CHAPITRE IV
l'ascèse
Un jour où, d'aventure, il aspirait au bien, le Fabuliste a dit :
Les vertus devraient être sœurs Ainsi que les vices sont frères.
Les saints n'en sont pas à souhaiter cette fraternité des vertus ; ils la proclament, et François entré tous :
Salut, s'écrie-t-il, ô sagesse, ô reine, que le Seigneur te garde, toi et ta sœur la sainte et pure simplicité! Madame la sainte pauvreté, que le Seigneur te garde, toi et ta sœur la sainte humilité ! Madame la sainte charité, que le Seigneur te garde, toi et ta sœur la sainte obéissance ! O vous toutes, vertus très saintes, que le Seigneur vous garde, c'est de lui que vous sortez et que vous venez. Il n'existe absolument aucun homme en ce monde qui puisse posséder une seule d'entre elles avant de mourir à lui-même. Celui qui en possède une, s'il ne blesse aucune des autres, les possède toutes ; celui qui en blesse une n'en possède aucune et les offense toutes. Chacune d'elles confond les vices et les péchés. La sainte patience confond Satan et toutes ses ruses. La pure et sainte simplicité confond toute la sagesse de ce monde et la sagesse de la chair. La sainte pauvreté confond toute la cupidité, l'avarice et la préoccupation de ce siècle. La sainte humilité confond l'orgueil et tous les hommes de ce monde et tout ce qui est dans le monde. La sainte charité confond toutes les tentations diaboliques et chamelles, toutes les craintes de la nature. La sainte obéissance confond toutes les volontés du corps et de la chair, elle tient le corps mortifié prêt à obéir à l'esprit, à obéir à son frère ; elle rend le chrétien soumis à tous les hommes de ce monde, et non seulement aux hommes, mais encore à tous les animaux et aux bêtes féroces qui peuvent faire de lui tout ce qu'ils veulent, autant que le Seigneur, du haut du ciel, le leur permettra (i).
(i) Salutaiio virtutum, dans les Opuscula, p. 20.
Ailleurs encore :
Salut, ô vous toutes, saintes vertus, qui par la grâce et l'illumination du Saint-Esprit vous infusez dans le cœur des fidèles, et faites des infidèles les disciples de Dieu (i).
Si la possession d'une seule vertu requiert de Thomme qu'il meure d'abord à lui-même, il ne doit point cependant refuser le combat.
Car chacun a son ennemi sous sa domination : c'est le corps, instrument de notre péché. Aussi bienheureux le serviteur qui tient toujours un pareil ennemi enchaîné sous sa puissance et se garde sagement de lui-même : tant qu'il agira de la sorte aucun autre ennemi visible ou invisible ne pourra lui nuire (2).
Cela n'exclut point d'ailleurs certains ménagements :
« Il faut pourvoir avec mesure aux besoins de notre frère le corps, de crainte qu'il ne soulève en nous la tempête de la mélancolie. Pour que, sans dégoût, il veille et persévère dévotement dans la prière, il faut lui enlever toute occasion de murmurer. Il pourrait dire en effet : « Je meurs de faim, je suis incapable de a porter le fardeau de tes pratiques ! » Mais s'il grogne ainsi après avoir eu un picotin suffisant, sachez alors qu'il faut faire sentir l'éperon à cette bête paresseuse et que cet âne nonchalant a besoin de l'aiguillon (3). »
Bien plus, non seulement François « recommandait que chacun consultât attentivement ses forces dans le service de Dieu », mais encore « il assurait qu'on pèche aussi gravement en refusant à son corps ce qui lui est dû, qu'en lui accordant le superflu par gourmandise (4). »
Cependant, quand il s'agissait de lui-même, François oubUait ces sa^es préceptes. Aux observances de la Règle, laquelle ordonnait aux frères de jeûner pendant le carême entier, tous les vendredis, et de la Toussaint à Noël, il ajoutait quarante jours de jeûne à partir de rÉpiphanie et un jeûne de plus de quatre mois, qui commençait le 20 mai, c'est-à-dire quarante jours avant la fête de saint Pierre et saint Paul, pour ne s'achever que le 28 septembre, vigile de saint Michel, avec deux
(i) Salutatio BeatcB Virginis, dans les Opuscula, p. 123.
(2) Admomtion X, dans les Opuscula, p. 11.
(4) II Cel., 22.
LA PERSONNALITE DE SAINT FRANÇOIS lOI
jours seulement d'interruption : le jour de saint Pierre et saint Paul et le jour de l'Assomption (i). Le reste du temps, « il ne consentait jamais ou presque jamais à faire usage d'aliments cuits, ou bien il les saupoudrait de cendres et les noyait dans l'eau froide pour leur enlever le goût de l'assaisonnement. Quand il parcourait le pays en prêchant la parole de Dieu, il était souvent invité à la table des grands, qui professaient pour lui une vénération et une affection admirables. Il mangeait alors un peu de viande pour observer le précepte du saint Évangile : {Mangez les mets que l'on vous présente), puis, portant la main à sa bouche, il déposait le reste sous sa tunique sans que personne s'aperçût de son manège. Inutile de parler du vin, alors que, mourant de soif, il ne buvait même pas suffisamment d'eau pour se désaltérer. Quand il recevait l'hospitalitéi pour la nuit, il ne voulait ni matelas ni couverture, mais il étendait sur le sol sa mince tunique et c'est sur la terre nue qu'il reposait ses membres nus. Le peu de sommeil qu'il accordait à son pauvre corps, il le prenait très souvent assis, ou bien, s'il se couchait, c'était avec une pierre ou un morceau de bois en guise d'oreiUer (2) ».
Rien ne peut mieux attester que ce traitement impitoyable de la chair le haut prix que François attachait à la victoire sur les tentations : « En vérité, dit-il un jour, nul ne doit se croire serviteur de Dieu s'il n'est passé par les tentations et les tribulations. Une tentation vaincue est en quelque sorte l'anneau de mariage par lequel le Seigneur s'unit à l'âme de son serviteur. Plusieurs se flattent d'avoir, durant des années, acquis des mérites, et se réjouissent de n'avoir eu à surmonter aucune tentation. Mais comme, avant le combat, la terreur aurait suffi à les vaincre, qu'ils sachent bien que le Seigneur a pris en considération la faiblesse de leur esprit. Il n'y a gnière que ceux dont le courage est éprouvé, qui ont à soutenir de rudes combats (3). »
Et certes il était de ceux-là, car il essuyait de terribles tentations dans sa chair et dans son esprit.
(i) s. BoNAV., Leg. maior, IX, 2 et 3.
(2) / Cel., 51 et 52.
(3) Il Cel., 118.
Dans sa chair le démon de Tinipureté harcelait cruellement François. L'homme spirituel, assurait le petit pauvre, supporte avec infiniment moins de difficulté les morsures des plus grands froids — et Dieu sait si la neige épaisse de l'Ombrie devait parfois sembler âpre aux pieds nus des Mineurs, — que la nioindre ardeur des pensers luxurieux (i). Aussi n'hésitait-il point entre les deux tourments. « Quand la tentation chamelle venait Tassaillir, ce qui, ajoute Thomas de Celano, est naturel, il lui arrivait, en plein hiver, de se jeter dans un fossé plein d'eau glacée et d'y demeurer tant^ que le trouble de sa chair n'était pas apaisé (2). »
Une nuit, dans l'ermitage de Sartiano, « le démon lui envoya une très grande tentation de luxure. Le bienheureux Père, dès qu'il l'eut ressentie, quitta son vêtement et se frappa sans pitié à coups de corde en disant : « Eh bien, frère âne, aussi longtemps qu'il te « plaira de t'obstiner, tu sentiras le fouet... » Toutefois, voyant qu'en dépit de la discipline la tentation ne s'éloignait pas, bien que tous ses membres portassent la marque des coups, il sortit dans le jardin et se plongea tout nu dans un tas de neige. Puis, la prenant à pleines mains, il en façonna sept bonshommes qu'il plaça devant lui. Alors, s'adressent à son corps : « Vois, dit-il, le plus « grand, c'est ta femme ; ces quatre autres, ce sont tes « deux fils et tes deux filles ; les deux derniers, ton ser- « viteur et ta servante, nécessaires à ta maison. Il faut « te hâter de les vêtir, car ils meurent de froid. S'il te « répugne d'avoir à prendre soin de tant de personnes, « que ton seul souci soit de servir uniquement le Sei- « gneur. » Aussitôt le diable s'éloigna plein de confusion, et le saint revint dans sa cellule en glorifiant Dieu (3). »
(i) s. BoNAv., Leg. maior, V, 3.
