‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 11 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quand François, ayant renoncé à la vie d'ermite, se mit à prêcher la pénitence aux foules, plus d'un de ses auditeurs dut être tenté de lui demander, comme les disciples de Jean-Baptiste à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? » La chrétienté était en effet dans ime grande attente, et cette attente avait été déjà déçue plus d'une fois.

Le douzième siècle avait connu une prospérité inome. Les croisades, si elles semblaient vouées à l'échec au point de vue militaire, avaient déterminé un merveilleux développement de l'art, de l'industrie et du commerce, et l'afeanchissement des serfs, le mouvement communal et les progrès de la bourgeoisie n'avaient pu que favoriser cet essor de l'activité pacifique. L'Église avait largement bénéficié de l'enrichissement général, et de tous côtés abbayes et cathédrales s'étaient élevées, souvent en remplacement d'édifices encore en parfait état, mais qui ne répondaient plus au goût du jour. Les fidèles fournissaient à l'envi l'argent, la main-d'œuvre nécessaires à ces constructions, et leur générosité était à ce point intarissable, que, non contents de subvenir aux fondations nouvelles, ils accroissaient sans relâche

le patrimoine des vieilles abbayes. De 1164 à 1201, Clairvaux, l'abbaye de Saint Bernard, reçut ainsi neuf cent soixante-quatre donations, soit, en moyenne, un peu plus de vingt-cinq par an (i).

Cette accumulation de biens temporels entre les mains des clercs était mortelle à la ferveur. L'incontinence et la simonie étaient deux vices également répandus dans le monde ecclésiastique, et la fréquence avec laquelle ils sont flétris dans les décrets des conciles atteste assez l'impuissance des chefs de l'Église à les réprimer. L'un et l'autre figurent en effet dans les canons des trois premiers Conciles de Latran, en 1123, en 1139, ^t ^^ ^^79' et ils occupent encore une large place, au siècle suivant, dans la collection d'anecdotes du dominicain Etienne de Bourbon (2).

D'après cet auteur, saint François, dans son célèbre sermon devant les cardinaux, a montré « comment ceux qui auraient dû constituer la parure de l'Église, la souillaient par leurs vices honteux et la rendaient abominable à tous (3) ».

Or, la désaffection des fidèles pour les clercs était à ce

(i) A. LucHAiRE, la Société française au temps de Philippe Auguste, Paris, 1909, p. 229.

(2) A. Lecoy de la Marche, Anecdotes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit d'Etienne de Bourbon; Paris, 1897. Qu'on lise dans ce livre les traits de Guillaume, évêque de Paris, contre les prélats simoniaques (n° 444), le tour joué à un prêtre de Lorraine qui avait refusé d'ensevelir un défunt faute d'honoraires (n" 445), le fait analogue arrivé à Lyon (n° 446), la misère apportée aux prêtres par leurs concubines (n° 452), l'histoire du prêtre qui, après avoir ramené au bien une courtisane, est entréiîné au mal par elle (n" 456), l'anecdote du prêtre du diocèse de Grenoble enfermé dans une armoire et vendu avec elle par un mari outragé (n° 470), les deux histoires de clercs ruinés et abandonnés par leurs maîtresses (n"' 471 et 472). L'Italie n'est pas différente. Salimbene y flétrit les prêtres usuriers et fomicateurs (Ed. Holder-Egger, dans les Monum. Germ. Hist., SS., t. XXXII, p. 425) ; il en cormaît beaucoup qui, pour justifier leur ineonduite, prétendent que saint Paul aurait dit : Et si non caste, tamen caute (p. 391), texte qui, bien entendu, ne se trouve pas dans saint Paul. Je dois me borner à indiquer le discoxirs tenu en 1261 par l'archevêque de Ravenne aux prêtres de son diocèse (p. 403), et l'efiroyable anecdote, racontée par le pape Alexandre IV à saint Bonaventure (p. 409). Qu'on lise encore l'histoire de l' évêque de Faenza, Jacques III de Petrella (p. 426) et celle de Jean de Bondeno, chanoine de Ferrare

(3) A. Lecoy de là Marche, op. cit., n° 407,

l'action conquérante 131

moment d'autant plus périlleuse que, persécutés par l'impératrice Theodora au dixième siècle, puis par l'empereur Alexis Comnène vers 1118, les tenants du vieux manichéisme oriental étaient venus chercher un refuge en Occident, et plus spécialement dans l'Italie du Nord et le Languedoc. C'étaient les Cathares, également appelés Albigeois en France et Patarins en Italie (i).

