CHAPITRE IV COMMENCEMENTS DE L'ORDRE DES FRÈRES MINEURS
Il y a, dans l’ordre divin, deux choses qui ajoutent au front de l’homme un rayon de grandeur sans égale : la gloire d'être apôtre et celle d’étrefondateur d'Ordre. Heureux ceux que Dieu signale au respect et à la vénération des peuples par l’un ou l’autre de ces dons excellents ! Plus fortunés encore ceux qui portent au front les deux auréoles mêlant leurs feux! Saint François a ce rare privilège ; chez lui, l'énergie créatrice et les autres qualités propres au fondateur n'étouffent point la flamme du zèle apostolique.
Fondateur d’'Ordre, il ne recherchera point la grandeur attachée à ce titre : elle viendra à lui. Les besoins de l'Eglise et des âmes seront son unique préoccupation ; les circonstances et la Providence feront le reste. C’est ce que constatent, avec une irrécusable autorité, ceux qui furent les confidents de ses pensées, avant d'être ses historiens. Laissons-les donc nous retracer dans leur style naïf et toujours sincère les origines de l'Institut séraphique, et avec eux transportons-nous par la pensée dans les montagnes de l’Ombrie, au commencement du xmm° siècle.
Un riche habitant d'Assise, qu'intriguaient depuis quelque temps les actions du fils de Pierre Bernardone, Bernard de Quintavalle, voulut contempler sa vertu de plus près ou peut-être la mettre à l'épreuve, et les premières relations se nouèrent (1). La Chronique des vingt-quatre généraux y ajoute une anecdote qui, sans avoir le même degré decertitude, cadre si bien avec le caractère du Bienheureux que nous ne faisons aucune difficulté de l'enregistrer ici. « Un soir, Bernard invita le Saint à partager son repas et à passer la nuit sous son toit.
François accepta de bonne grâce. Après le souper, Bernard lui donna un lit dans sa propre chambre ; et, la nuit venue, il feignit de dormir profondément, pendant qu'en réalité il observait tous les mouvements de son hôte, à la lueur de la lampe qui éclairait l'appartement. Trompé par ce pieux artifice, François se lève, se met à genoux sur la terre nue; et, les bras en croix, les yeux au ciel, le visage baigné de larmes, il prononce ces paroles qu'il répète toute la nuit : « Deus meus et omnia : Mon Dieu et mon tout. » Un tel spectacle toucha Bernard jusqu’au fond de l'âme. « Vraiment, se dit-il, c'est « là un homme de Dieu (2)! » Mais il ne s'en tint pas là. Quand le jour parut, il appela François, et, sans lui laisser pressentir le dessein qu'il nourrissuit intérieurement, il lui posa,
[. TH. DE CELANO, Vita prima, p. 1, c. x; et Vita secunda, p. I, c. x.