(2) I Cel,, 42.
{3) // Cel., 116-117. Frère Thomas ajoute ces mots, qui feront la joie des amateurs de pittoresque : « Un frère spirituel qui vaquait alors à la prière fut témoin de toute la scène, qu'éclairaient parfaitement
Les tentations de la chair étant à ce point redoutables, le chrétien a le devoir d'en fuir le plus possible les occasions.
Que tous les frères, où qu'ils soient et où qu'ils aillent, prescrit François, évitent les raauvais regards et la fréquentation des , femmes, et que nul ne s'entretienne seul avec elles. Que les prêtres leur parlent dignement au tribunal de la pénitence ou en leur doniiant la direction spirituelle. Qu'absolument aucune femme n'émette le vœu d'obéissance à aucun frère, mais, après l'avoir consulté, qu'elle aille où elle voudra faire pénitence. Et veillons tous beaucoup sur nous, tenant tous nos sens dans la pureté, car, dit le Seigneur : « Celui qui a vu une femme et l'a désirée, celui-là l'a déjà souillée dans son cœur (i). »
Nous connaissons déjà la parabole de François contre les regards jetés sur les femmes. D'après Thomas de Celano, il disait encore qu' « éviter le mal 'en les fréquentant assidûment est aussi difficile que de marcher dans le feu, comme parle l'Écriture, sans se brûler les pieds ». Lui-même, ajoute frère Thomas, « il éprouvait tant de répulsion pour les femmes qu'il les fuyait, non, comme on pourrait le croire, par précaution ou pour donner l'exemple (2), mais parce qu'elles le remphssaient de crainte et d'horreur. Quand il se trouvait aux prises avec leur importime loquacité (3), il baissait la tête, disait humblement quelques mots et se réfugiait dans le silence. Quelquefois pourtant il levait les yeux au ciel et semblait y trouver la réponse à faire à ces terrestres
les rayons de la lune. » Quel spectacle !■ et quel contraste entre le calme de ]'univ,ers endormi sous son épais manteau lumineux et l'agitation fébrile du petit pauvre, vêtu seuleinént des balafres tracées sur toute sa chair par la corde vengeresse !
(i) Régula I, cap. XII, dans les Opuscula, p. 41.
(2) Pourquoi pas aussi pour cela? Thomas de Celano écrit, quelques lignes plus haut : « Pour donner plus d'autorité à sa parole, il se montrait le modèle de toute vertu ; » voilà qui est pour l'exemple ; quant à la fuite par précaution, les textes abondent. Ceux que j'ai cités suffisent. En voici un autre : « Il voulait que l'on évitât absolument le doux poison qu'est la fréquentation des femmes, ce qui induit en erreur les saints eux-mêmes. Il craignait que ce ne fût pour les âmes faibles une cause de chute rapide, et souvent même pour les âmes fortes un principe de faiblesse. » (// CeL, 112.)
(3) Thomas de Celano, qui était prêtre, avait, on le voit, la pratique du confessionnal.
bavardes. Cependant, celles dont l'âme était devenue, grâce à une dévotion sainte et assidue, le domicile de la sagesse, il les instruisait dsms de brefs, mais admirables entretiens. Quand il parlait avec une femme, il disait ce qu'il avait à dire d'une voix forte pour que tous pussent l'entendre. Un jour il confia à son compagnon : « En toute vérité, mon très cher, je ne pourrais recon- « naître le visage d'aucune femme, à l'exception de « deux. Je connais les traits d'une telle et d'une telle, « mais je n'en connais pas d'autres (i) ».
Comment d'aUleurs eût-il pu les connaître? Aux meilleures d'entre elles il ne parlait que les yeux baissés :
« Un jour que François se dirigeait vers Bevagna, il se trouva si épuisé, par suite du jeûne, qu'il ne put arriver jusqu'au »bourg. Il envoya en avant son compagnon, qui demanda humblement à une dame pieuse du pain et du vin pour le restaurer. Sur-le-champ, accompagnée de sa fille. Vierge consacrée à Dieu, elle courut vers le petit pauvre, lui portant le nécessaire. François ayant pris cette nourriture, fut un peu réconforté, et nourrit à son tour la mère et la fille de la parole de Dieu. Mais en leur parlant il ne leva point les yeux smr elles. Quand elles furent parties, son compagnon lui dit : « Pourquoi, « frère, n'as-tu point regardé cette saùite vierge qui « est venue à toi avec tant de dévotion? » Et le Père de répondre : « Qui pourrait ne pas craindre de « regarder l'épouse du Christ? S'il est vrai qu'on prêche « par les yeux et l'expression du visage, elle pouvait
(i) // Cet,, 112. On pense conaintmément que cette double exception vise sainte Claire et Jacqueline de Settesoli, que nous rencontrerons l'une et l'autre plus tard. C'est possible, mais non certain, car il faudrait savoir à quel moment la phrase citée par frère Thomas a été prononcée. François connaissait-il alors cette Praxède, recluse romaine, en faveur de laquelle seule il fit fléchir la règle prohibant qu'aucune femme émette le vœu d'obéissance à aucun frère? Aucun de mes prédécesseurs ne parlant de cette amie du petit pauvre, il n'est pas inutile de rapporter ici ce qu'en dit Thomas de Celano : Praxedis, religiosarum famosissima in Urhe ac orbe Romano, quee a tenella infantia sua, propter œterni Sponsi amorem, carcere arcto se per quadraginta iam fere annos absdiderat, apud sanctum Franciscum familiaritatis gratiam commeruit specialem. N'am, quod nulli f émince alteri fedt, ad obedientiam eam suscepit, pia devotione concedens ei religionis habitum, tunicam videlicet atque chordam {Tractatus de miraciilis, i8i).
« me regarder; moi, je n'en avais pas le droit (i). » Aux Pauvres Dames mêmes, réimies sur son initiative à Saint-Damien, il mesurait la joie de ses visites, et, « comme les frères s'étonnaient un jour qu'il ne donnât pas plus souvent à ces saintes servantes du Christ le réconfort de sa présence corporelle, il répondit : « Ne croyez pas, mes bien-aimés, que je ne les chérisse «pas de tout mon cœur. Ce serait très mal de ma part « de ne pas les entretenir dans l'amour du Christ, après « en avoir fait ses épouses, car on ne pourrait me repro- « cher de ne pas les avoir appelées, mais, les ayant « appelées, ce serait une grande cruauté de ma part de « ne pas en prendre soin. C'est un exemple que j'ai « voulu vous donner, afin que vous agissiez comme « j'agis moi-même. Je ne veux pas qu'on s'ofîre spontanéce ment à les visiter ; j'ordonne au contiaire qu'on envoie ({ malgré eux vers elles ceux qui font grande difficulté « d'accepter ce mkiistère, des hommes spirituels et éprou- « vés par une longue et vertueuse vie religieuse (2). )>
(i) II CeL, 114.
(2) // CeL, 204-205. François tint avec une rigueur inusitée à l'observance de ces prescriptions. C'est ce dont témoignent les deux traits suivants, que rapporté frère Thomas :
« Un frère qui avait dans un monastère deux filles de haute vertu déclara un jour qu'il porterait volontiers à ce couvent un petit présent que le saint voulait y envoyer. Le Père alors le réprimanda très sévèrement et lui adressa des paroles que je ne veux pas rapporter. Il fit faire la commission par un frère qui finit par s'y rendre, après avoir tout d'abord refusé.
« Uu autre frère, poussé par la compassion, se rendit en plein hiver dans im monastère, ignorant que le Père eût défendu formellement d'y aller. Le saint en fut averti et obligea le délinquant à faire tout nu plusieurs milles dans la neige par le plus grand froid. » [II CeL, 206.)
Ajoutons que, d'après le frère Thomas de Pavie (f 1278 ou 1279), ^iQfrère Etienne, absolument digne de foi, affirmait que François n'aimait pas même entendre qualifier de sœurs mineures les Pauvres Dames : « Le Seigneur nous a dispensé de prendre des épouses, disait-il; qui sait si ce n'est pas le diable qui nous envoie des sœurs ! » Le frère Etienne racontait encore que pour Claire seule François laissait paraître son affection. Encore ne l' appelait-il jamais par son nom quand il lui adressait la pîirole. Il se bornait à la désigner sous le nom de chrétienne (P. Livier Oliger, G. F. M., De origina regularum Ordinis S. Clarce, dans V ArcMvum Fr. HisL, 1912, p. 418). La gracieuse légende du repas de sainte Claire à la Portioncule, qu'on lit dans les Fioretti, n'est qu'une protestation contre la scission des deux Ordres, consommée dans la seconde moitié du treizième siècle.
