‹ Saint François d'Assise. Huitième éditionChapitre 58 sur 260 · Chronique des vingt-quatre généraux, fol · texte numérisé non relu

Chronique des vingt-quatre généraux, fol

disent les trois compagnons, la question suivante : « Si un serviteur avait reçu de son « maître un trésor pour de longues années, et « qu'avant le terme assigné il n'en eût plus « besoin, que devrait-il faire ?

« — Le rendre à son maitre.

« — Or, ce serviteur, c'est moi. Dieu m'a « confié d'immenses richesses, bien au delà de « mes mérites ; aujourd’hui je veux les lui « rendre, et je les remets entre ses mains pour « vous suivre. » François fut ravi de voir que le Seigneur lui envoyait un si digne sujet pour jeter les fondements de son œuvre. « Mon frère, « lui dit-il, cen'est pas là un projet de médiocre « importance! Il faut consulter Dieu ; allons à « l’église, entendons la sainte messe, et l'Esprit- « Saint nous indiquera ce que nous avons à « faire. » Le lendemain, ils se rendirent à l'église Saint-Nicolas. Chemin faisant, un chanoine de l’église cathédrale, Pierre Cattani, appelé aussi Pierre de Catane (1), homme d’une science et d’une sainteté éminentes, se joignit à eux. Après la messe, le prêtre qui desservait Saint-Nicolas ouvrit trois fois le livre des saints Evangiles, conformément à l'usage du temps.

La première fois, il lut ces paroles : « Situ veux être parfait, va, vends ce que tu as, et donnesen le prix aux pauvres » ; la Seconde : « Ne por- « tez rien en voyage... » ; la troisième : « Si

1. Nous croyons, avec plusieurs critiques éminents que Cattani est le nom de famille du chanoine de Saint- Ruffin.

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« quelqu'un veut venir après moi, qu'il se re- « nonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il « me suive. » — « Mes frères, dit François à ses « deux compagnons, voilà notre vie, voilà notre « règle et celle de tous ceux qui voudront s’ad- « jomdre à nous! Allez donc et faites ce que « vous venez d'entendre (1). « C'était, selon la Chronique des vingt-quatre généraux, le 16 avril 1209. Tous deux s’en allèrent, vendirent leurs biens, en donnèrent le prix aux pauvres, puis revinrent trouver le saint fondateur pour ne plus le quitter. Après les avoir revêtus d’une tunique semblable à la sienne, François construisit à la hâte une petite cabane à l'ombre de la Portioncule, pour y vivre avec eux sous le regard de Notre-Dame des Anges (2).

Une semaine ne s'était pas écoulée, qu'un autre habitant d'Assise, nommé Gilles (ou Egide), homme de haute naissance et de grande droiture d’esprit, ayant appris la conversion de ses deux amis, Bernard de Quintavalle et Pierre de Catane, concevait le projet de les imiter. Mais où se trouvait leur asile, il l’ignorait. Dans la matinée du 23 avril, en la fête de saint Georges, après avoir entendu la sainte messe dans l'église de ce nom, il se mit en che-

r. Tres socii, c. vin. — Cf. BoNaAv., c. 111; et Chronique des vingt-quatre généraux.

2. Tres socii, c. 1x. — « 1n eo Minorum Ordo principium sumpsit. » (TH. DE CÉRANQ Vita secunda, p. I €. XII.) — BONAV., ©. H.

min, confiant le succès de sa démarche à la bonté dela Providence, et arriva droit àl'humble cabane de la Portioncule. François, qui priait dans un bosquet voisin, vint à sa rencontre.

