Livre des Conformités, col. LXIV. — Cf. SOURDAIN DE
GIANo, Chronique, p. 4, n° 11; et Chronique des vingtquatre généraux.
Famille franciscaine. Le séraphique Patriarche, admirant son esprit d'abnégation, disait de jui, en faisant allusion aux romans de la chevalerie : « C'est un des paladins de ma Table ronde. » Le témoignage de saint Bonaventure est plus explicite encore : « Je l'ai vu de mes propres yeux et plus d’une fois ravi en extase, écrit-il; et je ne crois pas aller trop loin en affirmant qu'il menait la vie d’un ange plutôt que la vie d'un homme (1). » Il fut à la fois le grand pèlerin et le grand extatique du moyen âge.
Pèlerin, il entreprit les voyages de Saint- Jacques de Compostelle, de Bari, du mont Gargano, de Jérusalem. Extatique, il faisait l’étonnement de ses contemporains, il suffisait, pour lui causer des ravissements, de prononcer devant lui les mots de Dieu ou de paradis.
Toutes les perfections divines se réflétaient dans son âme comme dans un pur cristal et rayonnalent au dehors, avec un cachet de candeur et d'aimable simplicité qui lui appartient. Un jour, il alla trouver saint Bonaventure, alors ministre général de l'Ordre, et lui adressa la question suivante : « Mon Père, Dieu vous a comblé des dons de sa grâce; mais nous, simples et ignorants que nous sommes, que ferons-nous pour être sauvés? — Mon Frère, répondit le Docteur séraphique, quand Dieu ne
1. BONAV., c. 111. — Cf. la Chronique des vingt-quatre Jénéraux, qui reproduit intégralement la Vie du Frère Gilles, écrite, au témoignage de Salimbéné(Chron. Parm., P. 333), par le Fr. LÉON ; et les Acta S. S., 8 avril.
vous aurait donné que son amour, cela suffirait à votre salut. — Mais, mon Père, continua le Frère Gilles avec une naïveté charmante, un ignorant peut-il aimer Dieu autant qu'un savant? — Assurément, répliqua le Père; une pauvre vieille femme peut aimer Dieu autant et plus qu'un docteur en théologie. » Aussitôt Frère Gilles, ne pouvant contenir les élans de son enthousiasme, court au jardin, et, la face tournée vers la ville, se met à crier de toutes ses forces : « Femmes pauvres, simples et ignorantes, aimez le Seigneur votre Dieu et vous pourrez devenir plus grandes que Frère Bonaventure. »
Qui ne connaît le beau miracle des trois lis ? Un docteur en théologie, de l'Ordre de Saint- Dominique, était depuis longtemps torturé par un doute sur la virginité perpétuelle de la Mère de Dieu. La pensée lui vint, pour mettre fin au scrupule qui l'obsédait, d'aller chercher aide et lumière auprès de l'humble Mineur. Celui-ci en fut prévenu miraculeusement ; il marcha à sa rencontre, et sans lui laisser le temps de parler, il lui dit, en frappant la terre de son bâton : « Frère Prêcheur, Marie est vierge avant son enfantement. » Et un beau lis sortit de terre au même moment. Frappant de nouveau la terre, il reprit : « Frère Prêcheur, Marie est vierge dans son enfantement. » Un second lis s’éleva de terre. Enfin, donnant un troisième coup de bâton en terre : « Frère Prêécheur, s’écria-t-il, Marie est vierge après son enfantement. » Et
un troisième lis d’une blancheur éblouissante, comme les deux premiers, se dressa devant eux. Et le religieux dominicain, non moins frappé de l'autorité de sa parole que du triple miracle des lis, se retira, emportant dans son âme cette paix divine qu'il avait jusqu'alors vainement cherchée.