I06 SAINT FRANÇOIS d'asSISE
Alors même qu'il résidait près des moniales, il s'efforçait de les enseigner par son exemple plutôt que par des discours : Durant un séjour qu'il faisait à Saint- Damien, « son vicaire le supplia de porter aux saintes filles la parole de Dieu ; vaincu par ses instances, il finit par y consentir. Les Dames se réunirent comme d'habitude, autant pour entendre la parole de Dieu que pour voir leur Père. Lui, levant les yeux au ciel où son cœur habitait sans cesse, se mit à prier le Christ. Puis il se fit apporter de la cendre, la jeta autour de lui sur le pavé, en forme de cercle, et en répandit le reste sur sa tête. Tandis que ses filles étaient dans l'attente, le bienheureux Père demeurait à genoux en silence au miUeu du cercle, et les cœurs étaient remplis d'une grande stupeur. Enfin, il se leva soudain et l'étonnement des Dames fut à son comble en l'entendant, en guise de sermon, réciter le Miserere. Quand il eut terminé, il sortit rapidement;.. Ainsi, ajoute Thomas de Celano, il leur apprit à se considérer comme poussière et à repousser de leurs cœurs tout sentiment qui n'eût pas été en harmonie avec cette juste appréciation (i) ».
S'il attachait à cet enseignement ime telle importance qu'il le substituait à tout discours, c'est qu'il savait par sa propre expérience combien il est aisé de succomber aux tentations d'orgueil; Le fanfaron d'autrefois, non modicum audax, n'était pas mort en lui. a La louange le poussait à la chute, » écrit Thomas de Celano (2). Et encore : « Il désirait ennoblir de plus en plus son âme sans attirer sur lui l'attention, et il s'ingéniait par tous les moyens à échapper à l'admiration, de crainte de 'pécher par vanité (3). » A la Portioncule, ime cigale ayant répondu pendant huit jours à ses invitations de louer Dieu, il finit par dire à ses compagnons : « Nous allons
(i) II Cel., 207.
(2) // Cel., 140.
(3) l Cel., 54.
LA PERSONNALITE DE SAINT FRANÇOIS lÔ^
maintenant donner congé à notre sœur cigale qui, assez longtemps, nous a réjoui de ses cantiques, dans la crainte que notre chair n'y trouve une occasion de gloriole (i). »
Malgré ses eâorts, il succombait parfois, et son âme cédait à des poussées d'orgueil. C'est ainsi qu'il eut un mouvement de vaiue satisfaction certain jour où, n'ayant que son manteau, il venait de le donner à une pauvresse d'Assise (2). Quand pareille chose lui arrivait, il s'en accusait sur-le-champ devant tous dans une confession sincère (3). L'humiUation de cette confession publique, c'était au fond le meillexu: antidote contre l'orgueil, car, avec plus de vérité que la nature, notre âme a horreur du vide ; le vice n'en disparaît que si la vertu contraire y est implantée, et dans la mesure seule où celle-ci fait l'objet de nos soins, vivifiés par la grâce de Dieu. Vince in bôno malum! Triomphons du vice par la pratique de la vertu. Submergeons l'orgueil sous les flots limpides de l'humUité !
Être humble, qu'est-ce d'ailleurs que rendre hommage à la vérité : « Autant l'homme est devant Dieu, autant il est en fait et rien de plus (4). » « Aucun pécheur ne doit se flatter ni s'applaudir de ce qu'il peut faire. Un pécheur peut bien jeûner, prier, gémir et crucifier sa chair. Une seule chose lui est impossible : demeurer fidèle à son Maître. Il faut seulement se glorifier de rendre à Dieu la gloire qui lui est due, et, si nous le servons fidèlement, reconnaître tout ce qu'il nous donne (5). » Or, qu'avons-nous qui ne nous ait été donné? « Quand notre bienfaiteur voudra reprendre ce qu'il nous a seulement prêté, il nous restera uniquement le corps et l'âme, que possède aussi l'infidèle (6). » Tout le bien que nous faisons, c'est donc à sa grâce que nous devons le rapporter : « Quelle opinion as-tu de toi-même? demandait un jour un frère à François. — Je me regarde, répondit-il, comme le plus grand des pécheurs, car si
(i) II CeL, ±71.
(2) // CeL, 132.
(3) II CeL, 132.
(4) Admonition XX, dans les Opuscula, p. 15.
(5) // CeL, 134.
(6) // CeL, 133.
I08 SAINT FRANÇOIS d'ASSISE
un scélérat avait été traité par Dieu avec une pareille miséricorde, il serait dix fois plus spirituel que moi (i). »
Aussi accepte-t-il avec empressement les humiliations qui lui viennent :
« Un jour que le saint prêchait aux gens de Terni, l'évêque de la ville, le sermon j&ni, le loua devant tous en ces termes : « En ces derniers temps. Dieu a illustré « son Église par cet honmie pauvre, d'aspect misérable, « simple et sans lettres; aussi sommes-nous tenus de « louer Dieu sans cesse, car il n'en a pas fait autant « pour toutes les nations. » Ayant entendu ces paroles, François se réjouit extraordinairement que l'évêque eût déclaré en termes si nets qu'il était méprisable. Et quand ils entrèrent dans l'église, il se jeta à ses pieds ens'écriant : a En vérité, seigneur évêque, vous m'avez fait grand « honneur en me laissant intact ce qui m'appartient en « propre et que les autres veulent m' enlever. Vous avez « séparé, dis- je, en homme judicieux, ce qui est pré- « cieux de ce qui est vil, rapportant à Dieu la gloire et « me laissant le mépris (2). »
Bien mieux, ajoute Thomas de Celano, « avec ses égaux et ses inférieurs il était plus disposé à recevoir qu'à faire des observations et des reproches. Un jour que, trop faible et malade pour aller à pied, il voyageait monté sur un âne, il traversa le champ d'un paysan qui justement travaillait là. Cet homme aussitôt courut à lui et lui demanda s'il était bien le frère François. Et quand le serviteur de Dieu eut répondu avec humilité que c'était lui en effet : a Prends bien garde, reprit le « paysan, d'être aussi bon que tu en as la réputation. « car beaucoup de gens mettent leur confiance en toi. « Aussi, je t'avertis qu'il ne faut jamais rien faire qui « puisse tromper notre espérance. » A ces mots François descendit de son âne, se prosterna devant le paysan, lui baisa humblement les pieds et le remercia d'avoir bien voulu l'exhorter ainsi (3). »
La promptitude de son geste montre assez à quel point
(i) // Cet., 123. Il disait encore en se parlant à lui-même : « Si un brigand avait reçu du Très-Haut autant de grâces, il serait plus reconnaissant que toi, François. » {II Cél., 133.)
(2) // Cel., 141.
(3) // Cel., 142.
son âme s*est assise dans la paix. Il ne semble pas même qu'mie ombre d'hmnem- ait passé sur elle. François a d'aillemrs révélé les sentiments de son cœur en semblable occurrence :
Un jour il dit à son compagnon : « Je ne me considérerais pas comme un frère mineur si je n'étais pas dans rétat que je vais te décrire. Voici que je suis supérieur; je vais au chapitre, je prêche, donne des avertissements aux frères, et à la fin une voix s'élève contre moi : « Un homme illettré et misérable ne nous convient « pas. Nous ne voulons plus que tu règnes sur nous, « car tu n'es pas éloquent, mais simple et sans culture. » Enfin je suis rejeté avec opprobre et viHpendé par tous. Je te le dis, si entendant ces paroles je ne conserve pas le même visage, la même joie spirituelle, le même désir de sainteté, je ne suis à aucun degré frère mineur (i). »
J'armerais m'arrêter sur ce discours, devant lequel l'admiration peut se donner libre carrière; mais il me faut poursuivre, et entrer dans un domaine où je me demande si François n'a pas confondu l'impulsion de la nature avec l'inspiration de la grâce.
« Un jour, raconte Thomas de Celano, près de l'ermitage de Poggio, aux environs de la Nativité du Seigneur, alors qu'une grande foule s'était réunie pour l'entendre prêcher, il prononça ces paroles en guise d'exorde : « Vous me prenez pour un saint homme, et « c'est pourquoi vous êtes accourus pieusement. Mais « je vous confesse que pendant ces quarante jours j'ai « mangé des mets préparés avec du lard (2). »
Combien les remèdes apphqués par Dieu même à notre âme malade sont plus sûrs que ceux dont le choix vient de nous ! Thomas de Celano ne nous dit pas quelle fut, en cette occasion, l'attitude des auditeurs de François devant la révélation qu'ils venaient d'entendre, mais l'excellent homme le laisse assez deviner. N'écrit-il pas du petit pauvre : « Il courait au-devant des injures, afin que l'égoïsme ne lui fît rien désirer ici-bas ; se méprisant ainsi, il apprenait aux autres, par la parole et par l'exemple, à se mépriser de même. L& résultat, c'est que
(i) Il Cel., 145.
