Tres socii, c. vil
lité ; mais, au bout de quelques jours, il se fit ces réflexions : « François, trouveras-tu partout un prêtre qui t’accueille aussi cordialement ? Est-ce là, du reste, cette pauvreté que tu as choisie pour ta compagne? Non. Va-t'en désormais mendier de porte en porte, à la façon des pauvres, une écuelle en main pour recueillir les restes qu'on te donnera ; car c'est ainsi que tu dois vivre pour Celui quiest né pauvre, a vécu dans la pauvreté, a été attaché nu surla croix et a été enseveli dans un tombeau d’'emprunt. » Le lendemain, il va quêter sa nourriture, emporte pêle-mêle les dons de l’aumône et s’assied dans la rue pour prendre son repas. À l’aspect de ce mélange dégoûtant, il sent la nature se révolter et détourne ses regards par un mouvement instinctif; mais aussitôt, triomphant de cette répugnance comme il a triomphé des autres, il se met à manger. Il déclare depuis qu'il n'avait jamais goûté de plus délicieux festin. Le soir, il dit d'un air enjoué à don Pietro : « Ne vous mettez plus en peine de ma nourriture ; j'ai trouvé un excellent économe, un habile cuisinier, qui sait mieux que personne assaisonner les mets (1). »
Il est encore parlé ici de Pierre Bernardone, et c'est pour la dernière fois dans le cours de cette histoire ; hélas ! nous devons ajouter que ce n'est point à sa gloire. Ne comprenant rien aux mystérieux appels dela grâce,niaux saintes
1. Tres socii, c. vi; et TH. DE CELANO, Vita secunda p.i,c.1x.
folies de la croix, il était exaspéré de voir son fils vêtu en mendiant et devenu le point de mire des traits, toujours acérés, de la malignité publique. Le rencontrait-il sur son chemin, il se détournaïit d'un air courroucé ; quelquefois même, il allait jusqu'à le maudire. Le cœur se serre à cette pensée ! Sans doute le ciel ne ratifiait point les malédictions du père; mais elles n’en faisaient pas moins à l’âme tendre et sensible du fils une profonde blessure, la plus cruelle peut-être qu'il ait jamais ressentie. Pour mettre un baume sur cette plaie saignante, il arrêta un vieux mendiant au cœur simple et droit, et lui dit: « Viens, je serai ton fils ; chaque fois que mon père selon la nature me maudira, toi, mon père adoptif, tu me donneras ta bénédiction. » Et le vieillard accéda avec empressement à cette demande (1).
Ange, l'unique frère du Saint, semble avoir hérité à la fois de la fortune et de la dureté paternelles : qu'on en juge par le trait suivant. Par une froide journée d'hiver, notre Bienheureux était en prière dans une église, grelottant de froid sous son vieil habit d’ermite. Ange, passant près de lui, dit en se moquant à l'un de ses amis : « Va le prier de te vendre quelques gouttes de sa sueur ! — Non, répliqua François en langue française, je ne vendrai pas ma sueur aux hommes; je la vendrai plus cher à Dieu (2). »
1. Tres socti, c. VII. — Cf. TH. DE CELANO, Vita secunda, p-Ë, c. vit.