconquerra (1). »
Pacifique ne crut pas devoir garder pour lui seul des révélations qui lui semblaient s’adresser à tous. Il en fit donc part à ses frères, avec discrétion, en vue du bien général de l'Ordre. La publication de ces insignes faveurs leur causa, en effet, une grande joie, et elle eut pour résultat, selon les desseins de Dieu, de les attacher plus étroitement encore à la doctrine comme à la personne de leur fondateur.
Nous retrouverons plus loin le converti de San-Severino, en qui nous saluerons le premier Provincial de France. Mais il est temps de revenir à notre héros principal, à saint François, et de reprendre le fil de son histoire.
Vers la fin d'octobre de l’année 1212, il quitta le versant de l’Adriatique, franchit les Apennins au col Fiorito et redescendit dans la vallée de Spolète. Ses biographes font ici une remarque que nous ne pouvons omettre. A partir de cette mission dans la Marche d’Ancône, écrivent-ils, il se fit autour de son nom un mouvement de plus en plus accentué. Sa réputation d’orateur et de saint le précédait et lui ouvrait les cœurs. Lorsqu'il entrait dans une ville, le clergé et le peuple, les hommes et les femmes, un rameau à la main, accouraient à sa rencontre au chant des cantiques. Les cloches