TH. DE CELANO, Vita prima, p. 1, c. xx
répliqua le Saint, ne te malédifie pas de ma manière d'agir. Tous ces hommages, je les renvoie à Dieu seul, sans m'en réserver la moindre parcelle, comme une statue renvoie à l'original tout l'honneur qu'on lui rend. D'un autre côté, tout ce peuple y gagne, parce qu'il honore le Seigneur dans la plus vile de ses créatures. » Telle était la sainte indifférence de François. Le trait qu'on va lire prouve encore mieux jusqu'à quel excès il poussait le mépris de lui-même et la recherche des humiliations.
Il avait alors trente et un ans. Il aurait dû être dans la vigueur et la force de l’âge; mais, miné sourdement par ses jeûnes continuels, il fut atteint de fièvres intermittentes qui le réduisirent à une extrême langueur. On craignit pour ses jours, et don Guido le fit transporter, malgré ses résistances, au palais épiscopal pour li donner les soins que réclamait son état. Le malade n’y resta pas longtemps; dès qu'il eut repris un peu de forces, il se reprocha très amèrement ce qu'il appelait un retour aux délices du siècle. « Non, s’écria-t-il, il ne convient pas que le peuple me regarde comme un homme austère, tandis qu'en secret je suis traité Comme un prince. » Là-dessus, ‘il se lève et se rend à la cathédrale, suivi de plusieurs de ses frères et d’une multitude de fidèles. Il ordonne au vicaire de son couvent de lui mettre une Corde au cou comme à un criminel, et de le traîner à demi vêtu jusqu'au lieu des exécutions.
: Là, tout tremblant de fièvre et de froid, il
harangue ainsi le peuple : « Mes frères, je vous assure que je ne dois point être honoré comme un homme spirituel. Je suis un homme charnel, sensuel et gourmand, que vous devez tous mépriser (1). »
« O sublime folie sous laquelle François cherchait à cacher les dons de Dieu, de peur qu'ils ne devinssent pour lui une pierre d’achoppement (2)! » Ses compatriotes devinèrent sa pensée, et le reconduisirent en silence à Notre- Dame des Anges. Toutefois, ils ne purent contenir jusqu’à la fin le sentiment d’admiration qui débordait de tous les cœurs. « C’est un saint! » murmurait-on à demi voix. « Taisez-. vous! répliqua l'homme de Dieu. Il ne faut point canoniser les hommes, tant qu'ils peuvent se damner (3). » Ces heureuses réparties lui étaient habituelles. Lorsqu'il fut de retour à la Portioncule, il expliqua nettement sa pensée à ses disciples. « Fils bien-aimés, leur dit-il, ne nous laissons point enivrer par l’encens des louanges humaines; car ne voyez-vous pas que ce serait de la démence de savourer un éloge immérité? Or, il est un point où vient échouer toute notre puissance : pauvres pécheurs que nous sommes, ñous avons beau prier, gémir, macérer notre chair, nous ne pouvons nous promettre de marcher toujours dansles sentiers de la vertu. Donc, loin de nous la pensée de