‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 135 sur 260 · CHAPITRE XII MISSIONS D'ORIENT ET DU MAROC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII MISSIONS D'ORIENT ET DU MAROC

Ce serait une erreur de croire que les saints demeurent étrangers aux événements politiques de leur siècle. Ils les suivent d’un œil attentif; mais ils ont leur manière à eux de les envisager. Au fond des débats de l'humanité, ils discernent une cause qui domine tout, qui les passionne et à laquelle ils s’identifient : c'est la cause de l Église. On comprend dès lors avec quel intérêt l’héroïque chevalier du Christ suivait les progrès et les vicissitudes de cette grande question d'Orient que le concile de Clermont avait ouverte, sans qu'on pût prévoir quand et comment elle se fermerait.

Depuis la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon, l'Europe était un camp toujours armé, et chaque siècle apportait son épisode à l’interminable bataille engagée entre les soldats du Christ et les farouches disciples de Mahomet. Au lieu de s'arrêter à la surface des événements, le serviteur de Dieu allait au fond des choses. Derrière les combats chevaleresques où brillaient le courage des preux de l'Occident, il découvrait une lutte plus haute, la lutte de la Croix contre le Croissant, du vrai Dieu contre le faux prophète, de la civilisation chrétienne

contre la barbarie musulmane ; et sa foi, d’accord avec son patriotisme, lui imspirait des vœux ardents pour le succès d’une entreprise colossale qui, sans écraser les hordes de l'islamisme, devait avoir au moins pour résultat de les refouler dans les sables du désert.

Quatre fois déjà l'Occident s'étaitlevéen masse pour voler à la conquête des Saints Lieux; mais, malgré la bravoure et les efforts héroïques des successeurs de Godefroy de Bouillon, la Ville sainte n'avait été soumise que par intervalles à leur sceptre; et à l'heure où nous en sommes, elle venait de retomber sous le joug odieux des Abbassides. À cette nouvelle, qui fut regardée comme une calamité publique, l'Europe tressaillit de douleur. Bientôt elle reprit les armes à la voix du pape Honorius II, et plus de quatre cent mille hommes se réunirent sous la bannière d'André II, roi de Hongrie, et de Jean de Brienne, frère de Gauthier de Brienne et roi nominal de Jérusalem. Mais cette fois, au lieu d'attaquer directement la Palestine, les croisés, voulant frapper au cœur l'empire musulman, fondirent sur l'Égypte et mirent le siège devant Damiette. Ils ne faisaient, du reste, qu'exécuter le plan stratégique d’Innocent IÏI : plan hardi, mais gros de périls et de difficultés.

Deux armées, deux doctrines étaient aux prises. Le Patriarche d'Assise crut le moment favorable pour se jeter dans la mêlée, c’est-àdire pour combattre par le glaive de la parole

ceux que les chevaliers bardés de fer combattaient par l'épée. Ou il replanterait la croix, pensait-il, sur ces plages autrefois catholiques, ou du moins il les féconderait de son sang :

double alternative également séduisante pour lui. Il partit donc d’Ancône, au mois de juin 1219, avec Iluminé de Riéti et quelques autres Frères (1), cingla vers l'Égypte, mouilla à Saint-Jean d’Acre où il laissa quelques-uns de ses disciples pour soutenir le courage et la foi des catholiques, durement opprimés par les Sarrasins, et débarqua en vue de Damiette. Il marcha droit au camp des croisés, où régnaient alors la discorde et la confusion. Les chevaliers et les fantassins, réunis depuis plus d'un an sous les murs de cette place sans pouvoir s'en emparer, s'accusaient réciproquement de trahison et de lâcheté; les têtes s'échauffèrent de part et d'autre, comme dans une émeute populaire, et les deux partis, pour donner la mesure de leur valeur, demandèrent à grands cris la bataille. Jean de Brienne céda à leurs folles instances, et l'assaut fut décidé pour le lendemain (29 août 1219).

Averti d'en haut qu'en punition de leur orgueil et de leurs divisions intestines, ils allaient essuyer une sanglante défaite, le serviteur de Dieu chercha le moyen de prévenir un tel malheur : « Mon Frère, dit-il à son compagnon,

1. BoNav., c. vi; et TH. DE CELANO (Vita secunda, p. Il, c. 11, et p. Ill, c. xcu1) ne citent que trois noms : Barbaro, Illuminé de Riéti et Léonard d'Assise.

le Seigneur m'a fait connaître que si l'on en vient aux mains, les chrétiens seront battus. Si je le dis tout haut, je passerai pour un fou; si je ne le dis pas, ce secret me pèsera comme un remords. Qu'en penses-tu ? — Mon Père, répondit le Frère Illuminé, ne vous arrêtez point au jugement des hommes; ce n’est pas d’aujourd'hui qu'on vous regarde comme un insensé.

Déchargez votre conscience, et craignez plus Dieu que les hommes. » Fortifié par ce conseil, le héraut du Christ pénètre sous la tente du général ; il conjure les chefs de l’armée de résister aux funestes inspirations de la jalousie, et leur annonce de grands revers s'ils persistent dans le dessein de livrer le combat. Prières, menaces, tout est inutile. La passion aveugle et trouble les esprits; on prend pour des rêveries les prédictions de notre Saint, et le combat s'engage par une chaleur torride. On sait le reste. « En cette journée fatale, dit saint Bonaventure, les chrétiens perdirent six mille hommes tués ou faits prisonniers. A la lueur de ce désastre, ils comprirent qu'ils avaient eu tort de mépriser la sagesse du Pénitent d'Assise; car l'œil du juste découvre quelquefois mieux la vérité que sept soldats posés en sentinelles sur la crête de la . montagne (1). »

L’intrépide missionnaire, sans se laisser déconcerter par ce revers momentané, résolut de poursuivre son entreprise. Vainement on lui

1. BOoNAV., c. 1x. — Cf. TH. DE CELANO, Vita prima, p. 1, c. 1x.

représenta que sa vie était en jeu, et que le Soudan avait promis un besant d'or (cinquante francs} à quiconque lui apporterait la tête d'un chrétien, rien ne put ralentir sa course. Persuadé avec l’Apôtre que la mort est un gain et que le martyre est la plus désirable des couronnes de ce monde, il s’avança vers le camp des Sarrasins, en chantant ce cantique du Prophète royal : « Le Seigneur me conduit. Lors même que je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais aucun mal, Ô mon Dieu, parce que vous êtes avec moi (1). » Chemin faisant, il aperçut deux brebis; cette vue le réjouit grandement, et il dit à son compagnon : « Ayons confiance dans le Seigneur, car nous voyons l'accomplissement de cette parole de l'Évangile : Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. >» Quelques pas plus loin, en effet, une bande de Sarrasins se précipitant sur les deux serviteurs de Dieu, comme des loups sur des brebis, les accabla d'injures et de coups, puis les chargea de chaînes. « Je suis chrétien, s'écria François d'une voix ferme ; menez-mot à votre maître. » Les soldats obéirent et traïnèrent les deux prrsonniers devant le soudan Mélek-el-Kamel (ou Mélédin). Dès que celui-ci les aperçut : « Qui vous envoie? demanda-t-1 brusquement. Et qu'êtes-vous venus faire ici? » Le Saint lui répondit sans s’émouvorr : « Ce n’est point un

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