‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 167 sur 260 · Vita secunda, p. III, c. x1x · texte numérisé non relu

Vita secunda, p. III, c. x1x

m'asseoir à une table pauvre, couverte des dons de la charité, qu'à une table somptueuse, chargée de mets succulents. — Va, mon fils, s’écria le cardinal, et fais ce qui te semble bon; car je vois que le Seigneur est avec toi. » Ces quelques faits que nous avons groupés autour de la figure du vénérable cardinal suffisent à montrer combien 1l était digne de la charge qu'il avait acceptée.

La nomination officielle d'un cardinal protecteur et l'approbation solennelle de la Règle par le Saint-Siège donnaient assurément un grand prestige aux constitutions franciscaines; et pourtant, là n’est pas le secret de leur vitalité. Par elles-mêmes, elles sont une lettre morte, une statue muette. C'est en dehors d'elles, c’est dans l'esprit de l'Ordre qu'il faut chercher le principe quiles vivifie et la sève vigoureuse qui les rend immortelles. Quelle est cette force latente ? Toutes les voix de l'histoire répondent : « C'est l'esprit de pauvreté. » Inutile d’insister sur une vérité connue de tous. Mieux vautnous demander : « Pourquoi le Patriarche d'Assise a-t-il voulu, imposé cette expropriation radicale? Pourquoi a-t-il éliminé la richesse qui est une force et un élément de succès, et choisi la pauvreté comme instrument de réforme sociale? » Pourquoi?

Lui-même nous fournit la réponse dans une de ces répliques qui sont une des formes de son génie.

C'était en 1222, lors de son excursion à tra-

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vers le royaume de Naples. Son compagnon de voyage (le ton du récit nous incline à croire que c'était l'angélique Frère Léon) aperçut, au bord de la route, en vue des remparts de Bari, une grosse sacoche qui paraissait gonflée d'or et d'argent. Son premier mouvement fut de solliciter du séraphique Père la permission de la ramasser pour la reverser dans le sein des pauvres. François refusa. Nouvelle instance du Frère Léon, qui finit par obtenir l'autorisation désirée. Alors, il retourne joyeux sur ses pas; mais quand il se baisse pour saisir la bourse, il en sort un serpent monstrueux. Et le Saint, se tournant vers son compagnon, lui dit avec douceur : « Souviens-toi que, pour un religieux, l’argent et le démon, c’est tout un (1). »

Ce mot du vénérable fondateur nous livre le secret de sa pensée. À ses yeux, l'or et le démon ne font qu'un, c'est par le mirage des richesses que Satan demeure le prince de ce monde. Détrôner l’un, c'est donc détruire l’empire de l’autre. Et la pauvreté parfaite sera, dans la main du moine-apôtre, le levier quirenversera les autels du Veau d'or. Voilà pourquoi le fils de Pierre Bernardone répète sous toutes les formes à ses disciples : « Armez-vous de ce levier ; déployez ce drapeau, et vous vaincrez. »

Idée juste, puisqu'elle n’est que l’application littérale du Beati pauperes spiritu : Bienheu-

1. BonNAv., c. x11, et TH. DE CELANO, Vita secunda, p. III, c. x1v.

reux les pauvres d'esprit! Idée féconde, mais qui, comme toutes les vérités de l'Évangile, a rencontré et rencontrera toujours de nombreux contradicteurs, même parmi les catholiques!

Ceux-ci reprochent, en effet, à saint François, la bassesse du moyen employé. « La pauvreté, nous crient-ils, blesse les droits de la dignité humaine ; le progrès moderne l’a condamnée. »

Le progrès moderne l'a condamnée, mais le Fils de Dieu l’a absoute! Bien plus, en l’épousant, il l’a ennoblie, déifiée, comme il a déifié le travail et la douleur en les touchant. Répudierez-vous donc l'Évangile ? Renierez-vous donc le Christ ?

Il est faux, d’ailleurs, que la pauvreté blesse les droits de la dignité humaine. J serait plus juste de dire qu’elle les rétablit et qu'elle est une grandeur. Elle est une grandeur, parce qu'en étouffant l’orgueil et la cupidité, elle coupe le mal par la racine. Elle est une grandeur, parce qu'en restituant à l’âme son empire sur les sens, elle ouvre la porte à tous les dévouements, comme la richesse et la soif des jouissances l’ouvrent à toutes les décadences, à toutes les trahisons. Elle est même un bienfait social, un bienfait immense, d'autant plus appréciable de nos jours que l’antagonisme des classes nous menace d'effroyables bouleversements.

« En se faisant pauvre, écrit à ce sujet Frédéric Ozanam, le Pénitent d'Assise honoraïit la pauvreté, c'est-à-dire la plus méprisée et la plus générale des conditions humaines. Il montrait

qu'on y pouvait trouver la paix, la dignité, le bonheur. Il calmait ainsi les ressentiments des classes indigentes; il les réconciliait avec les riches, qu’elles apprenaient à ne plus envier. Il apaisait cette vieille guerre de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, et raffermissait les liens déjà relâchés de la société chrétienne, en sorte qu'il n’y eut pas de politique plus profonde que celle de cet insensé, et qu’il avait eu raison de prédire qu'il deviendrait un grand prince (1). »

Et cette politique profonde, ses disciples la continuent à travers les âges. Sortis pour la plupart des rangs du peuple, ils retournent au peuple pour l'instruire et le consoler. Et après les avoir entendus, la haine s'éteint dans le cœur du pauvre; la bêche parait plus légère sur l'épaule du laboureur ; l'espérance rayonne dans l’échoppe de l’ouvrier, et le mineur, privé d'air et de soleil, ne maudit plus sa destinée. Peut-on, équitablement, après de pareilles victoires sur les passions les plus violentes, reprocher à ces hommes apostoliques, le drapeau qu'ils ont déployé, l’arme dont ils se sont servis, leur robe de bure et leurs pieds nus, c'est-à-dire leurs sacrifices et leur désintéressement ?

Mais ces semeurs de la bonne nouvelle, qui les soutiendra à leur tour dans les moments de défaillance ? Qui les empêchera de tomber, dé-

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