Aux yeux des Cathares, l'Église romaine ne représente en rien l'Église du Christ, pas plus que les papes ne sont les successeurs de saint Pierre, lequel n'est jamais venu à Rome. La véritable Église du Christ est ceUe qui, par l'imposition des mains, libère les âmes, esprits tombés du ciel dans un corps qui est l'œuvre du Mauvais. Ses fidèles, ou croyants, doivent renoncer à la foi de l'Éghse romaine, puisque celle-ci n'est autre que Satan, et s'engager à recevoir, ne fût-ce qu'à l'heure de la mort, la pleine initiation, ou consolamentum, qui en doit faire des saints, ou, pour parler le langage de la secte, des ^parfaits. Pour les parfaits, toute action corporelle est nécessairement viciée, et par suite mauvaise; aussi observent-ils une abstinence rigoureuse. Ils font trois carêmes par an : le premier, de la Saint-Brice (13 novembre) à Noël; le second, de la Quinquagésime à Pâques ; le troisième, de la Pentecôte à la fête des saints Pierre et Paul. La première et la dernière semaine de ces carêmes, ils jeûnent au pain et à l'eau; les autres semaines, ils ne jeûnent ainsi que trois jours durant, mais ils en font autant toute l'année, à moins qu'ils ne soient malades ou en voyage. Jamais ils ne mangent de viande, d'œufs, de fromage. Ils considèrent le mariage comme une chose abominable, pire même que le libertinage. Celui-ci n'est en efîet que passager ; on peut en avoir honte et ne s'y Hvrer qu'en cachette; on peut même s'en repentir et y renoncer; au contraire on n'a pas honte du mariage et nul ne songe à s'en retirer (2).

Ces doctrines, les parfaits s'ingéniaient à les répandre de tous côtés. « Ils allaient par les villages et les cam-

(i) M. Paul Sabatier pense que le nom de Patarins leur fut donné à cause du quartier des fripiers, la contrada dei Patari, qu'ils habitaient à Milan {Vie de saint François d'Assise, p. 48, note 2).

(2) Je résume d'après l'excellent exposé de l'abbé E. Vacandard, l'Inquisition, Paris, 1907, pp. 81 à 123.

pagnes, dans les villes et les marchés, parmi les mendiants, les ouvriers et les paysans ; ils s'introduisaient dans les maisons, sans qu'aucun signe extérieur révélât leur identité : agneaux et colombes d'apparence, de ton et de langage, loups dans le cœur, comme disaient les catholiques. Ils adressaient la parole aux hommes simples et aux femmes, leur parlaient tout d'abord de Dieu, des vertus, du salut de l'âme ; puis ils s'attardaient longuement sur les vices du clergé, ses richesses, le joug qu'il faisait peser sur le peuple. Ils glissaient quelques propos sur le culte, qui engendrait des abus, comme la vénération des images, ou qui répugnait au sens commmi, comme la doctrine de la transsubstantiation. Enfin ils abordaient la partie métaphysique et théologique de la religion, jetant à bas les dogmes cathohques et insinuant leurs croyances... Si le Cathare parlait à un pauvre diable qui maudissait sa pauvreté, il commençait par le prendre en compassion, puis il incriminait les chrétiens riches, les prélats et les clercs qui auraient dû mener une vie évangélique et assister les humbles, afin qu'aucun de ceux-ci ne fût en proie à la misère ; dans l'Église primitive personne n'en avait pâti, et personne n'en pâtissait parmi certains hommes qu'il connaissait bien, de vrais disciples de l'Évangile, toujours prêts à partager avec les pauvres qui venaient à eux. Il ajoutait que les prélats et les clercs étaient hors de la foi et persécutaient les justes comme la Synagogue avait persécuté les apôtres (i). »

Ces discours étaient écoutés, et les Cathares faisaient partout des adeptes. Au début du treizième siècle, d'après Césaire d'Heisterbach, on en rencontrait dans près d'un millier de villes, spécialement dans le Languedoc et la Lombardie (2). A Assise même, le podestat élu en 1203 est un Cathare, Giraldo di Gilberto.

Et, en dehors des recrues qu'ils faisaient directement dans l'ÉgUse romaine, les Cathares voyaient bien sou-

(i) G. VoLPE, Movimenti religiosi e sette ereticali nella società médiévale italiana; Florence, s. m. (1922), p. 63.

(2) Dialogi, Anvers, 1604, p. 289. V. une énumératîon des églises cathares, avec exposé de leurs doctrines, dans la Summa de Catharis et LeonisUs éditée par Martêne, Thésaurus nov. anecdot., t. V, p. 176:?, 767, 1770, I773-I774-

l'action conquérante 133

vent leurs rangs se grossir des hérétiques que cette Église avait rejetés de son sein. Ils s'assimilèrent, entre autres, les disciples d'Arnaud de Brescia : les Amaldistes.

Au second tiers du douzième siècle, le moine Amauld de Brescia avait voulu ramener l'Église et le clergé à la pauvreté évangélique. Il prétendait que ni un clerc ayant une propriété, ni un évêque détenant des fiefs d'une couronne, ni xm moine ayant quelque bien ne pouvait faire son salut. Il niait de plus l'efi&cacité des sacrements administrés par de mauvais prêtres et engageait les fidèles à se confesser l'un à l'autre plutôt que de solliciter l'absolution d'un clerc en état de péché. Condanmé par le concile de Latran en 1139, il était passé en France, puis en Suisse, mais avait reparu en Italie dès 1144. Excommunié par le pape Eugène III, il avait été mis à mort à Rome en 1155, à la suite d'une émeute, et l'on avait dû brûler son corps et jeter ses cendres dans le Tibre, de peur que le peuple ne les recueillît et ne les honorât comme les restes d'un martyr (I).

Arnaud de Brescia avait cru trouver dans ime révolution pohtique le moyen de faire revivre l'Éghse primitive. Le Lyonnais Pierre Valdez n'a, au contraire, rien d'im tribun; peut-être même ne doit-il pas être tenu pour responsable de l'hérésie dans laquelle devaient tomber ses disciples (2).

