Fioretti, ch. xxi
ces divers métaux signifiaient les différents âges de la famille franciscaine et les relâchements de l'avenir (1). Ce fut sous le coup de ces impressions et dans le but de conserver à l'Ordre sa beauté primitive, qu'il ouvrit à Notre-Dame des Anges, le 29 septembre 1220, le troisième Chapitre général. Il y prit deux mesures réclamées par les circonstances. Il commença par réprimander sévèrement Grégoire de Naples et Mathieu de Narni, et abolit leurs innovations. Il alla plus loin encore, s’il faut en croire Wadding, pour Jean de Stracchia, qui, malgré sa défense formelle, avait eu l'audace de rouvrir à Bologne le cours de théologie et s'était opiniâtré dans sa révolte. Il le dépouilla de sa charge de Provincial et le retrancha de ses affections (2).
François, d’un naturel si doux et si aimable, se montra, dans ces pénibles conjonctures, d'une fermeté inébranlable. N'était-ce pas son droit et son devoir d’extirper les abus et de retrancher du cep de vigne les branches nuisibles? Du reste, après s'être acquitté de l'office de supérieur, il tira de son cœur ému les paroles les plus affectueuses. Au blâme mérité par le zèle intempérant de quelques-uns, il mêla les plus sages conseils sur la prédication. < Mes frères, leur dit-il, vous êtes les ambassadeurs et les hérauts du grand Roi; c'est à vous qu'il appartient de transmettre ses ordres à l'oreille des
1. FH. DE CELANO, Vita secunda, p. HI, c. XXVLE 2. WaADDING, t. Ë, p- 330, n. xvI.
peuples. Soyez tout entiers à la mission qui vous est confiée, et n'ayez garde de vous en laisser détourner par les préoccupations temporelles. Commencez par méditer devant Dieu ce que vous devez enseigner en public, et demandez à l’oraison la flamme qui doit animer vos discours. Rien de plus excellent que le ministère de la parole divine : les prédicateurs sont la lumière du monde, le canal de la vie, la terreur de l'enfer. A ces titres ils ont droit à notre vénération et à tous nos respects, pourvu qu'ils aient soin eux-mêmes d'’honorer leurs fonctions par la dignité de leur vie et la droiture de leurs intentions. Qu'ils sont à plaindre, ceux qui vendent leur talent pour une obole, pour un peu de vaine gloire et d'encens !.… Malheur à ceux qui ne cherchent qu'à flatter les oreilles et parlent en rhéteurs, au lieu de parler en apôtres! Malheur à ceux qui emploient tous les instants de la journée aux travaux absorbants de la prédication, sans en prélever une minute pour accorder à leur âme l'aliment spirituel qu'elle réclame! Bénis soient, au con- * traire, ceux qui savent tenir compte de ces deux genres d'obligations et travaillent activement au salut de leurs frères, sans négliger leur propre avancement dans la perfection (1). »
En prononçant ces paroles, son teint s'était animé; sa voix était devenue plus vibrante.
Elle se radoucit peu à peu; et abordant le point
1. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. III, c. xcix et c. — Cf. Œuvres de saint François d'Assise, p. III, c. Xvur.
le plus délicat du ministère apostolique, la question des rapports avec les évêques et le clergé séculier, il ajouta : « Soyez soumis aux prélats, et ne prêchez pas contre leur gré au troupeau dont ils ont la garde, vous souvenant toujours que par vocation vous êtes leurs auxiliaires. De la sorte, vous conquerrez du même coup les sympathies du clergé et celles du peuple : ce qui sera plus agréable au souverain Maître que si vous gagniez seulement les bonnes grâces des fidèles et froissiez les pasteurs (1). »
Dans cet entretien, au ton si grave et si paternel, le saint Patriarche avait épanché son âme dans celle de ses Frères avec plus d'effusion que d'habitude. C’est qu'il pensait clore par ces derniers conseils les actes de son administration. A la veille du Chapitre, il avait dit àson compagnon de voyage : « Je ne me regarderais pas comme un vrai Frère Mineur, si je ne faisais ce que je vais te dire. Je m'en vais présider le Chapitre, prêcher, donner les avis nécessaires. Je suppose qu'on me dise, à la fin du Chapitre : « Tu es un homme simple, illettré, «sans éloquence; tu ne nous gouverneras « plus! » Je suppose même qu’on me jette honteusement à la porte. En vérité, je te le déclare, si jene supportais ces mauvais traitements sans changer de visage, sans perdre la joie intérieure, je ne serais pas un vrai Frère Mineur (2). »
A travers ces fictions de l'humilité, on sent
I. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. III, c. LXxxIVv. 2. Ibid., loc. cit., C. LXXXHI. |
poindre la détermination qu'il avait prise in petto de résigner sa charge, par suite de l’aggravation toujours croissante de ses infirmités. Cependant il n'en rompit le secret qu’à la der- nière session capitulaire, où il dit aux vocaux réunis : « Désormais, je suis mort pour vous. Voici votre supérieur, Pierre de Catane; c’est à lui que nous obéirons tous, vous et moi. » Et se prosternant aux pieds de Pierre de Catane, il lui promit respect et obéissance comme au Ministre général de l'Ordre. Puis, toujours à genoux, les yeux levés vers le ciel et baignés de larmes, il fit cette prière avec un inexprimable accent d'amour : « Seigneur Jésus, je vous recommande cette famille qui vous appartient et que vous m'avez confiée jusqu’à ce jour. Vous savezque mes infirmités me mettent hors d’état de la gouverner; je la laisse donc entre les mains des Ministres généraux. S'il arrive que, par suite de leur négligence, de leurs scandales ou d’une rigueur excessive, quelqu'un des Frères Mineurs vienne à périr, ils vous en rendront compte, Seigneur, au jour du jugement (1).»
La démission du saint fondateur fut acceptée, mais sous d’honorables réserves. Il fut convenu que, tout en restant soumis à son Gardien, il retiendrait toujours le titre et les droits de Ministre général, et que, de son vivant, ses successeurs porteraient seulement le nom de Vi-