OZANAM, le Purgatoire de Dante, p
base le château de Sasso-Rosso. Ortolana, femme d'une piété éminente, avait entrepris par dévotion les pèlerinages de Terre Sainte, du mont Gargano et de Saint-Pierre de Rome.
À son retour, Dieu la visita dans sa miséricorde, et Ortolana, comme la mère de Samuel, obtint, par la vertu du jeûne et de la prière, une enfant qui devait immortaliser le nom des Scefi. Un jour qu'elle était agenouillée devant son crucifix et qu'elle conjurait le Seigneur de bénir le fruit de ses entrailles, elle entendit une voix qui. lui disait : « Ne crains rien, Ortolana, tu mettras heureusement au monde une lumière qui éclairera tout l'univers. » L'enfant prédestinée naquit quelques jours après. Elle reçut l’eau régénératrice sur les mêmes fonts sacrés où François avait été baptisé douze ans auparavant, et sa mère voulut qu'on lui donnât le beau nom de Claire (1), symbole et présage de sa grandeur future. En ce jour-là, le ciel et la terre se réjouirent. C'était le 16 juillet 1194.
La fille des Scefi fut toujours un ange d'innocence et de piété. Dès l’adolescence elle se livrait à diverses pratiques de mortification, et portait un cilice sous ses riches vêtements.
Intelligence bien douée, cœur aux viriles énergies, elle réunissait dans sa personne ces charmes extérieurs dont le monde est toujours affolé : une taille élancée, un port majestueux,
1. Clara, lumineuse, illustre. Acta S. S., 12 août, Vie anonyme de sainte Claire, œuvre de THOMAS DE CELANO. Voir notre biographie de la Sainte, préface.
le teint frais et vermeil, les traits fins et délicats, encadrés par une jolie chevelure. Ses parents, ravis de voir enelle de si grands avantages, ne songeaient qu'à l'établir dans le monde ; mais la jeune fille avait des désirs plus élevés, et, à dix-huit ans, elle méditait d'offrir au Roi des rois la fleur brillante de sa virginité, Dieu vint à son secours en l’adressant au bienheureux Patriarche. Pendant le Carême de l’an 1212, le Saint préchait à Assise dans l'église Saint-Georges. C'était sa première prédication solennelle; et quoi qu'il soit écrit que nul n'est prophète en son pays, François tenait ses propres compatriotes sous le charme d’une parole neuve, énergique et pleine d'onction. Claire, désireuse de connaître un apôtre dont on racontait tant de merveilles, obtint un jour d'aller avec sa mère et sa sœur Agnès assister à l’une de ses instructions. Elle le voit, l'entend, l’admire, et dès ce moment, le choisit pour le directeur de sa vie. Elle s'ouvre de son dessein à une veuve digne de toute sa confiance, Bona Guelfucci, sa tante, et se rend avec elle dans le plus grand secret à Notre-Dame des Anges. François, sachant par révélation qu'il a devant lui un trésor dont le monde n’est pas digne, dévoile à Claire le prix de la virginité, les beautés ravissantes du céleste Epoux et les joies inénarrables d'une union que le temps ne détruit pas (1).
1. « Instillat dulcia connubia Christi. » (Acta S. S. Vie anonyme, C. 1.)
Vers la fin du Carême, elle revint trouver le saint Patriarche. Elle était impatiente de se donner toute à Dieu, et les jours qui la séparaient de l'alliance sacrée et définitive qu'elle rêvait, lui paraissaient des siècles. De son côté, François. craignant que cette fleur si délicate et si belle ne se flétrit au souffle empoisonné du monde, pensait qu'il était temps de la transplanter dans le jardin fermé de la viereligieuse. On convint que ce grand acte s'accomplirait le dimanche des Rameaux (19 mars 1912). La jeune vierge, ornée de tous ses atours, se rendit à la cathédrale d'Assise ; mais au lieu d'aller, selon la coutume italienne, recevoir les rameaux bénits, elle resta à sa place,les yeux modestement baissés. L'évêque, s’en apercevant, descendit les degrés du sanctuaire et lui remit une palme, emblème des victoires qu'elle allait remporter sur le monde. La nuit suivante, à l'heure où tout était plongé dans le sommeil, Claire sortit de la maison paternelle, parée comme une fiancée au jour de ses noces et accompagnée de Bona Guelfucci, et se dirigea en toute hâte vers Notre-Dame des Anges, pour s’y offrir en holocauste sur l'autel du divin amour. La scène de ses fiançailles spirituelles empruntait à la solitude du lieu, au silence de la nuit, à la lueur des cierges brûlant sur l'autel de la Madone, un caractère imposant de solennité. Pendant que les religieux célébraient les noces mystiques de l’Agneau, la fille des Scefi, à genoux, les pieds nus, déposait ses riches habits,
qu'elle destinait aux pauvres. François lui coupa les cheveux, en signe de renonciation aux vanités de la terre, la revêtit d’une robe de bure de couleur cendrée, la ceignit d'une corde et lui couvrit la tête d’un voile épais. Alors, immolant à Dieu les charmes de sa jeunesse, non avec le fol enthousiasme que suppose un monde incrédule et raïlleur, mais avec un courage que l'amour seul rendait supérieur aux entrainements de la nature, elle choisitle Christ pour son Epoux, lui jura fidélité et promit de le suivre dans les âpres sentiers de la pénitence. Elle n’était qu'à son dix-huitième printemps, et déjà elle tenait sous ses pieds le monde vaineu. Victoire admirable qui élevait son âme à des hauteurs inconnues de l'antiquité et donnait à son visage quelque chose d'angélique ! Agnès et Cécile n’avaient pas plus de charmes, lorsqu'elles consacraient à Dieu, dans les ténèbres des catacombes, le blanc lis de leur virginité.