C'était tm riche marchand, assez peu lettré, et qui, soucieux de comprendre le sens des Évangiles, se les faisait traduire en langue vulgaire. Un jour, un des prêtres qu'il rétribuait à cet effet lui ayant répété le

(i) A. Hausrath, Arnold von Brescia, Leipzig, 1891 ; du même autemr, Die Arnoldisten, Leipzig, 1895 ; Vacandard, Vie de saint Bernard, t. IL PP- 235-258, 465-469.

(2) « Ils enseignèrent l'Évangile pour attester la pureté de leur doctrine, et rien ne prouve que, dans les années où Valdez resta à la tête des Pauvres de Lyon, ils aient tiré de cet enseignement d'autres principes moraux, ni qu'ils s'en soient servis pour battre en brèche l'autorité ecclésiastique. » (P. Axphandéry, les Idées morales chez les hétérodoxes latins au début du treizième siècle; Paris, 1903, p. 121-

conseil : « Si tu veux être parfait, va et vends tout ce que tu as », il distribua ses biens aux pauvres et s'en alla par les rues et les places prêcher la pauvreté. Son exemple fut suivi, et Valdez se trouva bientôt entouré d'un groupe de « Pauvres en esprit », ainsi qu'ils s'appelaient eux-mêmes (i). Aucune hiérarchie n'existait entre ces gens (2), mais, bien entendu, Valdez exerçait sur eux im ascendant considérable. Fermement assuré que sa doctrine était orthodoxe, il vint, en 1178, se présenter au pape Alexandre III, qui présidait alors à Rome le troisième concile de Latran. Le pontife l'accueillit paternellement, approuva son vœu de pauvreté volontaire et lui permit, ainsi qu'à ses compagnons, de prêcher avec la permission de l'Ordinaire (3). Cette condition ne fut malheureusement pas observée. A Lyon même, l'archevêque Jean aux Blanches-Mains ayant interdit aux « Pauvres en esprit » de « se mêler des Écritures en les commentant ou les prêchant », leur « maître » (était-ce encore Pierre Valdez?) répondit fièrement : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes, car c'est Dieu qui a prescrit à ses apôtres de prêcher l'Évangile à toute créature (4). » C'était le schisme, et, en 1184, au concile de Vérone, le pape Lucius III enveloppa dans un même anathème Cathares et Pauvres de Lyon (5).

Du schisme à l'hérésie il n'y a qu'un pas, et les Vaudois ne tardent pas à le franchir. De l'exaltation de la pauvreté évangélique ils passent aux attaques contre les clercs et déclarent être les seuls véritables disciples du Christ ; à l'autorité du Pape ils opposent celle de l'Écriture, que chacun lit en langue vulgaire; ils disent que l'âme du premier homme était une portion de la- substance divine, et que l'âme de tout homme de bien n'est autre chose que l'Esprit Saint ; ils nient le purgatoire, l'efficacité des

(i) A. Lecoy de la Marche, op. cit., p. 290.

(2) P. Alphandéry, op. cit., p. 135,

(3) Chrome, anon. canonici Laudunensis, dans Recueil des historiens de la France, t. XIII, p. 682.

(4) A. Lecoy de la Marche, op. cit., p. 292.

(5) Et quoniam nonnulli, sub specie pietatis virtutem eius... denegantes, authoritatem sibi vindicant prcedicandi.,., omnes qui vel prohibiti, vel non missi, prater authoritatem ab apostolica Sede vel episcopo susceptam, publiée vel private prcedicare pmsumpserint..., pari vinculo perpetui anathematis innodamus. Mansi, Concil. XXV, 4477-

l'action conquérante 135

prières et des bonnes œuvres appliquées aux défunts, la nécessité des mortifications, corporelles; Us attribuent à tout homme ou femme en état de grâce le pouvoir sacerdotal de lier et de délier ; ils nient à l'Église romaine le droit d'excommunier et réservent ce droit à Dieu seul ; ils se moquent des indulgences, repoussent le culte des saints et qualifient de fête des pierres la dédicace des églises. En Italie, Jean de Ronco se fait, vers 1205, le promoteur d'un mouvement plus radical encore, celui des Pauvres Lombards. Ses adeptes préconisent le mariage des clercs ; ils nient toute valeur à la tradition, alors que les Vaudois de France et d'Allemagne reconnaissent encore celle-ci quand ils en trouvent le fondement dans l'Écriture; ils refusent aux prêtres indignes le droit de consacrer et englobent dans leur réprobation tous les prêtres de l'Église romaine, tandis que les Pauvres de Lyon continuent à déclarer que la validité des sacrements est indépendante de la^ moralité du ministre. Ils ont, comme les Cathares, une hiérarchie à deux degrés : les Parfaits et les Croyants. Aussi Salve Burce, de Plaisance, pourra-t-il leur dire en 1235 : « O Pauvres de Lyon et Lombards..., regardez combien vous êtes imis aux hérétiques Cathares (i) ! »

Cependant, l'Éghse ne renonçait pas à ramener à l'orthodoxie ses fils égarés. En 1206, une conférence à laquelle assista saint Dominique eut lieu à Pamiers entre des prêtres du midi de la France et des moines