(2) // CeL, 131.
tous l'exaltaient, chantaient ses louanges, et qu'il était le seul à se regarder comme un misérable et un être vil (i). » Singulière stratégie contre l'orgueil !
Et parce qu'il la sent inopérante, François s'applique laborieusement à la perfectionner, à la compliquer :
« Comme il voyait que tout le monde l'honorait, il était accablé d'une grande douleur et, fuyant les honneurs qu'on lui rendait publiquement, il cherchait à se faire viUpender par quelqu'un du pays (2). »
Bien entendu, les gens refusaient de se prêter au rôle odieux qu'il entendait leur faire jouer; il finissait alors, de guerre lasse, par l'imposer à ses fils au nom de l'obéissance :
« Un jour, affaibli par la maladie, il lui arriva de manger un peu de poulet et, ayant ainsi repris quelques forces, il entra dans la cité d'Assise. Arrivé à la porte de la ville, il ordonna au frère qui l'accompagnait de lui passer une corde au cou et de le tramer ainsi comme un voleur à travers les rues en criant à la manière d'un héraut : « Venez, venez voir ce glouton qui, à votre insu, « s'engraisse de volaille, » Le peuple accourut pour contempler cet étonnant spectacle. Et tous alors de gémir et de répéter en pleurant : « MaUieur à nous, ({ misérables, qui passons notre vie dans le sang, et nour- « rissons nos cœurs et nos corps dans la luxure et dans « l'ivresse (3). »
Quand il s'entendait louer, « il appelait un frère et lui disait : « Au nom de l'obéissance, je t'ordonne de m'in- « jurier grossièrement et de répondre par la vérité aux « mensonges de ces gens-là. » iEt le frère, bien à contrecœur, le traitait de pauvre hère, de valet, de fainéant. Alors François souriait et l'encourageait de toutes ses forces : « Que le Seigneur te bénisse ; tout ce que tu dis « là est vrai, et il est bon que le fils de Pierre, fils de « Bernard, entende ces paroles (4). »
Avait-il le droit d'agir ainsi? et le frère auquel il ordonnait de l'injurier était-il vraiment tenu d'obéir?, Dans les écrits de François il est dit : « Si le supérieur donne
(i) I CeL, 53.
(3) / CeL, 52.
(4) I CeL, 53.
un précepte contraire à la conscience, il est permis de désobéir (i). » Et encore : « Que personne ne soit tenu par l'obéissance à suivre un ordre quelconque dès qu'il y a matière à faute ou à péché (2). » Or, le frère qu'il obligeait à le vitupérer devait par là même attirer sur soi la malédiction de l'Évangile, encadrée dans la Règle ; « Celui qui aura dit à son frère Raca sera jugé coupable, et celui qui l'aura appelé fou sera puni de la géhenne du feu (3). » Comment dès lors le malheureux pouvait-il ne point voir dans l'ordre reçu « matière à faute ou à péché »? Même si François n'eût pas fait contrevenir ses fils à un texte aussi grave, on devrait dire ici, conmie M. Henri Bremond dans une espèce analogue (4) : « La seule charité fraternelle n'aurait-elle pas dû le faire hésiter?... Un père ne propose pas à son fils de si atroces corvées. J'ajoute qu'un homme de sens rassis i n'en rêve pas d'aussi vaines. Car enfin, l'on sait bien, de part et d'autre, que cette scène n'est qu'une feinte. (François) a beau se dire, et le plus sincèrement du monde, qu'il mériterait encore plus d'outrages; il ne se persuadera pas qu'on l'outrage pour de bon (les encouragements qu'il prodigue à son infortuné bourreau l'attestent suffisamment). Ainsi toute la confusion est pour celui qui insulte, la gloire pour celui qui, en commandant ces insultes, a réglé lui-même, bon gré mal gré, sa propre apothéose. » Et M, Bremond de conclure : « Est-il donc si difficile de nous mépriser nous-mêmes que, pour nous convaincre enfin de notre misère, il faille avoir recours à des confidents de tragédie? »
Reconnaissons-le sans ambages : dans sa lutte contre l'orgueil, François a pris pour règle sa propre utilité spiiituelle, véritable ou prétendue. C'est la revanche du sens propre sur lui (5). « Il pensait, écrit Thomas de
(i) Admonition III dans les Opuscula, p. 7.
(2) Lettre à tous les fidèles, dans les Opuscula, p. 92. V. aussi Régula I, cap. V {Opuscula, p. 30),
(3) Luc, V, 22, cité dans Régula I, cap. XI. {Opuscula, p, 40).
{4) Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. VI, p. 203. Le cas étudié par M. Bremond est celui de dora Claude Martin, enjoignant à l'un de ses moines de le fouler aux pieds et de lui reprocher ses défauts avec les paroles les plus piquantes.
(5) Dès le moyen âge, de bons esprits ont senti ce qu'a d'illusoire une mise en scène telle que celle imaginée par François. A la fin du
Celano, qu'il ne faut que rarement commander au nom de Tobéissance (i). » Ne Ta-t-il point fait lui-même un peu trop?
Et s'il en est ainsi, comment ne pas estimer heureux ceux qui n'ont qu'à obéir? Qui le fait parfaitement n'offre point de prise au sens propre :
« La charge de supérieur renferme ses dangers, dit François, car la louange cache le précipice ; mais, dans l'humiHté, l'âme de l'inférieur n'a qu'à gagner. Pourquoi donc rechercher les risques plutôt que le gain assuré, alors que le temps nous a été donné pour nous enrichii (2)? »
Mais, hélas! l'obéissance parfaite est presque impossible à rencontrer :
« Un jour que le bienheureux François était assis au milieu de ses compagnons, il soupira ces mots : « On « trouverait à peine dans le monde entier un seul reli- « gieux qui obéisse parfaitement à son supérieur. » Ses compagnons tout émus lui dirent : « Enseigne-nous donc, « Père, quelle est la parfaite et souveraine obéissance? » Et lui, représentant le véritable obéissant sous la forme d'un cadavre, répondit : « Enlevez ce corps sans vie et « placez-le où il vous plaira, vous verrez qu'il ne résis- « tera pas, qu'il ne murmurera pas contre la place qu'on « lui assignera, et ne réclamera pas si on le met ail- « leurs. Si on l'assoit dans ime chaire, il ne regardera « pas en haut, mais en bas, et si on lui fait revêtir la « pourpre, il sera deux fois plus livide. Tel est le véri- « table obéissant; il ne demande pas pourquoi on le « déplace, ne se soucie pas de l'endroit où on le met.
treizième siècle, un franciscain, Fra Giunta Bevegnati, interdira à sainte Marguerite de Cortone de se faire traîner, la corde au cou, dans les rues de Montepulciano, par une femme chargée de l'injurier. Parmi les motifs de son veto se trouve celui-ci : « que le mépris de soi-même sert assez souvent de marchepied à l'orgueil. » V. ma brochiure les Trois Étapes de sainte Marguerite de Cortone. Paris, 1923, p. 10.
(i) // Cel, 153.
(2) II Cel., 145.
« et n'insiste pas pour qu'on l'envoie ailleurs. Élevé à « une charge, il conserve son humilité coutumière, et « plus on l'honore, plus il se juge indigne (i). »
C'est exactement, dans ses termes mêmes, l'obéissance perinde ac cadaver qu'exigera plus tard saint Ignace de Loyola. Obéissance complète, mais non pas aveugle, puisque, nous l'avons vu, elle s'arrête « dès qu'il y a matière à faute ou à péché », ce dont est juge, en dernier ressort, la conscience du subordonné. EUe ne s'étend qu'aux actes bons ou simplement indifférents, mais, dans ce domaine, elle est absolue, même si elle doit aboutir à des actes moins parfaits en soi que ceux auxquels pourrait se livrer le religieux laissé à sa libre initiative :
Si parfois le subordonné voit des choses meilleures et plus utiles à son âme que celles que lui commande son supérieur, qu'il sacrifie cependant sa volonté à Dieu ; son devoir est de s'efforcer d'accomplir les ordres de son supérieur, car c'est là la vraie obéissance, inspirée par l'amour, celle qui plaît à Dieu et au prochain (2),
A la condition qu'elle soit intérieure et, par suite, immédiate. En effets « la véritable obéissance ne doit pas être seulement extérieure, mais intérieure ; non seulement acceptée, mais désirée. Si donc un frère, avant même d'entendre la voix de son supérieur, devine son désir, il doit se recueillir pour être prêt à obéir et à exécuter ses ordres au moindre signe (3) », même si la raison raisonnante lui fait voir quelque insurmontable difficulté. Qu'il s'abandonne tout entier à l'obéissance dans les mains de son supérieur ; Dieu l'en récompensera.
