Histoire de France, par Ed. DEMOLINS, t. Il, p
lait l’imposante figure d’Innocent III, héritier du génie et continuateur des œuvres de Grégoire VII. Dans ces solennelles assises de la chrétienté, on traita toutes les questions dogmatiques de l'époque pour les résoudre; on en sonda toutes les plaies pour les guérir. Le concile s’occupa de l'Orient pour enrayer les progrès de l'islamisme, réforma la discipline monastique et défendit de fonder de nouveaux Ordres religieux, de peur qu’une trop grande diversité de règles et de costumes n'apportât de la confusion dans l’Église. Cependant, par une faveur exceptionnelle, Innocent III dérogea tout de suite au dernier décret. Après avoir solennellement anathématisé les sectes des Vaudois, des Albigeois et leurs fauteurs, il leur opposa les deux milices providentielles que Dieu envoyait au secours de son Église, et déclara devant tous les Pères du concile qu'il avait déjà approuvé de vive voix en 1209 et qu'il approuvait de nouveau l'Ordre et la Règle des Frères Mineurs. Il agréa de même l'Ordre des Frères Précheurs, toutefois avec cette clause expresse que saint Dominique, leur fondateur, choisirait une des règles anciennes et l’adapterait à son institut. Le concile œcuménique n'avait duré que vingt jours; mais le Pape et le concile avaient assez fait en assurant la régénération morale de l'avenir.
C'était l'heure choisie de Dieu pour unir les deux apôtres du xin°siècle, Dominique et François. Comment ne pas admirer ici, en passant,
les harmonies intimes que le Ciel avait établies entre ces deux hommes, à leur insu, et qui devaient tôt ou tard opérer leur rapprochement ? Tous deux avaient presque en même temps jeté les fondements de leur institut, l’un au pied des Apennins, l’autre au pied des Pyrénées; pour tous deux un antique sanctuaire dédié à la Mère de Dieu, Notre-Dame des Angeset Notre- Dame de Prouille, avait été la pierre angulaire de leur édifice; tous deux, s’intitulant les chevaliers de Marie, faisaient remonter jusqu’à leur auguste protectrice tout l'honneur de leurs victoires surhumaines, et de leurs poitrines s’échappait naturellement ce cri que l'Église met sur nos lèvres : « (raude, Maria Virgo!
cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo: Gloire à vous, à vierge Marie! C’est vous qui avez broyé toutes les hérésies sur la surface du globe ! »
Autres rapprochements entre les deux saints
fondateurs. L'un et l’autre avaient eu la pensée :
d'obtenir de Rome l'approbation de leurs Ordres. Innocent III avait d'abord mal accueilli leur demande; puis, à la suite de la même vision miraculeuse, il avait également béni leur entreprise. Tous deux ressuscitèrent l’estime et la pratique de la sainte pauvreté; tous deux fondèrent un Ordre essentiellement apostolique, pour combattre, l’un plus directement le paganisme germanique, l’autre l'hérésie albigeoise; et chacun d’eux, embrassant dans son zèle tous les temps et tous les peuples, tous les
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âges et toutes les conditions, réunit trois milices distinctes sous un seul étendard. Un même cardinal, Hugolin, eut la charge de Protecteur des deux Ordres ; un même pape, Honorius III, confirma leurs Ordres par des bulles apostoliques; un autre pape, Grégoire IX, les inscrivit au catalogue des saints. « Enfin les deux plus grands docteurs de tous les siècles fleunrent ensemble sur leurs tombeaux, saint Thomas sur celui de Dominique, saint Bonaventure sur celui de François (1). »
Et cependant, chose étonnante! malgré la fraternité de leur vocation, ces deux hommes ne se connaissaient pas. Îls arrivaient à Rome pour l'ouverture du concile, sans que le nom de l'un eût jamais frappé l'oreille de l’autre. Il entrait dans les desseins de Dieu qu'un prodige extraordinaire fût le nœud de leur céleste amitié.
Une nuit que le Patriarche des Frères Précheurs était en oraison dans une des églises de Rome (on ignore laquelle), il vit le Sauveur des hommes irrité contre la terre, brandissant trois dards enflammés et s’apprétant à exterminer les orgueilleux, les avares et les impudiques, et Marie, son auguste Mère, qui implorait le pardon des coupables et désarmait son bras, en lui présentant deux pauvres avec cette promesse : « Ces deux fidèles serviteurs feront refleurir partout la foi et les vertus évangéliques. »
Dominique s'était reconnu pour l’un des deux,