(i) Salve Burce, Supra Stella, dans Doellinger^ Beitraege zur Sektengeschickfe des Mittelalters, Mimich, 1890, t. II, pp. 52-84; Raynier Sacconi, Summa de Catharis et Leonistis et Pauperibus de Lugduno, dans Martène, Thésaurus novus anecdotorum, t. V, pp. 1457-1776; Etienne de Bourbon, Tractatus de haeresi Pauperum de Lugduno, même recueil, t. V, pp. 1779 et stiiy. ; A. Lecoy de la Marche, op. cit., pp. 293-299 ; MoNETA, Adversus Catharos et Valdenses lihri quinque, éd. Richini, Rome, 1743 ; Bemardi Fontiscalidi, Liber contra Waldenses, dans Migne, P. L., CCIV ; K. Muller, Die Valdenser und ihre einzelve Gruppen bis zum Anfang des XIV^" lahrhunderts, dans Theologische Studien und Kritiken, 1886, pp. 665-732 et 1887, pp. 45-146 ; Preger, Ueber die Verfassung der franzôs Waldensiern in der âlteren Zeit, dans les Abhandlungen d. k. k. Akad. d. Wissenchaften de Bavière, hist., t. XIX (1891). L'origine des Pauvres Lombards reste obscure et discutée. V. Luigi Zanoni, Gli Umiliati nei loro rapporti con l'eresia, l'industria délia lana ed i comuni nei secoli XII e XIII, Milan, 191 1, pp. 27-34 et 79-86.

de Citeaux, d'une part, et des Pauvres de Lyon, d'autre part. Un certain nombre de ceux-ci renoncèrent à leurs erreurs, et, sous la conduite de l'un d'eux, Durand de Huesca, ils vinrent demander au pape Innocent III une règle de vie et prononcer aux pieds du Pontife leur profession de foi : « ... Nous ne condamnons pas le serment, et nous croyons d'un cœur pur qu'il est licite de prêter serment... Nous croyons que la prédication est fort utile et louable, mais nous croyons qu'on ne peut s'y livrer sans l'ordre ou la permission du Souverain Pontife ou sans l'autorisation de l'Ordinaire... Nous avons renoncé au siècle, et, sur l'inspiration du Seigneur, nous avons distribué nos biens aux pauvres et décidé d'être pauvres ; ne voulant point nous soucier du len^ demain, nous n'acceptons ni or, ni argent, ni quoi que ce soit au delà de la nourriture quotidienne et du vêtement. Nous nous sommes proposé de suivre les conseils évangéliques comme des préceptes ; nous nous adonnons à la prière sept fois par jour, aux heures, canoniales, récitant quinze fois le Pater, le Credo, le Miserere mei, Deus, et d'autres oraisons. En outre, comme nous sommes clercs pour la plupart, et presque tous instruits, nous avons décidé de donner tous nos soins à la lecture, aux exhortations, à l'enseignement, à la controverse contre toutes les sectes d'erreur. Toutefois les controverses seront confiées aux frères les phis doctes, fermes dans la foi catholique et instruits dans la loi du Seigneur, afin que les adversaires de la foi catholique et apostolique soient confondus. Nous avons jugé bon, d'autre part, de confier aux plus distingués et aux plus instruits dans la loi du Seigneur et les sentences des saints Pères le soin d'enseigner dans notre école la parole de Dieu à nos frères et à nos amis. Nous le ferons avec l'autorisation des prélats, que nous vénérons comme il convient, pour avoir des frères aptes à la controverse et instruits dans la sainte Écriture, habiles à exposer la sainte doctrine à ceux qui errent, à les ramener par tous moyens à la foi et à les faire rentrer dans le giron de la sainte Église Romaine. Nous entendons garder inviolablement une virginité et une chasteté perpétuelles, et nous nous proposons de faire chaque année deux carêmes et de jeûner selon la règle ecclésiastique en usage. Nous avons

décidé de porter l'habit religieux et modeste que nous avons coutume de revêtir, avec des sandales façonnées de telle sorte qu'on reconnaisse clairement et sans hésitation que nous différons . maintenant et à tout jamais, de corps comme de cœur, des Pauvres de Lyon, à moins que ceux-ci ne reviennent à l'unité catholique. Nous recevons les sacrements ecclésiastiques des mains des évêques et des prêtres dans les diocèses et les paroisses que nous habitons, et nous leur rendons l'obéissance et le respect qui leur sont dus. Si quelque sécuHer entend se mettre sous notre direction, à moins qu'il ne soit apte à exhorter le peuple et à argumenter contre les hérétiques, il doit vivre chez lui dans l'ordre et la rehgion, administrer ses biens conformément à la justice et à la miséricorde, travailler de ses mains, verser à l'Éghse la dîme, les prémices et les offrandes d'usage (i). »

Ces convertis, qui reçurent le nom de Pauvres Catholiques, firent des prosélytes. Vêtus de blanc ou de gris, ceux-ci, mettent tous leurs biens en commun, font vœu de chasteté, s'imposent des jeûnes rigoureux, ne couchent daQs un ht qu'en cas de maladie. L'un d'eux fait bâtir une communauté où vivent d'un côté des hommes, et de l'autre des femmes, et cette communauté dessert un hôpital de cinquante hts, ouvert aux malades, aux infirmes, aux indigents, aux enfants abandonnés, aux parturientes ; à l'approche de l'hiver, on y distribue des vêtements aux pauvres; une chapelle en l'honneur de Marie, mère de Dieu, s'élève tout auprès (2).

