Paradis, chant xi
passant, une des faces les plus brillantes de l'institution franciscaine : nous voulons dire! l'empressement avec lequel la science et le génie s’inclinèrent devant la sainteté. Raphaël, Murillo, Pétrarque, Galvani, Christophe Colomb, Lope de Véga, Donoso Cortès, Ferdinand Gaillard, le rénovateur de la gravure au xix° siècle] — pour ne citer que les noms les plus célèbres — tous ces grands hommes ne furent Gas seulement, en effet, des croyants; le Séraphin | d’Assise les compta parmi ses disciples. Et la tunique du Tertiaire, sous laquelle ils avaient combattu, fut aussi le glorieux linceul dans lequel ils voulurent être ensevelis, persuadés, non sans motif, que le jugement de Dieu leur serait alors plus doux, et que la foudre, qui n'épargne pas les lauriers de l'artiste et du poète, respecterait le vêtement du pauvre.
Mais nulle part le Tiers-Ordre n’excita plus d'enthousiasme que parmi les femmes. Trop souvent déçues dans leurs plus légitimes affections, elles se tournaient vers saint François, dans l'espoir de trouver sous l’habit de la pénitence la paix et le bonheur qu'elles demandaient
vainement au monde. Le monastère venait à:
elles, puisqu'elles ne pouvaient aller à lui. Se bâtissant dans quelque réduit de la maison:
paternelle ou conjugale un sanctuaire mystérieux, tout plein de l'Époux invisible qu elles: aimaient uniquement, elles épanchaient libre-
. ment devant Luilesflots d'amour dont le cœur de
la femme chrétienneest le réservoir sans fond. Le
EL
ee
Tiers-Ordre satisfaisait à leurs aspirations les plus idéales, en même temps qu'il les dédommageait de la tyrannie de leur position; en retour, elles l’enrichissaient du trésor de leurs vertus, de leurs sacrifices et de leur sainteté. Nos lecteurs nous sauront gré de placer sous leurs regards quelques-unes de ces fleurs embaumées, celles qui ont été plantées les premières dans le parterre séraphique et qui en forment à jamais le plus bel ornement.
Au-dessus de toutes, brille sainte Élisabeth de Hongrie, qui eut une place à part dans le cœur du Séraphin d'Assise, comme elle en a une dans l'amour du peuple chrétien. Mariée au pieux Louis, landgrave de Thuringe, Élisabeth, alors dans toute la fleur de son innocence et de sa beauté, offrait sur le trône le spectacle de toutes les vertus que le Poverello estimait le plus. En 1221, au moment où ses destinées se lient à celles de l'Ordre, elle ne comptait que quatorze printemps,et son jeune cœur, ouvert à toutes les nobles aspirations, allait présenter un champ fertile à ces semences de vie et de force que la main de François répandait sur l'univers chrétien (1). Lorsque, en cette même année, les Frères Mineurs se présentèrent pour la seconde fois en Allemagne, ils trouvèrent auprès d'elle encouragement et sympathie. Elle leur bâtit un couvent au sein de sa capitale,
1. Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, par le comte DE MONTALEMBERT. — Cf. la Chronique de Saxe, par BAUDOIN DE BRUNSWICK,
LE TIERS-ORPRE 279
à Eisenach, et choisit pour son confesseur le Frère Rodinger, l’un des premiers Allemands qui eussent embrassé la Règle séraphique.
Ayant connu par ses nouveaux hôtes l’existence du Tiers-Ordre en Italie, elle fut frappée des avantages qu'offrait à une chrétienne fervente cette affiliation, et elle s'empressa de s’y agréger, heureuse de donner par là une sorte de consécration aux mortifications et aux pratiques de piété qu'elle s'était imposées de son propre mouvement. Elle est la première en Allemagne qui se soit associée au Tiers-Ordre, et l’on peut croire que l'exemple d’une princesse si haut placée par sa naissance et si renommée pour sa piété ne fut pas sans influence sur la rapide extension de l'institution franciscaine.
Le saint Patriarche, informé de la précieuse conquête que ses missionnaires venaient de faire, fut au comble de la joie. Lui qui défendait si expressément « de canoniser les gens pendant leur vie », ne tarissait pas en éloges sur les vertus de la jeune princesse. L’humilité exemplaire d'Elisabeth, son austère piété, son dévouement pour les lépreux, formaient le sujet ordinaire de ses conversations avec le cardinal Hugolin. Un jour, le cardinal le pressa de faire passer un gage de son affection à celle qu’il pouvait à si bon droit nommer sa fille; et en même temps il lui enleva de dessus les épaules le vieux manteau qui les recouvrait, en lui enjoignant de l'envoyer sur-le-champ à l’humble princesse.