Au cours de sa dernière maladie, « alors que le bienheureux séjournait dans un ermitage près de Rieti, il recevait chaque jour la visite d'un médecin qui lui soignait les yeux. Or, un jour, le saint dit à ses compagnons : « Invitez le médecin et servez-lui un bon repas. » Le gardien lui répondit : « Père, nous le disons en rougissant, a nous aurions honte de l'inviter, tant nous sommes
(i) II Cel., 152.
(2) Admonition III, dans Opuscula, p.
(3) / Cel., 45.
« pauvres en ce moment. » Le saint répliqua : « Pourquoi « voulez- vous m'obliger à répéter? » Le médecin, qui était là, s'écria : « Mes frères très chers, votre pénurie « fera mes délices. » Les frères font diligence et apportent sur la table toutes les provisions du garde-manger : un peu de pain, pas beaucoup de vin ; pour que le menu fût plus somptueux, le cuisinier y ajouta quelques légumes. Cependant la table de Dieu eut pitié de celle de ses serviteurs : quelqu'un frappe à la porte, on accourt ; une femme est là apportant une corbeille remplie de pain blanc, de poissons et, recouvrant le tout, des rayons de miel et des raisins (i). »
A quelque temps de là, « dans les derniers temps de sa maladie, désirant en pleine nuit manger du persil, il en demanda humblement. On appela le cuisinier pour le prier d'en apporter, mais il répondit qu'il n'en pourrait trouver à cette heure dans le jardin. « J'ai tant « cueilli de persil chaque jour, dit-il, et j'en ai tant « coupé, que c'est à peine si en plein midi j'en pourrais « trouver un brin. A plus forte raison serais-je inca- « pable, maintenant, dans cette nuit noire, de le recon- « naître au miHeu des autres herbes. » François répondit : K Va, mon frère, ne te mets pas en peine et apporte-moi « les premières herbes qui te tomberont sous la main. » Le frère s'en alla au jardin et, arrachant à tâtons les herbes folles qui lui tombaient sous la main, il les apporta à la maison. Les frères examinèrent les herbes sauvages et, les ayant démêlées avec soin, ils y trouvèrent du persil bien feuillu et très tendre. François en prit un peu et fut tout réconforté. Il dit ensuite aux frères : « Mes frères, « au premier mot, exécutez l'ordre donné, sans attendre « qu'on le réitère. Ne prétextez jamais l'impossibilité, « car si je vous ordonne des choses au-dessus de vos « forces, l'obéissance vous donnera les forces qui vous « manquent (2). »
(i) // Cel., 44.
(2) // Cel., 51.
Or, cette attache dont l'obéissance et l'humilité nous libèrent, ce n'est qu'une des racines, — la plus tenace, la plus subtile il est vrai, — de l'esprit propriétaire. Qui sont les pauvres d'esprit, auxquels appartient le royaume des cieux?
Beaucoup, répond François, sont fidèles à l'oraison et à' l'office divin, pratiquent l'abstinence et la mortification corporelle; mais qu'on leur adresse une injure, qu'on les prive de quelque chose, et ils sont aussitôt scandalisés et troublés. Ce ne sont pas là des pauvres d'esprit, car celui qui est vraiment pauvre d'esprit se hait lui-même, et chérit ceux qui le soufflettent à la joue (i).
Être pauvre d'esprit, c'est renoncer à tout ce que l'on possède, à tout ce qui prolonge notre moi, à tout ce par quoi s'affirme ce moi ; c'est pourquoi l'humble qui se diminue pour que le Christ croisse en lui, l'obéissant qui se dépouille de sa volonté propre, ceux-là suivent déjà la voie royale de la pâ:uvreté. Qu'ils y marchent jusqu'au bout; nulle vertu ne pourrait les rendre plus agréables à Dieu (2).
Mais il est difficile d'y marcher jusqu'au bout. Parfois, sous prétexte de nécessité, les meilleurs mêmes hésitent à se dépouiller :
« Un jour, voyant que les frères étrangers venaient en foule à Sainte-Marie-de-la-Poftioncule, et que les aumônes n'étaient pas suffisantes pour subvenir à leurs besoins, le vicaire du saint, Pierre Cattaneo, dit à François : « Mon Père, je ne sais que faire, car les frères « arrivent en foule de toute part, et je n'ai pas de quoi « subvenir à leurs besoins. Permets-moi, je t'en prie, « de mettre en réserve un peu de ce que les novices « apportent en entrant, pour pouvoir y recourir en cas « de nécessité. » François répondit : « Repousse, mon « frère très cher, cette pitié qui, en faveur des hommes,
(i) Admonition XIV, dws les Opuscula, p. 13.
Il6 SAINT FRANÇOIS d'assise
« te ferait commettre une impiété à l'égard de la Règle. « — Que ferai-je donc? répliqua l'autre. — Dépouille, « répondit-il, l'autel de la Vierge, et enlève les divers « ornements dont il est paré, quand tu ne pourras autrece ment secourir les indigents. Crois-moi : il lui sera plus « agréable de voir l'Évangile de son Fils observé et son « autel dépouillé, que la garniture de son autel conservée, « et son Fils méprisé. Le Seigneur enverra quelqu'un pour « rendre à notre Mère ce qu'elle nous aura prêté (i). »
D'ailleurs, le frère Mineur n'attendra pas que des laïques charitables lui apportent sa subsistance. François usait beaucoup plus volontiers des aumônes recueillies de porte en porte que de celles qu'on lui apportait. « La honte de mendier, disait-il, est l'ennemie du salut. »
Mais, se souvenant de ce qu'il lui en avait coûté, au début, de tendie la main, il déclarait que cette autre pudeur est sainte qu'on éprouve en mendiant, sans pour cela reculer d'un pas (2), et, soucieux de ne pas demander trop aux bonnes volontés encore débiles, « au commencement, il lui arrivait assez souvent, pour se mortifier lui-même et pour ménager le respect humain des frères, de s'en aller seul quérir çà et là des aumônes. Mais, voyant qu'un certain nombre d'entre eux ne répondaient pas comme il le fallait à leur vocation, il leur dit un jour : « Mes très chers frères, alors que le Fils de Dieu était « plus noble que nous, il s'est fait pour nous pauvre « dans le monde. Par amour pour lui, nous avons choisi « la voie de la pauvreté ; nous ne devons donc pas avoir a honte d'aller demander l'aumône. Il ne convient pas « que les héritiers du royaume rougissent du gage de « l'héritage céleste. Je vous dis que beaucoup d'hommes (( nobles et savants viendront se joindre à nous, et « regarderont comme un honneur d'aller mendier. Vous « donc, qui êtes les premiers de la récolte, soyez pleins « de joie et d'allégresse, et ne refusez pas de faire les « actions qui doivent être données en exemple aux « saints qui vous suivront (3). »
(i) II Cel., 67. Pierre Cattaneo, mort le lo mars 1221, n'a été vicaire de François que pendant six mois ; cet épisode se place donc en 1220 , au chapitre de la Saint-Michel.
(2) // Cel., 71.
(3) II Cel., 74.
Néanmoins les fils de famille avaient du mal à se résoudre à prendre la besace, car François paraît avoir eu besoin de renouveler plus d'une fois ses objurgations : « Plus mon fils est noble, disait-il, plus il doit mettre d'empressement, car ainsi il accroît ses mérites (i). » Il répétait souvent qu'un vrai frère Mineur ne doit pas rester longtemps sans aller mendier (2). Un jour même il se fâcha et reiivoya dans le monde un frère « qui comptait pour un zéro quand il fallait mendier, mais qui tenait à table la place de plusieurs. Le saint, remarquant qu'il était ami de son ventre, et consommait les fruits sans prendre part au travail, lui dit une fois : « Passe ton chemin, frère mouche, car tu veux te nourrir « de la sueur de tes frères et rester oisif dans le champ (( de Dieu. Tu es semblable au frère frelon qui, sans aider « les abeilles dans leur travail, voudrait être; le premier « à manger le miel (3). » Et frère mouche sortit de l'Ordre. »
Naturellement, le frère Mineur ne devait habiter que le plus pauvre logis. François « enseignait aux siens qu'il fallait construire de pauvres abris, en bois, non en pierre, et édifier de petites cabanes d'aspect misérable. Souvent, quand il discourait sur la pauvreté, il rappelait aux fières la parole évangélique : « Les renards a ont leur tanière, les oiseaux du ciel leur nid, mais le « Fils de l'homme n'eut pas où reposer sa tête (4). »
Bien plus, il redoutait qu'à ces cabanes d'aspect misérable ses fils n'eussent encore un peu d'attachement : « Un jour, dans l'ermitage de Sartiano, im frère répondit à un autre qui lui demandait d'où il venait : « De la cel- « Iule de frère François. » Le saint l'entendit et s'écria : « Puisque tu donnes mon nom à cette cellule coname si « j'en étais le propriétaire, cherche pour elle un autre « occupant, car à l'avenir je ne l'habiterai plus. Le « Seigneur, quand il se retira au désert pour y prier et (c jeûner quarante jours durant, ne se fit bâtir ni cellule « ni maison, mais s'abrita sous une roche de la montagne. « Nous pouvons l'imiter selon les prescriptions de la
(1) II CeL, 75.
