TH. DE CELANO, Vita secunda, p. III, c. cxx1x
de l’amour. Pour quiconque a compris cette vérité, le Tabernacle a des attraits irrésistibles ; là est son trésor, là est aussi son cœur. C'était la passion du séraphique Patriarche. Il ne pouvait se rassasier de contempler l'Hôte de nos tabernacles. À genoux devant l'autel, perçant les nuages du voile eucharistique, et se plongeant à souhait dans cet océan de lummière, dans cette fournaise d'amour que nous montre la foi, il passait la plus grande partie de ses jours dans un colloque intime avec son Dieu. Les heures s'envolaient trop vite alors au gré de ses désirs, et l'aube matinale le surprenait presque toujours dans ces doux entretiens, qu’il ne quittait qu’à regret.
Il ne pouvait souffrir que les églises où reposait l’'adorable Eucharistie fussent mal tenues ; au besoin, il prenait soin lui-même de les nettoyer. De peur que les pains d’autel ne manquassent ou qu'ils ne fussent mal faits, il avait coutume de porter en mission, pour les paroisses pauvres, un fer à hosties artistement gravé. | |
L'Eucharistie est l'Eden de l'Eglise, le véritable paradis spirituel dont l'autre n’était que la figure; et le prêtre est le chérubin chargé d’en garder l'entrée. C'est là sa principale fonction ; c'est là aussi le motif de la singulière vénération que le Patriarche d'Assise eut toute sa vie pour les ministres du sanctuaire et qui est devenue traditionnelle dans son Ordre: vénération tendre et profonde, se traduisant par des hommages
dont n'étaient pas exceptés les clercs indignes ni même les scandaleux, parce qu'elle jaillissait d'une piété sincère et d’une foi éclairée. Il ne les considérait pas par le côté humain, toujours plus ou moins imparfait, mais par le côté divin, dont l'excellence dépassera toujours toutes nos conceptions. Il ne saluait pas en eux le talent ou la vertu; mais l’image vivante du Pontife éternel. Ces hautes vues du chrétien éclatent plus particulièrement dans une répartie pleine de tact et de finesse qu'il adressait un jour aux Cathares et qui, fort heureusement, nous a été conservée par Etienne de Bourbon; elle avait échappé aux historiens de l'Ordre.
C'était au retour de sa mission d’Espagne (1214 ou 1215). Il traversait les plaines de la Lombardie, infectées, comme on le sait, par les pernicieuses doctrines du néo-manichéisme. En chemin, il entra dans l’église d'un village pour prier. Quand il sortit,un groupe de catholiques, mêlé de Cathares, se pressa autour de lui et l'entoura de marques non équivoques de respect et de confiance. Au bout de quelques instants, un des hérétiques, mû par un tout autre sentiment, s’avança à son tour vers le Bienheureux et lui dit, en lui montrant le curé du village : « Que penser de ce pasteur, de ses enseignements et des actes de son ministère? C’est un prêtre qui vit dans le désordre! » La question du Vaudois était insidieuse; car, lui et ses coréligionnaires prétendaient que le prêtre en état de péché mortel perd tous ses pouvoirs et
privilèges (1). Son but était de provoquer une réponse dont il pût s’autoriser pour propager, sous le couvert d'un nom vénéré de tous, une doctrine chère à la secte. Mais François découvrit le piège tendu sous ses pas. Alors, n’écoutant que sa foi, qui était en jeu, il fléchit le genou dans la boue du chemin, baïisa la main du prêtre et répondit à son interlocuteur, en présence de la foule attentive : «< Ces mains sont-elles impures, comme vous le prétendez?
Je l’ignore. Mais quand même l'accusation serait fondée, vous auriez tort de vous en prévaloir; car les fautes de l’homme ne sauraient atteindre le caractère sacré du prêtre, et ces mains n’en resteraient pas moins le canal créé par le Sauveur pour vous distribuer les flots de la grâce et de la vie surnaturelle. Voilà pourquoi je les baise avec respect (2). »
Nous soupçonnons, au silence du chroniqueur, que l’hérétique n'ouvrit pas les yeux à la vérité : tant les préjugés et les passions sèment de ténèbres dans les intelligences dévoyées!
Mais du moins la ruse fut démasquée, l'erreur confondue, et l'honneur du sacerdoce noblement vengé.
Après Dieu qu'y a-t-il de meilleur que la famille de ses élus? Ils sont ses amis et s'abreuvent au torrent de sa propre félicité ; ils sont aussi les nôtres, et ils intercèdent sans relâche
1. On sent combien une pareille erreur était grosse de conséquences.