« Puisqu'elle est pleine de ton esprit, lui dit-il, je veux que tu lui laisses le même héritage qu'Élie à son disciple Élisée. » Le Saint obéit : il fit remettre à la duchesse ce modeste présent, accompagné d’une lettre, où il la félicitait des grâces dont le Ciel l'avait prévenue dès le berceau et du bon usage qu'elle en faisait.
Élisabeth reçut avec autant d'esprit de foi que de reconnaissance le manteau du nouvel Elie; elle le prouva par le prix qu’elle attacha toujours à la possession de cet objet, et plus encore par l'imitation des vertus qu'il lui rappelait. Dieu, qui voulait qu’elle unît la majesté de la douleur à la majesté royale, la jeta dans le creuset des tribulations. Veuve à vingt ans, chassée du château de Wartbourg, errant avec ses enfants dans les rues d'Eisenach, abandonnée de tous et dépouillée de ses domaines, cette fille de roi ne put qu'à grand'peine trouver un asile dans une étable à pourceaux. Au milieu de si poignantes angoisses, elle se conduisit en vraie disciple de saint François : pas un mot de récrimination contre ses persécuteurs, pas un murmure, pas un gémissement, mais une patience inaltérable et une espérance invincible. N'est-il pas écrit que plus on aura participé icibas aux souffrances du Rédempteur, plus on participera à sa gloire? Ayant entendu sonner à minuit la cloche des Franciscains, la jeune veuve se rendit à leur office et les pria de chanter le Te Deum en actions de grâces pour les afflictions que le Ciel lui envoyait.
Quelques années après, le Seigneur versa une goutte de joie dans le calice de ses amertumes. Grégoire IX, qui venait de canoniser le Patriarche d'Assise, envoya à la princesse quelques gouttes du sang qui s'était échappé du flanc de son ami. Élisabeth déposa la précieuse relique dans l'hôpital qu'elle venait de faire construire à Marbourg.
Jusque-là, elle n'était encore qu'agrégée à l'Ordre; elle résolut de donner à cette affiliation un caractère irrévocable et solennel, et reçut l’habit du Tiers-Ordre des mains de Frère Burckhard, le Vendredi Saint de l’année 1229 (ou 1230). Elle consacra le reste de ses jours au soin des malades et des lépreux. Sur le point de mourir elle se fit apporter le manteau de saint François et le légua à l’une de ses suivantes, en lui disant : «< Ma fille, voici le plus précieux de mes bijoux. Je te déclare que toutes les fois que je m'en suis parée, Jésus, mon Bien-Aimé, m'a inondée de ses délices. » Ame toute séraphique, déjà mûre pour le ciel (elle n'avait que vingt-quatre ans!), Elisabeth s’envola vers les collines éternelles le 19 novembre 1231; cinq ans après le Patriarche d'Assise.
Grégoire IX la canonisa le 26 mai 1235.
Elle est pour les Sœurs la patronne de ce Tiers-Ordre dont elle fut la première fille en Allemagne, et dont elle reste la gloire la plus pure.
Groupons autour de sainte Elisabeth quelques-unes des saintes femmes qui lui servent
de cortège dans l’histoire de l'institution franciscaine : En France, Blanche de Castille avec toute la famille royale; la bienheureuse Delphine, épouse de saint Elzéar de Sabran, femme héroïque qui garda dans les liens du (marin le précieux trésor de la virginité, eanne de Valois, fondatrice de l’Annonciade; Anne d'Autriche, Marie-Thérèse et Jeanne- Marie de Maillé. — En Espagne, la reine Isa-, belle, la protectrice de Christophe Colomb. — Dans les Pays-Bas, Isabelle-Claire-Eugénie, ‘gouvernante de cette province. — En Suède, ‘sainte Brigitte, célèbre par ses révélations. — En Portugal, sainte Elisabeth, que ses sujets appelaient la messagère de la paix, la mère de \la patrie. — En Italie, Pica, la pieuse mère de { notre Saint ; la bienheureuse Viridiane, l’humble recluse de Castelfiorentino, que saint François revêtit lui-même, en 1221, des insignes du Tiers-Ordre: la bienheureuse Humiliane Cerchi de Florence, qui voulut être enterrée dans l'église de Sainte-Croix, où elle avait reçu l'habit de la pénitence; | sainte Rose de Viterbe, cette angélique enfant qui, sur l’ordre de la sainte Vierge, revêtit à dix ans l’habit du Tiers- Ordre, prêcha la pénitence à la manière des prophètes, eut l'insigne honneur d'être exilée par Frédéric II, et, à dix-huit ans, alla s'épanouir parmi les splendeurs du ciel, après avoir pré dit la chute de l’empereur et le prochain triomphe de l'Eglise; Angèle de F oligno)) Ja célèbre pénitente de l'Ombrie; et enfin, la
grande pécheresse de la Toscane, cr ue de Cortone, qui, après avoir imité la pé-
cheresse de l'Evangile dans ses égarements,
l’imita aussi dans son retour et mérita d'être
appelée (la Marie-Madeleine de l'Ordre séra-
phique (1).