Après la cérémonie, le serviteur de Dieu conduisit Claire au monastère de Saint-Paul, adossé aux remparts d'Assise, dans la partie haute de la ville (1); et cette fois encore, pour
1. Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'emplacement des monastères de Saint-Paul et de Saint-Ange du Panso. Nous suivons ici l'opinion la plus probable, consignée dans la chronique de Glassberger (Analecta franciscana, Quaracchi, 1885; t. II, p. 19). — Assise était divisée en deux grands quartiers rivaux : la ville haute et la ville basse. Les familles opulentes (tels les Scefi) habitaient la ville haute.
le second Ordre comme pour le premier, ce fut saint Benoît qui lui fournit un asile.
Les épreuves ne manquèrent pas à notre Sainte. Son père et sa mère accoururent à Saint-Paul, et n’épargnèrent ni prières ni menaces pour l’en arracher; mais Claire leur montrant sa tête raséeet s’attachant avec force aux colonnes de l'autel, finit par triompher de toutes leurs attaques. François, pour la mettre à l'abri d’un nouvel orage, la fit transporter à Saint- Ange du Panso, autre couvent de Bénédictines, bâti dans la partie basse de la ville.
Claire fut la première fleur du virginal parterre des Pauvres Dames. Agnès, sa sœur, en fut la seconde. C'était une jeune fille de quatorze ans, pure comme un lis, douce comme un agneau.
Claire conjurait le Dieu jaloux qui se plait parmi les lis de jeter un regard de miséricorde sur sa jeune sœur et de l’admettre à son tour au banquet des vierges. Sa prière fut exaucée; peu de jours après, Agnès vint la rejoindre et lui dit : « Ma sœur, je veux servir Dieu avec vous. »
Pendant qu’un si doux spectacle réjouissait le monastère de Saint-Ange, la maison paterpelle était témoin d’une scène toute différente. Là, c'étaient des cris de douleur et de rage ; Favorino était exaspéré. Bientôt il assemble ses amis, et leur fait partager ses sentiments. Douze d’entre eux prennent les armes et jurent de lui ramener sa fille, morte ou vive. Sans respect de la sainteté du lieu, ils envahissent le cloître ; l’un d’eux saisit Agnès par les cheveux,
et la traine brutalement à travers les rochers jusqu’au bas de la montagne; mais soudain le corps de cette enfant devient si lourd que les ravisseurs, forcés d’avouer leur impuissance, l’abandonnent sur les bords du ravin. Un de ses oncles, Monaldo, lève sur elle une main sacrilège, et va la percer de son épée; mais il ne peut consommer son crime: son bras s'arrête, immobile et desséché. Claire arrive sur ces entrefaites ; elle conjure ses parents de lui laisser au moins lesrestes ensanglantés d’'Agnès. Les chevaliers, poursuivis par le trouble et le remords, finissent par s'éloigner du champ de bataille, tandis que les deux sœurs, se félicitant mutuellement d’avoir été jugées dignes de souffrir pour le nom de Jésus, entonnent le cantique de la délivrance. Hätons-nous d'ajouter que cette coupable opposition de la famille se changea bientôt en une admiration sans bornes.
Monaldo guérit miraculeusement, et, sachant qu'il était redevable de sa guérison aux prières. de ses nièces, il devint leur plus zélé défenseur ;. Favorino se soumit à la volonté de Dieu, et.
s'endormit peu de temps après du sommeil des justes.
Saint-Ange du Panso n'était qu’un abri provisoire. Dès que le saint fondateur eut imposé le voile à Agnès, il établit les deux sœurs dans la maison qui touche à l'église Saint-Damien, la première des trois églises qu'il avait réparées. Ainsi se vérifia la prophétie qu'il avait faite cinq ans auparavant, annonçant que là
fleurirait un couvent de Pauvres Dames. Claire s'enferma dans cette prison volontaire, et elle n'en sortit que pour l'échanger contre les splendeurs du ciel. Saint-Damien devint donc pour les filles de saint François, pendant un demisiècle, ce qu'était la Portioncule pour ses fils,un jardin fermé, un parterre mystique où ne manquent ni les lis de la virginité ni les roses du martyre de la pénitence. Qui pourrait dire com- bien de fleurs célestes s’y épanouirent sous le regard de Dieu, combien d’anges terrestres s'envolèrent de là vers les collines éternelles ?.… Contentons-nous de rappeler ici que la sainte abbesse vit accourir sous sa houlette une phalange d'’âmes séraphiques, parmi lesquelles on est heureux de compter Ortolana, sa mère, devenue veuve; Béatrix, sa seconde sœur, et cette Bona Guelfucci dont les conseils avaient guidé son enfance.
L'Ordre des Pauvres Dames, qu'on appela dans la suite l'Ordre des Clarisses, était fondé. François leur donna pour supérieure la vierge Claire, et pour visiteur ce Frère Philippe le Long, dont il est dit qu’à la Portioncule un ange lui purifia les lèvres avec un charbon ardent (1). Îl voulut que cette nouvelle famille reposât, comme son aînée, sur le roc inébranlable de cette absolue pauvreté qu'il aimait tant, et dicta en 1224 cette Règle des Clarisses qui est un chef-d'œuvre de législation monastique. Des