Tres socii, c. vi
respectueuse fermeté : « Trêve aux injures etaux menaces ! Je les compte pour rien et suis prêt à tout souffrir pour le nom de Jésus-Christ. » Pierre Bernardone, le voyant inébranlable comme ces rochers contre lesquels les vagues de la mer viennent se briser inutilement, ne songea plus qu’à rentrer en possession du prix des étoffes et du cheval. Il retrouva l'argent sur le meuble où François l'avait jeté, le saisit d'une main avide et s’en retourna, le dépit dans l'âme, furieux de n'avoir réussi qu'à moitié. Chemin faisant, le démon de la cupidité lui suggéra la pensée d’arracher à ce fils rebelle une renonciation complète et juridique à sa part d’héritage; et Pierre Bernardone, cédant à cette tentation, alla porter plainte contre lui, d'abord devant les magistrats dont François déclina la compétence, puis devant l'évêque d'Assise (1).
L'évêque, qui était alors don Guido (2), cita le prétendu coupable à son tribunal. François respectait trop l'autorité pour résister un seul instant à pareille sommation. « Oui, répondit-il à l'appariteur, j'irai trouver l’évêque, parce qu'il est le père et le pasteur des âmes. » Le digne prélat, qui avait eu plus d’une fois l’occasion d'apprécier le mérite et les vertus de l’accusé, le
1. Tres socii, c. vi. — Les juridictions civiles et ecclésiastiques étaient alors distinctes, et dès lors que François s'était engagé au service de Dieu, il relevait de l'autorité épiscopale.
2. Don Guido II, dont il est question ici, gouverna l'Eglise d'Assise de 1206 à 1228 (Cristofani).
reçut avec la bonté d’un père bien plus qu'avec la sévérité d’un juge. « Mon fils, lui dit-il, ton père est grandement irrité contre toi. Si tu veux servir Dieu et accomplir toute justice, rends-lui l'argent qui lui appartient. Aie confiance em Dieu, agis franchement, ne crains pas. Dieu sera ton aide et daignera pourvoir à tes besoins, pour le bien de son Église. » Encouragé par ces paroles, François se lève; et dans un transport de ferveur, comme enivré de l’Esprit-Saint, il réplique en ces termes : « Seigneur évêque, je rendrai à mon père tout ce qui est à lui,et même les vêtements que je porte. » Aussitôt il se retire dans une chambre voisine; se dépouille de ses habits et revient, la chair recouverte seulement. d'un cilice, les déposer aux pieds du prélat ; puisil s’écrie d’un ton inspiré qui fait tressaillir tous les assistants : «< Ecoutez et comprenez : jusqu’à ce Jour j'ai appelé Pierre Bernardone mon père ; désormais je puis dire hautement : Notre Père qui êtes aux cieux, danske sein duquel j'ai déposé tous mes trésors et placé toutes mes espérances (1). »
Les témoins de cette scène ineffable pleuraient d’attendrissement et d’admiration. L'évéque-était, lui aussi, visiblement ému, et de grosses larmes coulaient sur son visage:Il descendit de son siège, couvrit de son manteau la sublime nudité du Saint, et lui ouvrant ses bras, le tint longtemps pressé sur sæ poitrine. Comme Iæ