Ajoutons qu'entre toutes ces grandes âmes, si différentes par la nationalité, le caractère et la position sociale, il y a un trait de famille qu'elles tiennent de saint François : c’est l’esprit d'apostolat. Toutes, à peine revêtues de l’habit de la pénitence, s’adonnent avec ardeur aux bonnes œuvres; toutes sentent le besoin de conquérir des âmes à Dieu. Rien de beau comme de voir la pénitente de Cortone, pour ne citer qu’elle, soignant d’abord les plaies des malades, puis arrachant les jeunes gens au vice, les jeunes filles au déshonneur, et devenant ainsi le salut de sa patrie. Il en fut de même en Sicile, en France, en Allemagne, partout où s’implanta le Tiers-Ordre; partout il exerça une influence aussi profonde que bienfaisante sur les idées et sur les mœurs. Il remit en honneur, parmi les femmes, des vertus trop longtemps délaissées, la modestie, la fidélité conjugale, l'esprit d'abnégation, et réussit à extirper une lèpre contre laquelle les lois somptuaires avaient été impuissantes, la lèpre du luxe, mère de la corruption et de la débauche. La femme reprit au foyer domestique la place
t. Voir notre Vie de sainte Marguerite de Cortone, cb. 111.
d'honneur que le christianisme lui assure et d'où l’abandon de ses devoirs ne manque jamais de la faire descendre.
La loi de l'association portait ses fruits, au delà même des prévisions du réformateur ombrien. Le sensualisme païen était refoulé; la famille, sous la douce influence de la femme, se ressouvenait des serments du baptême ; l'Evangile répandait sa bonne odeur au milieu du monde, et l'esprit de Dieu, après avoir fleuri danslessolitudes, s'épanouissait sur les grands chemins et jusqu’au sein des cours. L'Europe était sauvée.
Le Tiers-Ordre obtint un ie résultat, qui ne fut que passager et propre à l'Italie, mais qui n’en mérite pas moins l'admiration des siècles. Uni à celui de saint Dominique, il défendit les droits du Saint-Siège et déconcerta les projets impies des empereurs d'Allemagne. Ce résultat est constaté dans un rapport adressé d'Italie, par quelque clerc ou prélat courtisan, à Pierre des Vignes, chancelier de Frédéric Il. « Les Frères Mineurs et les Frères Prêcheurs se sont élevés contre nous. Ils ont réprouvé publiquement notre vie et nos entreprises; ils ont brisé nos droits et nous ont réduits au néant; et voici que pour achever de détruire notre prépondérance et de nous enlever l'affection du peuple, ils ont créé deux nouvelles fraternités, qui embrassent universellement les hommes et les femmes. Tous y accourent; à peine se trouve-t-il quelques personnes dont le nomn'y
soit pas inscrit (1). » Ce document est précieux ; il jette une vive lumière sur un des points historiques les plus obscurs, et nous explique la victoire définitive des Guelfes par l'esprit d’association mis au service du patriotisme et de la foi. Les Tertiaires puisèrent dans cet esprit d'association des secours énergiques pour refouler l'invasion des barbares du Nord et amener peu à peu le triomphe du droit sur la force brutale. |
La force brutale était alors représentée par ce Frédéric Il, empereur d'Allemagne et roi de Sicile, dont nous venons de prononcer le nom : prince ambitieux et fourbe, qui, après avoir été le pupille d’'Innocent III et avoir donné de belles espérances à l'Eglise, flétrit la dernière moitié de son règne par le sensualisme oriental de ses mœurs et par la guerre injuste qu'il fit à la Papauté! Enivré de sa puissance, l'orgueilleux despote révait d’absorber le sacerdoce, c'est-àdire la souveraineté temporelle et spirituelle des papes, et de rétablir à son profit l'empire universel des Césars (2). « Qui donc, pensait-il, oserait se mesurer avec moi?» Les Tertiaires franciscains l'osèrent, pour rester fidèles à leur Règle. Nés du plus pur zèle de saint François, animés du même souffle divin, ils rallumèrent dans le corps social le véritable esprit du christianisme, qui est l'amour du droit et la défense de la justice outragée, s'enrôlèrent hardiment