Cependant, le passé des Pauvres Catholiques les rendait suspects aux évêques (3), et peut-être ne surent-ils pas toujours se garder de l'erreur (4). Au bout de quelques années, ils furent absorbés par les Augustins.

En 1210, d'autres Vaudois, groupés autour de l'Allemand Bernhard Primus, revinrent, eux aussi, à la foi

(i) Lettre d'Innocent III Eius exeniplo, du 18 janvier 1208, dans Migne, P. L., CCXV, c. 15 10.

(2) Lettre d'Innocent III Dilectus filius, du 26 mai 1212, dans Migne, P. L., CCXVI, c. 601.

(3) Lettres d'Innocent III Si quemadmodum, du 5 juillet 1209, dans Migne, P. L., CCXVI, c. 73, et Cum inœstimabile, du 12 mai 1210, dans Migne, P. L., CCXVI, c. 274.

(4) Lettre d'Innocent III Gravem contra vos, du 5 juillet 1209, dans Migne, P. L., CCXVI, c. 75.

catholique. Ce n'étaient pas des clercs, aussi le pape ne leur reconnut-il que le droit d'exhorter, avec l'autorisation du clergé, sans se livrer à la prédication proprement dite (i). En août 1212, une lettre d'Innocent III atteste leur présence dans l'évêché de Crémone; on ignore ce qu'ils deviennent ensuite.

Sans sortir un seul instant de l'orthodoxie, d'autres laïques avaient trouvé le moyen de satisfaire leurs aspirations vers ime vie plus conforme à l'idéal évangélique. Entre 1170 et 1177, probablement sous la direction du prêtre Lambert le Bègue, s'ouAnre à Liège la première maison de béguines, ou « pauvres sœurs (2) ». Indépendamment naissent tour à tour du même besoin les béguinages de Tirlemont (1202), de Valenciennes (1212), de Douai (1219), de Gand (1227), d'Anvers (1230), puis ceux de Louvain, de Bruges, de Bruxelles, de Strasbourg. Les béguines, dont le nom est de sens incertain, mais parait un terme de mépris, sont des femmes qui, sans être tenues d'habiter en conmiim et sans prononcer de vœux perpétuels, vivent d'aumônes et partagent leur temps entre la prière, les soins des malades et les travaux à l'aiguille (3), Une des plus connues est la bienheureuse Marie d'Oignies, dont Jacques de Vitry a écrit la vie. Née à Nivelle, en Brabant, en 1177 ou 1178, elle avait été mariée dès l'âge de quatorze ans à un homme

(i) Lettre d'Innocent III Cum incestimabile, du 14 juin laio, dans mgne, P. L., CCXVI, c. 289.

{2) Hallmann, Die Geschichte des Ursprungs der belgischen Beghinen, Berlin, 1843 ; Daris, Histoire du diocèse de Liège, p. 570 et suiv. ; Fré- DERicQ, Corpus documentorum inquisitionis hardicae pravitatis NeerlandiccB, t. II, p. 9 et suiv., et, du même auteur. Note complémentaire sur les documents de Glasgow concernant Lambert le Bègue, dans le Bulletin de l'Académie royale de Belgique, t. XXIX (1895).

(3) MosHEiM, De beghardis et beguinabus commentarius, Leipzig, 1790 ; JuNDT, Histoire du panthéisme populaire au moyen âge et au seizième siècle, Paris, 1875 ; Jos. Greven, Die Anfànge der Beginen. Ein Beitrag zur Geschichte der Volksffômmigkeii und des Ordenswesens im Hochmittelalter, Mimster, 1912.

L action' conquérante 139

pieux; mais, d'un commun accord, les deux époux ne tardèrent pas à se séparer, et Marie se dévoua aux lépreux dans un quartier de Nivelle appelé Villembroke. Elle y demeura jusqu'en 1206, où, pour échapper à la vénération des foules, elle vint chercher refuge au béguinage qui s'était fondé près des Augustins de Saint- Nicolas-d'Oignies. Elle y mourut en 1213 (i).

Alors que s'ouvraient les béguinages flamands, les maisons des Umiliati se fondaient en Lombardie (2). Tout comme les béguinages, les groupements des Umiliati sont à l'origine des fraternités de laïques, indépendantes les rnies des autres, mais animées d'un même idéal de vie plus parfaite de pauvreté et de travail. Leurs adhérents portent des vêtements gris ou cendrés, non teints, humbles, d'où le nom donné aux nouveaux pénitents. Très rapidement, certains d'entre eux ghssent à l'hérésie, et, dès 1184, le pape Lucius III, au concile de Vérone, les assimile aux Pauvres de Lyon (3) ; dans quatre documents qui se répartissent entre 1186 et 1236, les Umiliati sont identifiés avec les Patarins (4); Burchard, abbé d'Ursperg, qui vint à Rome en 1211, oppose aux frères Mineurs et aux frères Prêcheurs les Urôiliati et les Pauvres de Lyon (5) ; en 1226, le pape Honorius III doit encore imposer à certains Umiliati la destruction d'une règle suspecte (6). D'autres, par contre, non seulement demeurent dans l'orthodoxie, mais défendent vaillamment la foi cathoUque. En octobre 1216, Jacques de Vitry passe quelques jours à Milan et y annonce en plusieurs endroits la parole de Dieu. « On ne trouve, écrit-il, presque personne, dans la ville entière, qui résiste aux hérétiques, sauf certaines saintes gens, hommes et femmes, que les méchants et les séculiers

(i) Acta Sanctorum, juin, t. V, 636-666.