(2) // CeL, 75.
(3) // CeL, 75.
Il8 SAINT FRANÇOIS D'aSSISE
« Règle, en ne possédant rien en pleine propriété et en « ne gardant que l'usage des maisons, puisqu'on ne peut « s'en passer (i). »
Il interdisait donc aux frères d'habiter le moindre coin si quelqu'un n'en était le véritable propriétaire (2). Nous l'avons déjà vu n'autoriser les frères de Bologne à habiter la maison qu'on venait de leur élever « que quand le seigneiu" Hugolin, alors évéque d'Ostie et légat en Lombardie, eut déclaré publiquement, en chaire, que cette maison lui appartenait (3) ». A. Assise, pendant une de ses absences, et à son insu, la ville avait pris l'initiative de construire une maison pour les frères à la Portioncule. A son retour, la vue seule de cet édifice le remplit de désolation. Il monta sur le toit, se mit à arracher les lattes et les tuiles, et, ajoute Thomas de Celano, « il aurait détruit la maison jusqu'aux fondations, si les chevaliers qui se trouvaient là n'eussent mis un frein à l'ardeur qui remplissait son âme, en protestant qu'elle appartenait à la commune d'Assise et non pas aux frères (4) ».
Et cependant, quand les frères logèrent dans des maisons mises à leur disposition par les bienfaiteurs de l'Ordre, il devint de plus en plus difficile de leur faire garder, en toute circonstance, l'attitude des pèlerins « s'abritant sous un toit étranger, parcourant paisiblement leur route, et brûlant de revoir leur patrie (5) ». Certain jour de Pâques, à l'ermitage de Greccio, on vit ainsi paraître sur la table une nappe et des verres. François, descendant de sa cellule, contempla sans joie ce spectacle insoUte. « Furtivement et sur la pointe des pieds il se retira, emprunta le chapeau d'un pauvre qui se trouvait là, le posa sur sa tête, et lui prenant aussi des mains son bâton, il sortit. Il attendit à l'extérieur,
(i) // Cel., 59-
(2) // Cel., 59.
(3) // Cel., 58.
(4) II Cel., 57. Cet épisode est antérieur au 28 mars 1211, car nous savons, par le procès de canonisation de sainte Claire, que celle-ci, étant encore dans le monde, envoya de l'argent aux travailleurs de la Portioncule, pour leur permettre de s'acheter de la viande (P. Zefl&rino Lazzeri, O. F. M., Il processo di canonizzazione di S. Chiara d'Assisi, dans VArchiv. fr. hist., 1920, p. 490.
(5) // Cel., 59-
près de la porte, que les frères se fussent mis à table, car ils avaient coutume de ne pas l'attendre s'il n'arrivait pas au signal donné. Quand ils eurent commencé à manger, ce véritable pauvre cria à la porte : « Pour « l'amour de Dieu, faites la charité à un pèlerin pauvre « et malade ! » Les frères répondirent : « JHomme ! entre « ici pour l'amour de Celui que tu as invoqué. » Il entra aussitôt et se présenta aux regards des convives. Vous pensez dans' quelle stupeur ce pèlerin jeta ses familiers ! Sur sa demande on lui donna une écuelle, et, s'asseyant par terre, à l'écart, il posa le plat dans la cendre. « Main- « tenant, dit-il, je suis installé comme un frère Mineur. » Puis s' adressant aux siens : « Les exemples de pauvreté « que nous a donnés le Fils de Dieu doivent nous obliger « plus que les autres religieux. J'ai vu une table dressée a et ornée et je me suis dit qu'elle ne convenait pas aux « pauvres allant de porte en porte (i). »
La table des grands leur convenant moins encore, « lorsqu'il était invité par des seigneurs qui voulaient lui faire honneur en préparant de somptueux repas, il commençait par aller mendier dans les maisons voisines des morceaux de pain ; puis, enrichi de ces pauvres dons, il courait se mettre à table. Et comme on lui demandait un jour pourquoi il agissait ainsi, il répondit que, pour l'hommage qu'on lui rendait durant ime heure, il ne voulait pas abandonner un durable héritage. « C'est la « pauvreté, disait-il, qui nous fait les héritiers et les « souverains du royaume des cieux, ce ne sont pas vos « fausses richesses (2). »
Un jour, à la table du cardinal Hugolin, évêque d'Ostie, il alla jusqu'à distribuer aux convives les morceaux de pain noir qu'il venait de mendier. « Quand le repas fut terminé, l'évêque se leva, et prenant à part l'homme de Dieu, il le serra dans ses bras : « Mon frère, dit-il, pourquoi m'avoir infligé l'humihation d'aller demander l'aumône alors que ma maison est à toi et à tes frères? » Et le saint de répondre : a Je vous ai plutôt honoré, en rendant hommage à un plus grand seigneur. Car la pauvreté est agréable à Dieu, quand
(i) II Cel., 61.
(2) // Cd., 72.
(( elle va jusqu'à la mendicité volontairer Je possède K une dignité royale et une noblesse insigne lorsque « j'invite mon Maître qui, étant riche, se fit indigent :( pour nous. » Et il ajouta : « J'éprouve un plaisir plus :< vif à m'asseoira une table pauvre portant de petites :( aumônes; qu'à une table somptueuse chargée de plats « presque innombrables (i). »
Peut-être trouvera-t-on quelque chose d'excessif dans cette attitude de François, mais n'est-il pas vrai que le tireur doit viser plus haut que le but pour l'atteindre? Si le Patriarche des Mineurs n'avait pas aussi fortement insisté sur l'observation rigoureuse de la pauvreté volontaire, que resterait-il aujourd'hui de son enseignement? Et cependant cet enseignement est aujourd'hui tout aussi actuel qu'au moyen âge. Vit-on jamais la soif de l'or dévorer davantage l'humanité? Vit-on jamais davantage les gens classés d'après leur fortune, réelle ou supposée? Le mariage, par lequel se constitue la véritable cellule sociale, n'est-il pas avant tout, la plupart du temps, l'association d'intérêts soigneusement discutés, évalués, équilibrés au préalable? Et ce néomalthusianisme qui menace de conduire au tombeau les nations, n'est-il pas causé par le désir e&éné du père de laisser à son fils le plus de richesse possible? Ah ! si quelque raison de ne pas désespérer de notre temps subsiste, malgré tous les S5nnptômes de décomposition que nous constatons, c'est précisément le fait que les néo-malthusiens s'éliminent d'eux-mêmes avec rapidité et que seules finiront par demeurer les familles où l'on a foi dans la vie, c'est-à-dire foi au moins implicite en la Providence, les familles nombreuses où les parents, quelle que soit leur fortune présente, estimeront leur tâche rempUe quand ils légueront à leurs enfants de nobles traditions. Vienne cet heureux temps ! une fois l'argent redevenu pour eux im simple moyen d'indépen-
(i) II Cel., 73.
dance, au lieu d'être le but suprême de la vie, les hommes retrouveront la paix et la joie dans leur cœur (i).