Est-il rien de plus ravissant que de lire dans les auteurs contemporains la vie de ces hommes de Dieu? Et ne croirait-on pas retrouver une page, perdue depuis des siècles, de l'Evangile ou des Actes des Apôtres? Sur un signe de François, comme autrefois, sur un signe du Sauveur, les disciples accourent. L'illusion est complète : même nombre, mêmes vertus, mêmes miracles dans ce nouveau collège apostolique que dans le premier. Rien n’y manque, pas même, hélas! la trahison de Judas! Bernard de Besse nous a livré le nom flétri de ce traître, c'était Jean de Capella, le sixième compagnon de saint François. Chargé du soin de distribuer aux Frères les aumônes reçues, il reprit peu à peu les goûts du monde et perdit l'esprit de prière et de pauvreté. En vain le séraphique Père l'avertit du péril que courait son âme; en vain il essaya, tantôt par des exhortations paternelles, tantôt par de vertes réprimandes, de le ramener dans la voie de l'abnégation ; en vain il le menaça des châtiments du ciel. Jean n’écouta que sa passion. Alors, selon la prédiction du serviteur de Dieu, la justice divine
clata, prompte et terrible. Une lèpre affreuse
couvrit tout le corps du coupable, le torturant nuit et jour. Îl n'eut pas le courage de supporter cette épreuve : 1l quitta le saint habit de la pénitence, rentra dans le siècle, et se laissant aller au désespoir, il se pendit comme Judas (1).
C'était en l’année 1212, comme nous le verrons plus tard. Une des pierres fondamentales de l'édifice venait de rouler dans l’abîime. A cette triste nouvelle, François, qui était alors à Rome, fut brisé de douleur; à l'exemple du vieux patriarche Jacob, il ne voulait pas recevoir de consolations. Ses compagnons n'osaient lui parler, lorsqu'un nouveau postulant vint frapper à la porte : c'était un fils de la lointaine Angleterre. Son entrée dans l'Ordre coïncidait trop bien avec l’apostasie de Jean de Capella, pour n'y pas voir un secret dessein de la Providence. A l'instant même, et d’un commun accord, il fut résolu que Frère Guillaume prendrait parmi les douze la place du sixième compagnon, comme autrefois Mathias avait pris la place du disciple infidèle. Ainsi s'ajoutait un nouveau trait de ressemblance entre la fondation du nouvel Ordre et celle du Collège apostolique. Les disciples de la deuxième heure — ceux qui viennent immédiatement après les douze premiers compagnons — forment également un groupe à part, nombreux, compact. Dans ce
I. « Qui Ordine exiens, leprosus factus, laqueo ut æ2ter Judas interiit. » (BERNARD DE BESSE, De laudibus B. Fr., c. 1.) — La Chronique des vingt-quatre généraux se sert d'expressions identiques.
groupe, quatre figures en relief : ce sont les Frères Léon, Rufin, Masseo et Junipère, restés populaires, par ce motif qu'ils vécurent davantage de la vie du samt fondateur. Junipère, célèbre par son amour pour les humiliations, et dont un mot piquant de François nous laisse deviner toutes les perfections : « Plût au ciel que nous eussions un bois de pareils genévriers (1}! » Masséo de Marignano (2), en qui s’unissaient harmonieusement une diction concise, une incomparable suavité pour parler de Dieu, et de plus une si parfaite obéissance, qu'il remplissait volontiers les plus vils offices du couvent. Rufin, issu d’une noble famille d’Assise et cousin de sainte Claire; fleur séraphique dont les parfums réjouissaient l'Eglise de Dieu; nature d'élite dont le saint Patriarche disait : « Le Seigneur m'a révélé que c’est une des âmes les plus fidèles et les plus pures qu'il ÿ ait au monde, et même je n'hésiterais pas à lui donner dès cette vie Le titre de saint, puisqu'il est déjà canonisé là-haut. » Enfin Léon d'Assise (3), l’angélique Frère Léon, celui que saint François appelait, à raison même de sa candeur, la petite brebis du bon Dieu, la pecorella di Dio,