TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. xix
dent ces braves gens. Allons chercher ailleurs le mépris des hommes; car c’est là notre meilleur profit. » Loin de se complaire dans les privilèges extraordinaires dont son âme était ornée, 1l ne portait ces trésors qu'avec crainte et tremblement, sachant qu'ils n'ajoutaient rien à ses mérites et qu'ils ne lui étaient confiés que pour le bien des peuples.
Il était complètement détaché de lui-mèrme, bien différent de ces âmes qui, par un raffinement de sensualisme jusque dans la piété, recherchent avec avidité les consolations spirituelles, les regrettent lorsqu'elles en sont privées, et murmurent contre la Providence, lorsqu'elle les jette dans le creuset des tribulations. Aux caresses de l'Esprit-Saint, aux suavités des visites célestes, dont il s’estimait indigne, il préférait ce qui fait l'aliment substantiel de la vertu, c'est-à-dire les croix et les souffrances. Il était affamé d'abjection, parcè qu'il était affamé de Dieu. Il lui arrivait, du reste, ce qui arrive à tous les saints : son humilité allait croissant, à mesure que les illuminations de l'extase lui découvraient plus clairement l'océan sans rivage des perfections divines et le fond natif de misère, de faiblesse et de corruption qui appartient à l'homme.
D'un autre côté, les tentations dont il était assailli par les esprits impurs chargés de le souffleter, lui servaient de préservatif et de remèdes contre l’orgueil; car, selon la réflexion de ses biographes, plus il avançait dans le che-
min de la vertu, plus les démons déployaient de ruse, de malice et de rage pour entraver sa marche. Dieu le permettait ainsi, pour éprouver sa fidélité, le maintenir dans la défiance de ses propres forces et accroître ses mérites. Les attaques de ces esprits infernaux variaient suivant les circonstances. Quelquefois ils agissaient par simple suggestion; d’autres fois, ils agitaient sa cellule et poussaient des hurlements qui le glaçaient d’effroi; d’autres fois encore, ils se montraient sous des formes visibles et luttaient corps à corps avec lui. Ainsi, à Sartéano, ils le tentent de présomption et murmurent à ses oreilles qüe Dieu est sans pitié pour les pécheurs qui abrègent leurs jours par leurs macérations; aux Carceri, ils obsèdent son imagination du souvenir continuel des chants et des plaisirs de sa jeunesse; à Rome, chez le cardinal de Sainte-Croix, ils le meurtrissent de coups; à la Portioncule, ils lui suggèrent une pensée qui lui met l’esprit à la torture pendant deux années, et lui, si habile à consoler ses Frères, est lui-même en proie aux poignantes amertumes de la sécheresse et du délaissement intérieur; au mont Alverne, ils cherchent à le faire rouler au fond des précipices.
Rien de plus digne de fixer l'attention du ciel et de la terre que ce spectacle d’une âme aux prises, non plus seulement avec ses propres passions ou avec les forces aveugles de la nature, mais avec de pures intelligences dont
toute l’énergie est tournée au mal. Rien de plus méritoire pour elle que ces combats qui, en la torturant, l’'épurent, la dégagent de la scorie des appétits sensuels, lui donnent l’activité de la flamme et la disposent à une union plus parfaite avec Dieu, foyer pur et infini de la charité. Combats terribles, il faut l'avouer ! Cependant, jamais la longueur de la lutte ni la violence des efforts de Satan n'’entraïînèrent l’humble François au murmure ni au découragement, encore moins au blasphème ou au désespoir.
Tout au contraire, sa confiance en Dieu grandissait avec la lutte, et sa vertu s’y fortifiait, comme le chêne étend ses racines et se fortifie au sein de la tempête. D'où lui venait cette fermeté? Comment chassait-il les anges de ténèbres? Comment triomphait-il de leurs attaques? En tenant toujours à la main deux armes divinement trempées, le jeûne et l’oraison. Grand exemple et grande leçon pour nous qui soutenons le même combat! Les démons n'ont que le pouvoir d’agiter les flots autour de la nacelle de notre âme; la prière y ramène le calme et la paix (1).
Ce fut par humilité et à la suite d’une vision que François s'arrêta au seuil du sacerdoce.
Exercer une autorité plus haute que celle des séraphins, diriger les âmes dans les voies du salut, être l’ange des divins pardons, toutes ces fonctions du ministère sacré réclament une