TH. DE CELANO, Vita secunda, p. III, c. cXXxv
ses auditeurs, un simple Frère lai, martyrisé plus tard par les Sarrasins, voulut mourir la Règle à la main (1).
Sublimes sont donc les origines de la Règle ; sublimes en sont aussi les prescriptions, qui tendent à la consommation de la charité par la consommation du sacrifice.
Ce fut probablement dans le courant de la même année 1223, et bien peu de temps après la vision des miettes de pain, que le vénérable fondateur obtint du Saint-Siège qu'un cardinal protecteur fût chargé des intérêts spirituels de l'Ordre ; voici à quelle occasion et dans quelles circonstances. À la mort de l'illustre cardinal Jean de Saint-Paul, les demi-chrétiens, comme il s’en trouve à toutes les époques de l’histoire, ceux qu'effrayait la hardiesse du réformateur, relevèrent la tête, et, à force d’intrigues, ils réussirent à gagner à leur cause plusieurs membres de la cour pontificale. À la nouvelle de ces trames et de ces sourdes machinations, si opposées à son caractère franc et loyal, le fils de Pierre Bernardone éprouva une peine profonde etilne put s'empêcher d’exhaler ses plaintes amoureuses devant le divin Maitre.
Celui-ci daigna le consoler en lui indiquant, à la fois, dans un songe mystérieux, le mal et le remède. François vit durant son sommeil une poule noire, aux pattes de colombe (2), qui s'efforçait vainement de rassembler sous ses
I. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. III, c. cxxxv. - 2. Tres socii, c. XVI.
ailes ses nombreux poussins pour les défendre de l'attaque d’un milan; elle ne pouvait les couvrir tous, et plusieurs, prenant leurs ébats autour d'elle, étaient en grand péril. Mais voici qu’au-dessus d'elle vint se placer un autre oiseau qui protégeait, de ses larges ailes, le poule et les poussins. À son réveil, le Saint pria naivement Notre-Seigneur de lui expliquer le sens de cette allégorie, et il apprit que la poule aux pattes de colombe et les poussins représentaient sa propre personne et ses enfants, et que l'oiseau aux larges ailes figurait un cardinal proteeteur, qu'il fallait demander au Souverain Pontife. Aussitôt, il appela ses Frères, leur fit part de sa vision, et termina son entretien par ces mémorables paroles : « L’ Église romaine est la mère de toutes les Églises et la souveraine de tous les Ordres religieux. C'est à elle que je m'adresserai pour lui recommander mes Frères, afin qu'elle réprime par son autorité ceux qui voudraient leur nuire, et qu’elle assure aux enfants de Dieu une entière et pleine Biberté. Quand ils seront sous sa protection, personne n'osera plus les inquiéter, et les artisans d'iniquité ne ravageront plus impunément la vigne du Seigneur. La sainte Eglise romaine aura du zèle pour maintenir la gloire de notre pauvreté; elle ne souffrira pas non plus que la vertu d'humilité soit obscurcie par les nuages de l'orgueil. Elle saura punir avec rigueur les fauteurs de dissensions, et rendra indissolubles parmi nous les liens de la paix et de la charité.
Sous ses yeux, l'observance de la Règle fleurira toujours, et nos pratiques religieuses répandront partout une odeur de vie (1). »
Quelque temps après, François partit pour Rome. Il y retrouva le cardinal Hugolin, évêque d’Ostie, qui arrivait de sa légation de Florence, et s'ouvrit à lui de son dessein de le demander au Saint-Père pour cardinal protecteur de son Ordre. Le cardinal, après avoir favorablement accueilli sa proposition, l’exhorta vivement à prêcher devant le Pape et le Sacré- Collège, pour se concilier leurs bonnes grâces. François, malgré son humilité, dut céder aux instances réitérées du prélat. Bref, aidé de ses conseils, 1l composa un beau discours et mit de longues heures à le fixer dans sa mémoire. Mais, peu habitué à ce genre d'éloquence étudiée — nous dit saint Bonaventure (2) — au moment d'ouvrir la bouche, il oublia tout. Cette mésaventure, qu’il avoua ingénument, fut loin d'avoir un mauvais résultat. Elle servit plutôt à mettre en lumière les mille ressources cachées de son esprit ; car le discours préparé, qui ne nous est pas parvenu, fut avantageusement remplacé par une de ces chaudes improvisa- ‘tions dont il avait le secret et dont une chronique contemporaine nous livre les détails, inédits jusqu'à ce jour (3).