‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 35 sur 260 · TH. DE CELANO, Vita secunda, p. I, c · texte numérisé non relu

TH. DE CELANO, Vita secunda, p. I, c

tout émerveillé de cette vision et plein de confiance dans les promesses du Seigneur; mais, encore novice dans les voies mystérieuses de la grâce, ilne rêvait que brillantes prouesses et hardis coups de main (1). Les circonstances semblaient, du reste, favoriser ses espérances et ses goûts belliqueux. C'était en 1205. La lutte séculaire entre les Guelfes et les Gibelins venait de se raviver au sud de la péninsule Italique, où Gauthier III, comte de Brienne, surnommé par ses contemporains le gentil comte, c’est-à-dire le courtois et noble comte, revendiquait au nom de sa femme la principauté de Tarente, et au nom d’Innocent III la tutelle du jeune Frédéric II et leroyaume de Sicile usurpé par deux aventuriers allemands, Markwald et Thiébaud. Le héros français y continuait avec succès une campagne inaugurée par la prise de Capoue, de Lecce (1201), de Barletta (1202); la victoire, fidèle à son drapeau, donnait une sorte de consécration à ses droits, et dans les provinces du nord aussi bien que dans celles du midi, tous lesesprits soucieux de l’honneur national faisaient des vœux pour le triomphe de ses armes. Dès le principe, toutes les sympathies de François avaient été, nous l'avons vu, pour la cause pontificale; en 1205, après la symbolique vision du palais, il résolut d'y apporter un concours actif. La cause de Gauthier n'était-elle pas celle du droit et dela liberté ? L'avenir n’était-il pas à lui? Et dès lors,

1. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. I, c. 11. — Cf. Vita prima, p. I, c. 11; et Tres socii,c. 11.

quelle gloire de combattre sous les ordres du plus loyal des gentilshommes et d'être armé chevalier de sa main! Ainsi pensait le fils de Pierre Bernardone. A yant appris qu'un des plus riches et des plus vaillants chevaliers d'Assise allait offrir son épée au comte de Brienne, il sollicita l’honneur de le suivre, et partit avec lui, en brillant équipage, pour rejoindre l’armée pontificale dans la Pouille. Il débordait de joie, annonçant à sa famille et à ses amis « qu'il deviendrait un grand prince (1) ». Bel élan d'enthousiasme qui nous indique assez qu’au moment de son départ, il ignorait la mort du comte de Brienne, tué au siège de Sarno dans le courant du mois de juin 1205.

Sa chevauchée ne fut pas longue. 1] fut arrêté à Spolète, c'est-à-dire à une douzaine de lieues seulement d'Assise, par un nouveau songe qui lui expliqua le sens allégorique du premier. Dans un demi-sommeil, il entendit une voix céleste, la même qu'il avait entendue à Assise, lui dire à l'oreille : « François, lequel des deux peut te faire le plus de bien, du maïtre ou du serviteur, du riche ou du pauvre ? — C'est le maître et le riche, répondit-il. — Pourquoi donc, reprit la voix, délaisses-tu Dieu, qui est le maitre et le riche, pour courir après l'homme, qui n’est que le serviteur et le pauvre ? » Et François de s'écrier : « Ah! Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? — Va, poursuivit la voix, retourne dans

1. « Scio me magnum principem affuturum. » (Tres socit, c. 11.) — TH. DE CELANG, Vita prima, p. I, c. u.

SA CONYERSION 31

ta ville natale, où tu apprendras ce que tu dois faire; car c'est dans un sens spirituel qu'il faut entendre la vision que tu as eue (1). » François, comme Saul, fléchit sous le glaive du saint amour. Sa réponse est identique à celledu grand À pôtre ; sa récompense sera la même.

Dès les premières lueurs de l'aube, le saint june homme, renonçant à son voyage dans la Pouille, quitta Spolète en toute hâte et reprit le chemin d'Assise, sans nul souci des jugements du monde et sans autre préoccupation que d'exécuter les ordres du Très-Haut. A son retour, ses compagnons de plaisir, non moins joyeux que surpris et ne soupçonnant aucun changement dans ses idées, vinrent le prier d'être, comme par le passé, l’ordonnateur de leurs fêtes. 11 les accueillit avec sa courtoisie habituelle, et les réunit dans un festin qui devait être le dernier. [I les traïta avec une magnificence princière; mais le sourire de la joie ne fit qu'effleurer ses lèvres : son cœur était plus haut. Après le repas, ils s’en allèrent en riant et devisant à travers les rues de la ville; le roi de la fête, François, marchait derrière eux, le bâton du commandement à la main, l'âme plongée dans une profonde réverie. Soudain les nues se déchirent, et l'Esprit de Dieu fond sur lui, comme la trombe fond sur le vaisseau qu'elle surprend. La vision céleste l'inonde d’une lumière si douce et si forte, qu’il demeure

1. Tres socii, c. 11. — Cf. TH. DE CELANO, Vita secunda, p. I, c. 11.

sans voix et sans mouvement. Il raconta luimême dans la suite que, durant cette extase, on eùt mis tout son corps en lambeaux qu'il n’en eût rien senti, tant son âme était ravie en Dieu! Ses compagnons, le voyant immobile, s'appro- chèrent de lui avec frayeur; mais bientôt, lorsqu'il eut repris ses sens, ils continuèrent leur frivole conversation et lui dirent en plaisantant : «< Où donc avais-tu l'esprit? Est-ce que tu songeais à prendre femme? — Oui, répondit-il gravement, je veux prendre une épouse, mais la plus riche, la plus noble, la plus belle qui fût jamais (1)! » Il avait en pensée la pauvreté de l'Évangile, «restée veuve » depuis que son premier Epoux était monté sur le gibet du Calvaire (2).

C'était là la fiancée dont l'Esprit-Saint venait de lui découvrir l’incomparable beauté! C'était là l'épouse mystique, trop longtemps méprisée du monde, à laquelle François allait s’unir par des nœuds sacrés et indissolubles, pour en faire son unique compagne, sa dame et sa souveraine !

Alors il dit adieu aux vanités du siècle et abandonna les soucis du négoce paternel. Il éprouvait ce besoin de fuir le tumulte des affaires, cette nécessité de se replier sur soi, qui se rencontrent dans toute existence tourmentée, après les grands coups de la grâce comme après

1. Tres socii, c. 111; et TH. DE CELANO, Vita secunda, p. I, c.iti.

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