(2) H. TiRABoscHi, Vetera Humiliatorum Monumenta, Milan, 1766; Luigi Zanoni, op. cit.

(3) Et eos qui se Humiliatos vel Pauperes de Lugduno falso nomine mentiuniur... perpétua decernimus anaihemati subiacere (Mansi, Coll. Conc, XXII, p. 477).

(4) Zanoni, op. cit., pp. 40-41.

(5) Chromcon Urspergense, dans les Monumenta Germaniee Historica, Script., t. XXIII, p. 377.

(6) GiuLiNi, Memorie spett. alla storia délia dtà e camp, di Milano ne'secoli bassi, Milan, 1857, t. VII, p. 155.

appellent des Pataxins. Le Souverain Pontife, qui les a autorisés à prêcher et à tenir tête aux hérétiques et a confirmé leur Ordre, les nomme UmiHati. Ils ont tout laissé pour le Christ, se réunissent en plusieurs endroits, vivent du travail de leurs mains, prêchent souvent la parole de Dieu, l'écoutent volontiers, sont parfaits et stables dans la foi et travaillent avec succès. Cet Ordre s'est multiplié à tel point dans l'évêché de Milan qu'ils forment cent cinquante congrégations ou réunions d'hommes ou de femmes, sans compter ceux qui vivent dans leurs maisons particulières (i). »

Jacques de Vitry nous montre, non plus un groupement inorganique, mais un Ordre approuvé, ayant plusieurs catégories de membres. La fraternité primitive avait en efîet donné naissance à un Ordre de frères et de sœurs solennellement consacrés à Dieu et à un second Ordre de frères et de sœurs laïques, mais assujettis à la même règle que le premier Ordre ; le noyau primitif, demeuré vivant, était devenu un tiers-Ordre, comprenant tous les Umiliati qui continuaient à vivre au sein de leur famille. Les trois Ordres avaient été approuvés par Innocent III en 1201.

La Règle commune aux deux premiers Ordres autorise frères et sœurs à demeurer dans le même couvent, mais une clôture isole les femmes. Cette clôture n'est d'ailleurs pas infranchissable pour les frères. De l'aube au coucher du soleil, tout frère autorisé à cet eiîet par le supérieur peut y pénétrer avec un compagnon ; une fois ou deux par mois, le supérieur réunit les sœurs en chapitre et leur adresse une pieuse allocution ; il visite aussi les sœurs infirmes, en compagnie d'un frère. Parfois la communauté n'a qu'un seul oratoire; parfois aussi les sœurs ont une chapelle particulière.

La journée se répartit entre le travail et la prière. Au milieu de la nuit, frères et sœurs se lèvent en silence et se rendent à l'oratoire. Les retardataires se mettent à part, et doivent s'accuser de leur négligence au plus prochain chapitre. Après une brève adoration de la

(i) spéculum PerfecHonis, éd. Paul Sabatier, pp. 296 et suiv. Vers 1220, Jacques de Vitry a traité plus longuement des Umiliati dans son Historia Occidentalis, Douai, 1597, p. 335.

l'action conquérante 141

croix, chactin gagne sa place. On récite cinq Pater pour les défunts, cinq Pater pour les frères et sœurs, cinq Pater pour les bienfaiteurs, après quoi sont psalmodiées les Matines, « plus de cœur encore que de bouche, de sorte que la voix de chacun soit plus proche de Dieu que des hommes ».

Après les Matines, frères et sœurs peuvent rester à prier dans l'oratoire, travailler ou retourner dormir, mais tous doivent être réunis pour les Laudes, après lesquelles est tenu le chapitre, oti chacun s'accuse de ses manquements à la Règle. Vient ensuite le travail, qui s'ouvre par l'invocation : Deus, in adiutiorium meum intende, trois fois répétée, et se termine par la prière : Benedictus es, Domine, qui adiuvisti me et consolatus es me. Amen. Misereatur nostri, omnipotens Deus. Amen. Tout en s'y adonnant, le religieux-ouvrier; médite les paroles de l'Apôtre : « Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger », et le second verset du psaume CXXVII : « Car tu manges le labeur de tes mains, tu es florissant et chargé de bonheur » ; il ne parle qu'autant que ses occupations l'exigent, et accepte sans murmure les tâches que lui impose son supérieur ou le représentant de celui-ci. A Tierce, à Sexte et à None, on interrompt le travail pour retourner à l'oratoire. De la fin des Vêpres jusqu'au crépuscule, frères et sœurs ont le choix entre la lecture et la tâche professionnelle. Le coucher suit immédiatement les Comphes.

Comme on le voit, le travail occupe une très grande place dans la vie des Umiliati. Il ne doit cependant leur procurer que la nourriture quotidienne et le vêtement; s'il ne suffit pas à ces fins, on demandera l'aumône ; si au contraire le produit qu'on en retire dépasse les besoins immédiats, on distribuera l'excédent aux pauvres, car Jésus a dit qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.

