‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 49 sur 260 · TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. vit · texte numérisé non relu

TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. vit

Il alla frapper à la porte d’un monastère voisin, y demanda l’aumône et y demeura quelques jours, employé aux plus vils offices de la cuisine. De là il se rendit à Gubbio, où l'un de ses amis de jeunesse — dont les archives de cette ville nous livrent le nom, Frédéric Spadalunga (Longue- Épée) (1) — prenant en pitié sa misère et ses haillons, lui donna le costume ordinaire des ermites : une tunique courte, une ceinture de cuir, des souliers et un bâton (2). C’est sous cet habit de pénitence qu'il se consacra, l'espace de deux ans, au service des déshérités de la terre et surtout des lépreux.

Aujourd'hui que la lèpre reparaît et sévit avec une nouvelle fureur sur plusieurs points du globe, à Lahore, à Cuença, aux îles Molakaiï, il ne sera pas sans intérêt d'examiner sous quel point de vue le moyen âge envisageait ce fléau et ce qu’il tenta pour le conjurer.

Cette horrible maladie, qui recouvre de pustules et d’écailles sanglantes tout le corps de ses victimes, revêtait alors un double caractère : elle était à la fois contagieuse et sacrée; contagieuse, par suite d'un mystérieux arrêt de la justice divine; et sacrée, à cause du rôle symbolique qu'elle joue dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Isaïe n’avait-il pas représenté le Messie comme un lépreux frappé de Dieu et humilié ? Et le Messie lui-même, durant sa vie

1. Archives de la cathédrale de Gubbio. — V. LiPsinN, Comp. hist. S. Fr., et Annales Franciscaines, juillet 1891. 2. TH. DE CELANO, Vita prima, p. I, c. vu.

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mortelle, n’eut-il pas pour les lépreux la plus prévenante tendresse ? Crainte et vénération, tels sont les deux sentiments dont s'inspirèrent ces siècles de foi. Le sentiment de répulsion qu'inspirent naturellement la vue des plaies de ces infortunés faisait place à une sorte de dévotion puisée aux divines clartés de l'Évangile.

On les appelait les malades du bon Dieu, les pauvres du bon Dieu.

Ces grands maudits du paganisme étaient devenus, au soleil de l’Europe chrétienne, une caste bénie, une caste privilégiée. Ils formaient une corporation placée sous l'autorité immédiate de l’évêque. Celui-ci, en recevant l'anneau et la crosse, acceptait en même temps et remplissait de grand cœur la charge de pourvoir à leurs besoins. Les fidèles, découvrant, eux aussi, sous le visage ensanglanté, l’adorable face du Rédempteur, ne passaient jamais à côté de leur hutte sans déposer une obole dans leur sébile et sans se recommander à leurs prières. Les barons et les nobles dames dotaient richement les maisons qui abritaient leur douleur ; et, chose plus admirable encore! l’ Église enfantait des légions de chevaliers et de vierges pour les mettre à leur service : les chevaliers de Saint-Lazare, qui avaient un lépreux pour grand-maître, et les Sœurs hospitalières de Saint-Jean de Jérusalem.

Cette dévotion « aux malades du bon Dieu »

se répandit, avec la lèpre elle-même, d'Orient en Occident. Toutefois, si populaire qu'elle fût

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au temps des croisades, le fils de Pierre Bernardone, avant sa conversion, éprouvait pour les lépreux une répugnance invincible ; au seul aspect de leur voile blanc, au son de leur crécelle, il frissonnait d'horreur et s'enfuyait dans une autre direction. Rien de plus admirable que de voir comment Notre-Seigneur se charge de le redresser et de l’instruire, et comment il finit par asseoir le règne de la grâce sur les ruines de la nature. Les premières communications surnaturelles remontent à l’année 1206. Peu de temps après la vision de Spolète et un an environ avant la scène du palais épiscopal, le saint jeune homme, étant en oraison, entendit la voix du Rédempteur qui lui disait : « Mon fils, si tu veux connaître ma volonté, il faut que tu méprises et que tu haïsses ce que tu as aimé et désiré selon la chair. Que ce nouveau sentier ne t'effraye point ; car, si les choses qui te plaisent doivent te devenir amères, celles qui te déplaisent te paraîtront douces et agréables (x). » IL eut bientôt occasion de mettre en pratique les leçons du divin Maître. Comme ïl chevauchait dans la plaine qui s'étend au pied d'Assise, il aperçut un lépreux qui s'avançait vers lui. A cette rencontre inattendue, un grand combatse livra dans son âme. Sa première pensée fut de rebrousser chemin ; mais bientôt, se reportant aux projets de perfection qui le préoccupaient déjà, et se souvenant que la plus glorieuse en

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