SAINT FRANÇOIS ET SES PREMIERS COMPAGNONS
Le xri° siècle venait de s’éteindre et de rentrer dans la nuit des temps : siètle qui avait eu ses gloires, mais dont le déclin léguait à la génération suivante un héritage gros de crimes et de périls. « Les débauches et la tyrannie de Henri II d'Angleterre, l'assassinat desaint Thomas Becket, la captivité de Richard Cœur de lion, les violences de Philippe-Auguste envers sa femme Ingelburge, les atroces cruautés de empereur Henri VI en Sicile (1) », avaient dé- Chaîné toutes les passions mauvaises et amené le triomphe général du mal sur le bien, de la chair sur l'esprit, de la force brutale sur la foi catholique. Le xm° siècle recueillait le fruit de ces désordres et, dès la première heure, il paraissait ouvrir l'ère des douleurset des ruines. En Asie, Jérusalem était retombée au pouvoir des Musulmans; lesdissensions des Templierset des Hospitalierscompromettaientlesortdureste de la Palestine, et Gengis-Khan accourait avec la vitesse de l’aigle des extrémités de l'Orient.
En Europe la situation n'était guère moins lamentable. Au dedans, des luttes fratricides, où Arthur de Bretagne et Philippe de Souabe
1. MONTALEMBERT, Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, Introduction, p. 12.
périssaient traîtreusement assassinés. Au dehors, de nouvelles invasions de barbares : les Maures en Espagne, les Tartares aux portes de la Livonie et de la Prusse. La corruption des mœurs marchait de pair avec l'anarchie politique, et les clercs eux-même se laissaient entraîner dans ce mouvement dedécadence, auquel ils auraient dû résister. L'Église en deuil pleurait, et saint Bernard n'était plus là pour mettre une digue aux flots impurs du scandale, qui, montant toujours, envahissaient jusqu’au seuil du sanctuaire (1).
Une hérésie fameuse mettait le comble à tant de maux et menaçait de tout détruire : c'était l’hérésie albigeoise ou néo-manichéisme : hérésie ondoyante qui, sous des noms divers, érigeait en dogme l'éternité d’un principe mauvais, créateur du monde visible, et par suite l’irresponsabilité de la créature, le fatalisme, l'injustice des lois et le droit à la révolte. Elle formait une ligue redoutable, avec Albi pour centre doctrinal, les comtes de Toulouse pour appui et mille ramifications dans le Piémont et la Lombardie. Pouvoir occulte où l'on sent déjà l'influence prépondérante de la Juiverie, elleérigeait en maxime le mensonge et le parjure. « Jura, perjura, secretum pandere noi: Jure, parjure-
I. Voir les Lettres d'Innocent III, année 1204; et les Anecdotes historiques d'Etienne de Bourbon, par LEcoY DE LA MARCHE (Paris, 1877, p. 290-298). — Le dominicain Etienne de Bourbon, inquisiteur de la foi mort vers 1261, est un contemporain de saint François.
toi, disait-elle à ses affidés, mais ne révèle pas le secret (il s'agit du secret de la secte) ! » Société religieuse, elle obéissait aux ordres d’un chef mystérieux, caché dans les montagnes de la Bulgarie et représenté en France par Barthélemy de Carcassonne, qui s’intitulait sans vergogne : « le serviteur des serviteurs de la sainte foi (1) ».
Elle alimentait mille sectes tapageuses, divisées de croyances et d'intérêts, mais liées entre elles par un même serment et marchant sous un commun drapeau, où étaient inscrits ces deux mots révélateurs : licence et révolte! La licence d’abord, une licence effrénée ; car, grâce à leur propagande, « cette Judée de la France, comme on a nommé le Languedoc, ne rappelait pas seulement la Judée par ses bitumes et ses oliviers ; elle avait aussi Sodome et Gomorrhe, selon la réflexion de Michelet (2) ». L’immoralité était à l’ordre du jour, et « six siècles avant que la déesse Raison fût élevée sur l'autel de Notre-Dame, une semblable profanation était commise dans la cathédrale de Toulouse (3) ».
Avec la licence, la révolte et l’anarchie ! Car tous ces hérétiques, Albigeois et Cathares,
1. Histoire de l'Église, par JAGER, t. IX, p. 169. — Cf. Luc DE Tuy, Adv. Albig., liv. III. — Le B. Pierre de Castelnau, par Mgr DE LA BOUILLERIE, p. 396. — Comme nos francs-maçons, les Albigeois étaient divisés en deux catégories distinctes : les parfaits et les simples initiés, les entraîneurs et les entrainés.
2, Histoire de France, t. 11, p. 469.