Quant aux tertiaires, ils s'engagent à pratiquer l'humihté, l'obéissance aux supérieurs, la patience, la charité ; à s'abstenir de jurer par le ciel, par la teri'e ou par quoi que ce soit ; à rendre à chactm son dû ; à payer la dîme ; à se montrer aumôniers aux pauvres, et spécialement à venir en aide aux confrères malades ou nécessiteux; à jeûner le mercredi et le vendredi; à réciter chaque

jour trois Pater pour les confrères vivants, trois Pater pour les défunts et un Pater pour la paix du peuple chrétien, outre un Pater avant les repas et, à chacune des heures canoniales, sept Pater, plus le Credo à Prime et à Compiles. Ceux qui sont mariés demeurent dans le mariage; tous portent les vêtements qui conviennent à leur condition, ni trop luxueux, ni trop vils. Le dimanche, les tertiaires entendent une allocution que leur adresse un frère « de foi éprouvée et de piété prudente », pour les exhorter aux bonnes mœurs et aux œuvres de miséricorde, sans traiter des articles de la foi et des sacrements de l'Église. Ce frère doit être muni de l'autorisation de l'évêque, mais celui-ci ne peut la refuser arbitrairement, car, selon l'Apôtre, « l'esprit ne doit pas être étouffé ».

Quelles analogies peut-on saisir entre les mouvements dont nous venons de parler et celui qui va trouver son expression dans les trois Ordres fondés par saint François?

Tout d'abord, il est manifeste qu'il n'y a rien de commun entre les Cathares et le petit pauvre d'Assise. « Entre l'inspiration de François et les doctrines cathares, a dit excellemment M, Paul Sabatier, il y a une antithèse irréductible (i). »

Les Béguines et les Umiliati visent à la pratique de

(i) L'éminent historien ajoute, il est vrai : « Mais il ne serait pas difficile de trouver chez lui des paroles et des actes qui rappellent la haine des Cathares pour la matière; par exemple, la méinière dont il traite son corps ; quelques-uns de ses conseils aux frères : Unusquisque habet in potestate sua inimicum suum videlicet corpus, per quod peccat — Cum maiorem inimicum corpore non habeam. Ce sont là des obscurcissements momentanés, mais inévitables ; des instants d'oubli, de découragement, où l'homme n'est plus lui-même et où il répète machinalement ce qu'on dit autour de lui {Vie de saint François d'Assise, p. 46, note 2). » Ces lignes attestent chez leur auteur une étrange méconnaissance de la signification de l'ascétisme chrétien. Il serait curieux de savoir comment M. Paul Sabatier interprète les paroles de saint Paul, dans l'Épître aux Romains, VII, 18-24 '• « Je sais que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair, etc. »

l'action conquérante 143

la pauvreté prêchée par Jésus. Il y a de prime, abord analogie entre leur dessein et celui de François. L'analogie n'est toutefois qu'apparente. Les Béguines sont, pour la plupart, des femmes pauvres, pour lesquelles il n'y a pas de place dans le monde, et qui cependant ne se sentent pas de vocation pour le cloître. Demeurées seules, elles seraient vouées à la misère ; groupées par un lien religieux, elles font, en toute vérité, de nécessité vertu. Elles n'ont point à chercher la pauvreté, mais à l'accepter, sans réserve, sans murmure, comme un don de Dieu, et elles arrivent ainsi à goûter la béatitude des pauvres en esprit. On peut en dire autant des Umiliati. « Les premiers Umiliati apparaissent au sein des plus basses couches de la société, au milieu des ouvriers. Ils travaillent, non pour fuir l'oisiveté, conrnie le diront les chroniqueurs du quinzième siècle, mais; pour ne pas mourir de faim. C'est un prolétariat, un petit artisanat qui n'a pas encore de personnalité juridique, qui se voit interdite toute espèce d'association civile et n'a d'autre moyen d'afîrancMssement que l'association religieuse... C'est le capitaHsme des mercafores, avec ses salaires de famine et l'épouvantail du refus des matières premières aux rebelles, qui fait songer à une forme de vie commune, dans laquelle il n'y ait plus à se préoccuper du lendemain immédiat ; dans laquelle, au contraire, grâce à un petit capital fourni par tous, les matières premières soient assurées, et, au lieu d'avoir à livrer chaque semaine les produits fabriqués aux revendeurs, il soit possible d'ouvrir une petite boutique auprès du logis (i). » Leur pauvreté n'étant point le fait d'un dépouillement volontaire, on conçoit que ni les Béguines ni les Umiliati n'aient renoncé à posséder en commun des immeubles, tout comme les anciens Ordres monastiques. Il n'en fallait cependant pas davantage pour que l'idéal primitif fût insensiblement perdu de vue. Au quinzième siècle, les Umiliati disposent de tant de biens que, d'après les chroniqueurs Jean de Brera et Marco Bossi, ils se Uvrent au travail, non pour subvenir à leurs besoins, mais pour éviter le désœuvrement (2).

(1) Zanoni, op. cit., p. 51.

{2) Zanoni, op. cit., p. 107.