Car la paix et la joie sont les fruits de la pauvreté d'esprit. N'excitant point l'envie et n'en éprouvant pas lui-même, le pauvre d'esprit goûte la paix, et parce qu'il en sait la douceur il cherche à la procurer à autrui. Au début de tous ses discours, François reconmiande la paix : Dominus det vohis facem (2). A peine a-t-il commencé son apostolat, que nobles et bourgeois d'Assise se réconcilient et signent, le 9 novembre 1210, un accord dont le texte est parvenu jusqu'à nous (3). A Arezzo, il rétablit la paix dans la ville (4). A Bologne, d'après un texte de Thomas de Spalato qui se rapporte à l'été de 1222 et que nous avons déjà rencontré, « Dieu donnait à ses paroles une telle ef&cacité, qu'un grand nombre de gentilshommes, extrêmement animes les uns contre les autres, et dont la fureur avait déjà répandu
(i) Je relis iine page de William James, qui me paraît renfermer la meilleure apologie qu'on ait faite de l'absolue pauvreté prpfessée par François. La voici : « L'attitude virile de celui qui ne se soucie pas de rien posséder est moralement supérieure à l'amour de la propriété. Mais il existe dans une âme religieuse un motif plus profond de renoncer à tout : c'est l'intime satisfaction qu'elle éprouve à s'abandonner entre les mains de Dieu. Tant que l'on conserve par devers soi quelque ressource temporelle, que l'on s'accroche à im reste de prudence, l'abandon 2 n'est pas complet, la crise n'est pas dénouée, la crainte monte la garde * à la porte de la conscience, on se défie encore de Dieu, Comme im navire ballotté entre deux ancres, nous sommes suspendus entre le secours de Dieu, que nous implorons, et nos propres efforts, que nous croyons indispensables. Un médecin peut se trouver en présence d'un conflit analogue, dans l'esprit d'un alcoolique ou d'un morphinomane qui lui demande de le guérir. Il voudrait bien que le doctemr le fasse triompher de son vice, mais il n'ose pas afîronter l'abstinence totale. Le poison doDt il est l'esclave le tient encore enchaîné. Il en dissimxile sous ses vêtements, il s'en prociure en cachette, il en fait pour ainsi dire la contrebcinde. De même im homme dont la régénération n'est pas achevée se confie encore en ses propres moyens. L'argent qu'il conserve par devers lui est comme la potion calmante que le malade soufîrant d'insonmie garde près de son lit. Il cherche un secours en Dieu, mais il se dit pourtant que l'autre secours est là, sous sa main. » (W. James, l'Expérience religieuse, éd. fr., Paris, 1906, p. 272-273.) (2) I Cel., 23.
{3) Texte dans la Storia d'Assisi, d'Antonio Cristofani, t. I®', pp. 123-129. On en trouvera un bon résumé dans lesVies de saint François, écrites par Le Monnier, I, pp. 165-167 ; Paul Sabatier, pp. 134-135 ;
JOERGÉNSEN, pp. 145-147.
(4) n Cel., 108.
Î22 SAINÏ FRANÇOIS d'ASSISE
beaucoup de sang, se réconcilièrent publiquement ».
Avec la paix il prêche la joie : « Un jour qu'il voyait un de ses compagnons montrer un visage triste et morose, il lui dit, un peu rudement : « Il ne convient pas « qu'un serviteur de Dieu donne aux hommes le spectacle « de la tristesse ou du trouble, mais au contraire celui « de la constante affabilité. Examine tes offenses dans « ta chambre, et, devant ton Dieu, pleure et gémis. « Puis, de retour parmi les frères, laisse là ta tristesse, « et prends le même air que les autres. » Il ajouta quelques mots et conclut ainsi : « Ceux qui sont jaloux du salut « des honunes me haïssent fort ; sans cesse, ne pouvant « y réussir en moi, ils s'efforcent de jeter le trouble dans « mes compagnons. » Il aimait à ce point les hommes remplis de joie spirituelle que, dans un chapitre, corome recommandation générale, il avait fait écrire ces mots : « Que les frères aient soin de ne pas paraître extérieu- « rement sombres ou h57pocritement tristes, mais qu'ils « se montrent joyeux dans le Seigneur, ouverts, gais et « aimables comme il convient (i). »
Et encore :
« La plus suave défense contre les mille embûches de l'ennemi, c'est, af&rmait-il, la joie spirituelle. » Il avait coutume de dire : « Quand le diable a pu ravir à un serviteur de Dieu la joie de l'âme, il est au comble de ses vœux. Il porte avec lui une poussière qu'il peut, à son gré, souffler dans les recoins de la conscience pour obscurcir le clair regard de l'esprit et l'éclat d'une vie pure ; mais quand le cœur est plein de la joie spirituelle, c'est en vain que le serpent répand son venin mortel. Les démons n'ont aucune prise sur le serviteur du Christ qu'ils voient remph d'une sainte allégresse. Si, au contraire, son âme est éplorée, désolée, chagrinée, elle se laissera facilement "absorber par la tristesse ou entraîner vers les vaines joies, » Aussi François s'appHquait-il à vivre toujours dans la joie du cœur... Il évitait avec le plus grand soin cette maladie si fmieste de la mélancolie, et quand il s'apercevait qu'elle commençait à s'iu'filtrer dans son âme, il recourait bien vite à la prière. Il disait encore : « Lorsqu'un serviteur de Dieu ressent un trouble
(i) II Cet., 128.
quelconque, comme cela peut axriver, il doit sur-lechamp se lever, prier et demeurer en présence du Père jusqu'à ce que lui ait été rendue sa joie spirituelle. Mais s'il persiste dans cette tristesse, alors se développera en lui le mal babylonien qui, s'il n'est lavé dans les larmes, produira dans son cœur une rouille tenace (i). »
Ainsi le chrétien doit s'appliquer à vivre dans la joie spirituelle, mais il sait qu'il ne lui appartient pas de se mettre en cette joie, parce qu'elle est un don de Dieu, et si, l'ayant dans son cœur, il sent qu'elle lui échappe, il prie sans relâche jusqu'à ce qu'elle lui ait .été rendue. Si tu veux éviter de tomber dans la tristesse, « pourquoi ne gravis-tu pas l'heureuse montagne qui est le principe et la cause de toute joie »?
Perche non sali il dilettoso monte
Ώ principio e cagion di lutta gioia? (2)
Nous voici donc devant le second aspect de l'ascèse franciscaine, aspect sans lequel cette ascèse ne serait qu'une discipline moralisante renouvelée du stoïcisme. Comme le dit M. Henri Bremond, « l'ascèse, prise en soi, n'est pas plus chrétienne que païenne : elle est ascèse et voilà tout (3) ». Ce qui caractérise l'ascèse chrétienne, c'est qu'elle postule que l'homme a pour fin suprême, non le perfectionnement de son moi, mais la gloire de Dieu, qu'il ne peut rien sans la grâce, et que Jésus est notre voie et notre modèle. Dès lors, tout en ne négligeant aucun effort pour atteindre au bien, le chrétien associe perpétuellement à cet effort l'invocation à l'aide d'en haut. Veillez et priez ne sont pas chez lui deux attitudes successives et indépendantes l'une de l'autre; ce sont deux aspects indissolubles du même mouvement de son âme. Nous parlons de la prière franciscaine à
(i) // Cel., 125.
(2) Dante, Inferno, 1, 77-78.
(3) Revue d'ascétique et de mystique, Toulouse, année 1922, p. 425.
propos de la pratique de là joie; nous aurions pu tout aussi bien joindre pratique et prière à propos de lachasteté, de rhumiHté, de l'obéissance ou de la pauvreté.
Nous avons déjà vu, dans un autre chapitre, que la prière, chez saint François, est essentiellement une élévation de l'âme pour adorer et louer son Créateur. Ce caractère théocentrique, c'est à la liturgie romaine qu'elle le doit. Rien de plus théocentrique, en effet, que la prière pubhque de l'Eglise. Qui n'a présent à l'esprit le Gloria in excelsis et le Te Deuml Qui ne sent monter à ses lèvres la doxologie qui clôt tous les psaumes, et le Deo grattas, et le Laus iibi Domine, Rex œUrnce gloriœ! Or, François, qui est la prière faite homme, s'attache à prier liturgiquement. « Que les clercs récitent l'of&ce divin suivant l'usage de la sainte Éghse romaine (i) », prescrit-il à ses fils. On conserve encore, au monastère de Sainte-Claire, à Assise, le bréviaire dont il se servait, et, au commencement de ce hvre vénérable, on relève l'inscription suivante, qu'y a placée frère Léon (2) :
Le bienheureux François acquit ce livre de ses compagnons frère Ange et frère Léon. Tant qu'il fut bien portant, il voulut toujours réciter l'0-ffi,ce ainsi que la Règle le prescrit, et, durant sa maladie, quand il ne pouvait le réciter, il voulait au moins l'entendre. C'est ainsi qu'il fit tant qu'il vécut. Il fit de plus écrire cet évangéliaire afin qu'on lui lût l'évangile du jour, quand il ne pouvait entendre la messe du fait de la maladie ou de tout autre empêchement manifeste. C'est encore ainsi qu'il fit tant qu'il vécut. Il disait, en effet : « Quand je ne puis entendre la messe, j'adore en oraison le corps du Christ avec les yeux de mon âme de la même manière que je le vois à la messe. » Après avoir entendu ou lu l'évangile, le bienheureux François, par très profond respect pour le Seigneur, baisait toujours le livre...