Aussitôt, Gilles, se prosternant à ses pieds, le pria très humblement de l'admettre en sa compagnie. « Mon frère, lui répondit le Saint, tu demandes que le Seigneur te reçoive pour son serviteur et son chevalier : ce n’est point là une petite grâce ! Si l'empereur passait par Assise et qu'il voulût s’y choisir un favori, chacun se dirait : « Plaise au ciel que ce soit moi! » A combien plus forte raison ne dois-tu pas bénir le grand Roi du ciel d’avoir jeté ses regards sur toi! » Puis, le relevant, il l'embrassa avec effusion, et le présenta à Bernard et à Pierre, en leur disant : « Voici un bon Frère que Dieu nous envoie. » Après une modeste réfection prise en commun, le saint fondateur, suivi de son nouveau disciple, se dirigea vers Assise dans le dessein de lui procurer une robe de bure. Ils rencontrèrent en chemin une femme qui leur demanda l’aumôûône. François, se tournant vers Gilles, lui dit avec une expression angélique : « Frère, donne à cette pauvresse, pour l'amour de Dieu, le manteau que tu portes. » Gilles le donna sur-le-champ, et il lui sembla voir cette aumône monter jusqu'au ciel. Le cœur inondé de joie, tous deux poursuivirent leur route, mendièrent dans la ville une étoffe grossière, et revinrent à Notre-Dame des Anges. Gilles reçut l’habit des mains du saint fondateur, et

lui abandonnadèslors complètement la conduite de son âme (1).

François, considérant la sainte Pauvreté comme la clef de voûte de son édifice, visa tout d’abord à endurcir le front de sesdisciples contre une fausse pudeur. Il les envoya donc à Assise quêter de porte en porte ; ils y reçurent plus d’outrages que d'aumônes, et leurs parents ne furent pas les derniers à les tourner en ridicule. Lui-même alla trouver l'évêque, qui, effrayé de leur genre de vie, lui dit avec bonté : « Ilest trop dur, mon fils, de renoncer à toute possession | — Pour moi, répliqua le serviteur de Dieu, je trouve bien plus fâcheux encore de posséder quelque chose; car on ne peut conserver son bien sans se créer une foule de soucis, de querelles et de procès; quelquefois même :il faut recourir aux armes pour le défendre, et tout cela éteint ordinairement l'amour de Dieu et du prochain. » La réponse plut au digne prélat, qui réitéra aux pauvres du Christ l'assurance de sa paternelle protection (2).

On comprend tout ce qu'exige d'énergie virile, d’esprit d'abnégation, un but si élevé au-dessus des données de la sagesse humaine. Les disciples ne le poursuivaient pas avec moins d’ardeur que le maître. Aussi François comprit-il dès la première heure qu'ils étaient capables de

1. Chronique des vingt-quatre généraux. — Cf. Tres socii, C. XI.

2. Tres socii, c. 1x. — Cf. BERNARD DE BESSE, De laudibus, C. 1v.

tous les sacrifices, et résolut-il d'employer leur zèle au profit des âmes. L’heure n'était-elle pas venue, pour ces nouveaux défenseurs de la croix, d'entrer en lice et de combattre à leur tour les bons combats du Seigneur ? Il envoya donc, dès les premiers jours de mai, Bernard et Pierre en Emilie, pendant qu’il se dirigeait lui-même avec Gilles vers la Marche d'Ancône (1). Cette première course apostolique servit à mettre en lumière tout l’héroïsme de leur vertu. Manquant de tout, bafoués par la populace, couverts de boue, ils s’estimaient heureux de souffrir pour la cause de la vérité. Toutefois ce ne fut qu'un essai; et au bout d’une dizaine de jours ils rentrèrent dans leur solitude, pour se préparer dans le silence et la prière aux rudes labeurs de l’apostolat.

Ils étaient peu nombreux ; mais on n'avait pas à craindre que les vocations manquassent : le parfum qui s'échappait de Notre-Dame des Anges était trop pur et trop suave pour n’y pas attirer une foule d’âmes éprises, comme François, d'amour de Dieu et d'esprit de sacrifice. Avant la fin du mois, trois nouveaux disciples s'étaient rangés sous sa conduite : c'étaient Sabbatino, Morico le Petit et Jean de Capella, tous les trois d’Assise (2).

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