Toute différente est l'attitude de François. Né daiis la richesse, il n'a d'autre désir que de trouver et garder la pauvreté la plus absolue, et il entend que ses fils la gardent, à tout jamais comme lui. Je sais bien qu'un tel renoncement n'est pas sans précédents. Le Bouddha, par exemple, a vécu dans l'opulence au temps de sa jeunesse; il a quitté la maison paternelle pour mener une vie errante, et ses disciples ont embrassé comme lui le complet dénuement, « Vêtements, nourriture, ^te, médicaments pour les malades, telle est l'énumération invariable de ce que la Communauté attendait de la pieuse bienfaisance des laïques et attendait rarement en vain. Tout ce qui sortait de ce petit cercle d'objets de première nécessité ne pouvait pas plus former la propriété de l'Ordre que celle du moine isolé. Champs, esclaves, chevaux et bétail, l'Ordre n'en possédait pas et n'avait pas le droit d'en accepter... Ce qu'il y avait de plus strictement défendu, aux individus comme à la Communauté, c'était de recevoir de l'or ou de l'argent (i). » Cependant, quel est l'objet de cet ascèse, sinon l'anéantissement du désir, grâce à quoi sera supprimée la douleur? « Dieu et le monde n'inquiètent pas le bouddhiste ; il ne connaît qu'une question : Comment en ce monde de douleurs dois- je me délivrer de la douleur (2)? » Au contraire, loin de chercher à se délivrer de la douleur, François « a voulu être conforme en tout au Christ crucifié, suspendu pauvre, douloureux et nu à la croix (3) », au Christ qui, par la croix, a racheté le monde. Entre l'égocentrisme des disciples du Bouddha et cette ardente charité, qu'y a-t-il, vraiment, de commun (4)?

(i) Oldenberg, le Bouddha, sa vie, sa doctrine, sa commtmauté; 2® éd. française, P., 1903, p. 348.

(2) Oldenberg, op. cit., p. 130.

(3) S. BoNAVENTURE, Legenda maior., XIV, 4.

(4) Dans l'album de la collection Art religieux italien consacré à saint François (Pietro Marietti, Turin, s. m., mai 1923, p. 7), relevons sur le sujet qui nous occupe en ce moment, les lignes suivantes du P. Frédégand d'Anvers, O. M. Cap. : « Avant lui (François), les philosophes antiques, bouddhistes et stoïciens, pratiquèrent aussi le détachement absolu. Mais l'égoïsme pessimiste formait la base de leur ascèse. Comme l'attachement à l'être et à tout bien terrestre engendrait tôt ou tard la désillusion et la douleur, ils y renonçaient, afin

l'Action CONQUÉRANTE 145

C'est seulement chez Pierre Valdez qu'on peut relever de véritables et profondes analogies avec François. Tous deux naissent riches et exercent dans leur jeunesse le métier de drapier ; tous deux sont frappés par le même conseil évangélique et entreprennent de le suivre à la lettre; tous deux se mettent à prêcher l'absolue pauvreté; tous deux vont à Rome se présenter au pape, qui approuve leur renoncement. Qu'a-t-il donc manqué à Pierre Valdez pour réaliser dès la fin du douzième siècle l'œuvre que François devait accomplir au début du siècle suivant? Même si l'on admet qu'il soit demeuré jusqu'au bout dans l'orthodoxie, il n'a pas su donner à ses disciples une règle, un enseignement. S'étant délibérément refusé à établir une hiérarchie entre eux, il ne pouvait ramener les égarés dans le droit chemin et, ne se reconnaissant point de sup^érieurs, ses-K pauvres en esprit » devaient vite rejeter le joug de toute autorité. Alors que les Vaudois tonnent contre les vices des clercs, François dit de ceux-ci, dans son Testament : « Je ne veux pas considérer en eux le péché, car je discerne en eux le Fils de Dieu et ils sont mes seigneurs. » Alors que les Vaudois revendiquent le droit de prêcher quand l'Ordinaire le leur dénie, François écrit dans sa Règle : « Que les Frères ne prêchent dans l'évêché d'aucun évêque, quand ce dernier s'y opposera (i). » Mesure de précaution contre les défiances possibles de Rome? Non; intégrité parfaite du sens cathoHque :

Nous devons rester attachés à l'Église catholique. Nous devons visiter souvent les églises, respecter les clercs, non pour euxmêmes, s'ils sont pécheurs, mais à cause de leur charge et de

que ni l'une ni l'autre n'eussent de prise sur eux. C'est pourquoi ils étoufEaient dans leur cœur tout amour et tout désir et se tenaient négatifs vis-à-vis du non-moi. A leurs yeux, l'absence totale d'émotions, l'apathie, était la perfection suprême. Saint François, au contraire, ne se voua à la pauvreté que pour être tout à Dieu et à son prochain. En renonçant à la fortune, au toit paternel et à Itii-même, il gagna une richesse incomparable de grands désirs et de saintes émotions. Car, c'est par amour qu'il renonça et non par égofeme. Dès lors son horizon, au lieu de se borner, s'élargit sans cesse, son âme s'ouvrit et embrassa Dieu, les hommes et la nature. C'est sur eux qu'il reporta toutes ses affections quand la pauvreté l'eut affranchi de tout souci terrestre. »

(i) Régula II, cap. IX.

leur ministère du très saint corps et du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'ils sacrifient sur l'autel, qu'ils reçoivent et distribuent aux autres. Soyons pleinement convaincus que personne ne peut être sauvé si ce n'est par ce sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ et par les saintes paroles du Seigneur que les clercs pubUent, annoncent et emploient, et dont seuls ils doivent se servir et non les autres (i).

Aux yeux des sectateurs de Valdez, l'Église avait trahi l'Évangile; aux yeux de François, l'Église, c'est l'Évangile continué.

(i) Lettre à tous les fidèles, dans les Opuscula, p. 91.

Page 1