OZANAM, les Poètes franciscains, p
reurs d'Allemagne, et au midi par les rois normands de Sicile, devenait de plus en plus vif dans toute la péninsule. Dans les vingt dernières années du xn° siècle, en effet, les petites cours féodales d'Éste, de Vérone et de Montferrat rivalisaient d'ardeur avec Florence et Milan pour donner les spectacles alorsen vogue, tournois, carrousels, salles richement décorées, où les plusillustres troubadours de 1a Provence, Bernard de Ventadour, Cadenet, Raimbaud de Vaqueiras et Pierre Vidal, « célébraient avec ” une verve entraînante tantôt l'amour, le courage exalté, les manières courtoises, tantôt les romanesques aventures des héros de la Table ronde ou des preux de Charlemagne (rx) ». Ces jeux équestres de la noblesse, ces récits naïfs ou raffinés des jongleurs, ces chants guerriers, tous ces plaisirs excitaient dans les générations ‘jeunes et ardentes du moyen âge un enthousiasme dont nous avons peine à nous faire une idée, et exerçaient sur les mœurs publiques une influence plutôt utile que désastreuse. « Ils entretenaient, en des temps réputés si barbares, la cuiture et la politesse des esprits (2). »
Il n'est pas étonnant qu'avec son humour facile et son caractère aventureux, François se soit pris d'enthousiasme, lui aussi, pour ces fêtes de l’esprit et des yeux. Peut-être fonda-t-il dans sa patrie une ces joyeuses associations,
1. L'abbé LE Monnier, la Jeunesse de saint François d'Assise, p. 12. | 2. OZANAM, les Poëtes franciscains, ch. 1, p. 93.
Corti ou cours d'amour, vouées au gai savoir et à k poésie. S'il n'en fut pas le fondateur, du moins 1l lui inprima un nouvel élan (1). Bon nombre de jeunes gens d'Assise ou des environs adoptèrent ses vues, et lui-même, caressant les rêves de vie libre et joyeuse qui flottaient dans son imagination, ne se plaisait plus que dans leur compagnie. Dès qu'ils l'appelaient, 11 quittait tout pour les suivre, au risque d'attrister sa famille par ce départ précipité. Souvent 1l des réunissait le soir dans de somptueux festins, et au sortir de table il parcourait avec eux les rues de la ville, en fredonnant les poésies des troubadours provençaux, chansons de geste, fabltaux ou sirventes (2). Il ne voyait alors aucun mal dans des divertissements que les anciens chroniqueurs réprouvent et qu'il devart lui-même plus tard juger sévèrement. Cette vie de plaisir n’absorbaït pas seulement tous ses gains avec une grande partie de son temps; elle l’entraînart tout naturellement dans un autre goût non moins commun à cette ‘époque, non moins périlleux, le goût du luxe et ées parures. Bientôt 1 ne trouva plus d'étoffes ‘assez soyeuses T1 d'habrts asser élégants, et il se mit à porter les vêtements les plus bizarres, moins £mcore pour se plier aux exigences ou aux fantaisies de ses jeunes associés, que pour satisfaire cet insatiable besoin de pompe et 1. Tres socii, c. ll.
2. « Super omnes coætaneos sucs.. 1ncemtor malorum. (TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. 1.)
d'opulence qui s'était emparé de son âme (1).
Pierre Bernardone voyait avec peine les profusions de son fils, et il ne pouvait s'empêcher de lui en témoigner son mécontentement. « En vérité, lui disait-il, on te prendrait pour le fils d'un roi plutôt que pour le fils d’un marchand! » Mais il n’osait aller plus loin, de peur de le contrister. Sa mère lui laissait plus de liberté d'action; quelquefois même elle prenait sa défense, et quand les amis de la famille faisaient allusion à la vie dissipée de François, elle répondait : « Attendez un peu! Pour moi, j'augure bien de lui, et je lui vois jusque dans ses amusements une noblesse de caractère qui me fait concevoir les plus belles espérances pour l'avenir (2). » Qui lui inspirait un langage si hardi? Peut-être la tendresse d’une mère croyant malgré tout à l’âme de son fils et à l'innocence de divertissements couverts par la faveur publique; peut-être aussi le souvenir de la prédiction de l'ange, planant comme une bénédiction du ciel sur la vie de cet enfant prédestiné.
Au fond, tous deux l’aimaient tendrement ; et tout en regrettant ses prodigalités, ils étaient flattés de ses succès et dela sympathique admiration qu'il éveillait autour de lui.
Nous touchons au moment où François sort de l'adolescence pour entrer dans l’âge toujours si critique de la jeunesse, et où il va être appelé à son tour à prendre sa part de la vie publique.