Thomas de Celano nous dit de son côté : « Il apportait à la récitation des heures canoniales autant de crainte
(i) Régula II, cap. III, dans les Opuscula, p. 66. (2) V. la brochure du P. Edouard d'Alençon : De breviario S. P. Franàsci, Rome, 1898.
que de dévotion. Bien qu'il sou&ît des yeux, de Testomac, de la rate et du foie, il ne voulait pas, pendant la psalmodie, s'appuyer contre la muraille ou la cloison, mais toujours debout sans capuchon, ne laissant pas errer çà et là ses regards, il récitait les heures sans en omettre une syllabe. Quand il allait à pied par le monde, il suspendait sa marche pour dire son Of&ce, et quand il voyageait à cheval, il mettait pied à terre. Un joiir qu'il revenait de Rome et qu'il pleuvait sans arrêt, il descendit de cheval pour réciter l'Office et resta longtemps debout, si bien qu'il fut complètement trempé par la pluie. Il disait parfois : « Si l'on donne du repos « au corps pour qu'il prenne sa nourriture qui deviendra « avec lui la proie des vers, quelle paix et quelle tran- « quillité ne faut-il pas assurer à l'âme pour qu'elle « reçoive son aliment, qui est Dieu même (i). »■
Ainsi, l'Office doit être, non seulement lu, mais psalmodié, et François a pris soin, dans une de ses lettres, d'indiquer les principes dont ses fils ont à s'inspirer dans leur chant :
Que les clercs, écriit-il, disent l'Of&ce avec dévotion devant Dieu, ne faisant pas attention à la mélodie de la voix, mais à l'union du cœur ; que la voix s'unisse à la pensée, et la pensée à Dieu; qu'ils puissent tous plaire à Dieu par la pureté de leur conscience, et non pas flatter les oreilles des assistants par la délicatesse de leur voix {2).
A quel point cet appel à la ferveur était entendu, nous le savons par le témoignage de Thomas d'Eccleston, en sa chronique de l'arrivée des Mineurs en Angleterre, En 1224, neuf frères envoyés par François, quatre clercs et cinq lais, débarquaient à Douvres. Même quand ils n'étaient que trois ou quatre ensemble, les clercs chantaient l'Office avec solennité (3). C'est notamment ce qui arriva en 1225, le jour de saint Laurent, à la jeune communauté de Cambridge, qui ne comptait que trois clercs, dont un novice, celui-ci tellement perclus qu'il fallut le porter à la chapelle, et qu'il pleurait de doxileur
(i) // Cel., 96.
(2) Lettre au chapitre général, dans les Opuscuîa, p. io6.
{^'^)2Analeda /r., t. I, p. 227.
tout en psalmodiant (i). Aux fêtes principales la ferveur était telle que les Vigiles duraient parfois toute la nuit (2). L'acte liturgique était devenu contemplation.
Telle était, d'ailleurs, la prière de leur Père. « S'il la commençait le soir, nous dit Thomas de Celano, il la terminait à peine au matin (3) ». Pour mieux s'y recueillir, « il se rendait insensible à tous les bruits du dehors, et, de toutes ses forces, il recueillait ses sens extérieurs et maîtrisait les mouvements de son âme... Il nichait dans les crevasses des rochers ou habitait dans les trous des murailles. Avec une sainte dévotion, il recherchait les maisons abandonnées et y restait très longtemps, anéanti dans les plaies du Sauveur. Fréquemment, il se retirait dans des lieux déserts, pour pouvoir occuper son esprit uniquement de Dieu (4) ».
S'il faut en croire saint Bonaveure, François eût voulu s'adonner entièrement à la contemplation. A un certain moment, il aurait dit à ses fils : « J'ai reçu plus de grâce pour prier que pour prêcher », et il ne serait sorti de doute que le jour où, ayant invoqué Dieu, frère Silvestre, en l'ermitage des Carceri, et Claire avec ses compagnes, à Saint-Damien, lui auraient transmis, sans s'être concertés, l'avis de continuer de prêcher la pénitence aux honunes (5).
Toutefois, comme il redoutait l'empoussièrement des pieds spirituels, il avait coutume de faire deux parts de son temps, employant l'une au bien du prochain et consacrant l'autre au recueillement de la contemplation (6). A ceux de ses fils qui entendaient se retirer pour quelque temps dans un ermitage, il enjoignait de passer alternativement du rôle de Marie à celui de Marthe. Voici d'ailleurs les prescriptions qu'ils devaient observer :
Que ceux des frères qui veulent vivre religieusement dans les ermitages soient trois ensemble ou quatre tout au plus. Que
(i) Analeda fr., t. I, p. 226.
(2) Analecta fr., t. I, p. 227.
(3) I Cet., 71.
(4) / CeL, 71.
(5) S. BoNAVENTURE, Legenda maior, XII, i et 2,
deux d'entre eux jouent le rôle de mères et les deux autres celui d'enfants, ou un tout au moins. Que les premiers mènent la vie de Marthe et les deux autres la vie de Marie-Madeleine.
Que ceux qui mèneront la vie de Marie aient une clôture et que chacun y ait sa cellule, et qu'ils ne demeurent ni ne couchent ensemble. Qu'ils disent toujours Compiles de jour quand le soleil est sur son couchant; qu'ils s'appliquent à garder le sUence, qu'ils récitent leurs Heures et se lèvent à Matines, et qu'ils cherchent d'abord, le royaume de Dieu et sa justice. Et en temps convenable qu'ils disent Prime et Tierce, et après Tierce qu'ils ne soient pas tenus au silence, et qu'ils puissent aller et parler avec leurs mères, et, s'ils veulent, qu'ils puissent leur demander l'aumône pour l'amour du Seigneur Dieu, comme de petits pauvres. Et ensuite qu'ils récitent Sexte et None, et Vêpres, à l'heure voulue.
Et dans la clôture à l'intérieur de laquelle ils habitent, qu'ils ne laissent personne entrer ou manger. Et que les frères qui jouent le rôle de mères s'appliquent à s'écarter de tout étranger et, par obéissance à leur gardien, qu'ils éloignent tout le monde de leurs enfants, et que personne ne puisse leur parler. Et que ces enfants ne s'entretiennent avec personne, si ce n'est avec leurs mères ou avec leur gardien, quand il lui plaira d'aller les visiter avec la bénédiction de Dieu. Que les enfants prennent quelquefois la place des mères', à tour de rôle, comme il leur aura plu d'en disposer. Et que tous s'appliquent à l'observance fidèle et empressée de tous ces avis (i).
François n'hésitait jamais, quant à lui, à abandonner le rôle de Marie dès que le bien spirituel du prochain le demandait : « Il disait que rien ne doit passer avant le salut des âmes et il en donnait très souvent la preuve, en rappelant que le Fils unique de Dieu a consenti, pour les âmes, à être mis en croix... Il ne se regardait pas comme un ami du Christ s'il n'aimait pas les âmes que le Christ a aimées (2). »
Mais parfois il arrivait que Dieu ne le laissait point à l'activité de Marthe, et que, brusquement, en pubhc, François sentait venir l'extase. Il se faisait alors un abri avec son manteau, ou, s'il n'avait pas de manteau, il se couvrait le visage de sa manche, mettant toujours quelque chose entre lui et les assistants, afin qu'ils ne s'aperçussent pas de la visite de Dieu. Il ne criait d'ail-
(i) De religiosa habitatione in eremo, dans les Opuscula, p. 83. (2) II Cel., 172.
leurs ni ne gémissait, et le ravissement allait sans suffocations ni signes extérieurs (i).
Certain jour pourtant une foule entière le surprit dans la contemplation des choses célestes. Il voyageait à âne et devait passer par Borgo-San-Sepulcro. A cette nouvelle, de toutes parts des hommes et des femmes accoururent pour le voir et le toucher par dévotion. On le toucha, on le bouscula, on coupa des morceaux de sa tunique pour en faire des reliques. Quant à lui, il était insensible à tout cela et, comme un corps sans âme, il ne s'aperçut de rien. Il continua enfin sa route, et il avait laissé loin derrière lui la ville quand, revenant à lui, il s'inquiéta de savoir si Ton en approchait (2). Élevé plus haut que toute science, il ne savait plus rien que son amour.
(1) II Cel., 94.
(2) // Cel., 98.