‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 9 sur 31 · LES REALITES INVISIBLES · texte numérisé non relu

LES REALITES INVISIBLES

Cet hymne de l'univers à la gloire de Dieu, c'est, accompli pleinement, le précepte de la charité parfaite, dont le Sauveur nous a laissé la fonriule : « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » La prière de François est donc résolument théocentrique, sans retour sur l'utilité spirituelle, sans considération de la satisfaction particu- Hère. Rien de plus probant à cet égard que la magnifique oraison par laquelle se clôt la première Règle :

Dieu tout-puissant, très haut, très saint et souverain, Père saint et juste, qui tenez en votre seigneurie le ciel et la terre, nous vous rendons grâces à cause de vous-naiême, de ce que, par votre sainte volonté et par votre Fils unique et votre Esprit- Saint, vous avez créé toutes les choses spirituelles et corporelles et nous-mêmes, que vous nous avez faits à votre image et à votre ressemblance et placés dans le paradis, que nous avons perdu par notre péché. Et nous vous rendons grâces de ce que, après nous avoir créés par l'entremise de votre Fils par l'amour véritable et saint dont vous nous avez aimés, vous l'avez fait naître, vrai Dieu et vrai homme, de la glorieuse et bienheureuse Marie, toujours Vierge, et de ce que, par sa croix, son sang et sa mort, vous avez voulu nous racheter de la captivité. Et nous vous rendons grâces de ce que votre Fils viendra de nouveau dans la gloire de sa majesté pour envoyer au feu étemel les maudits qui n'ont pas fait pénitence et n'ont pas voulu vous connaître, et pour dire à tous ceux qui ont voulu vous connaître et vous adorer et vous servir dans la pénitence : « Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé.dès l'origine du monde. »

Et puisque nous, misérables et pécheurs, nous ne sommes pas dignes de vous nommer, nous vous supplions et conjurons de faire en sorte que Notre-Seigneur Jésus-Christ, votre Fils bien-aimé, en qui vous avez mis toutes vos conoLplaisances, vous rende grâces pour toutes choses, en même temps que le Saint-

Esprit paraclet, comme il vous plaira et comme il leur plaira, lui qui peut tout devant vous, et par lequel vous avez tant fait pour nous. Alléluia.

Et nous prions la glorieuse mère, la bienheureuse Marie, toujours Vierge, les bienheureux Michel, Gabriel, Raphaël et tous les chœurs des Esprits bienheureux, les Séraphins, les Chérubins et les Trônes, les Dominations, les Principautés et les Puissances, les Vertus, les Anges, les Archanges, le bienheureux Jean- Baptiste, Jean l'évângéUste, Pierre, Paul et les bienheureux patriarches, les prophètes, les saints Innocents, les Apôtres, les Èvangéhstes,- les Disciples, les Mart3n:s, les Confesseurs, les Vierges, les bienheureux ÉHe et Enoch et tous les saints qui ont été, qui seront et qui sont, nous les supplions humblement, pour l'amour de vous, de vous rendre grâces, comme il vous plaât, pour toutes ces choses, à vous. Dieu souverain, véritable, étemel et vivant, qui régnez avec le Fils, notre très cher Seigneur Jésus- Christ et le Saint-Esprit paraclet dans les siècles des siècles. Amen. Alléluia. . .

Et nous supplions tous ceux qui veulent servir le Seigneur Dieu dans la sainte Église cathohque et apostolique, tous ceux qui ont reçu les saints ordres : les prêtres, les diacres, les sousdiacres, les acolytes, les exorcistes, les lecteurs, les portiers et tous les clercs; tous les religieux et toutes les religieuses, tous les enfants et les petits, les pauvres et les exilés, les rois et les princes, les ouvriers et les laboureurs, les serviteurs et les maîtres ; les vierges, les continents et les mariés, les laïques hommes et femmes, tous les enfants, les adolescents, les jeunes gens et les vieillards, les bien portants et les malades, tous les petits et tous les grands, les peuples de toute tribu, de toute langue et de toute nation, tous les hommes de quelque partie de la terre que ce soit, qui sont et qui seront, nous les prions et supplions, nous et tous les frères Mineurs avec nous, bien que serviteurs inutiles, afin que tous ensemble nous persévérions dans la vraie foi et dans la pénitence, car autrement nul ne peut être sauvé.

Aimons tous, de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toute notre ardeur et de toute notre puissance, de toute notre intelligence et de toutes nos forces, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs et de tout notre vouloir, le Seigneur Dieu, qui nous a donné tout son corps, toute son âme et toute sa vie, et nous les donne encore à tous, qui nous a créés, rachetés et sauvés par un effet de sa seule miséricorde, qui nous a comblés et nous comble encore de tant de bienfaits, quoique nous soyons misérables et méchants, pourris et fétides, ingrats et mauvais.

N'ayons donc d'autre désir, d'autre volonté, d'autre délectation que notie Créateur, Rédempteur et Sauveur, seul vrai Dieu, qui est le bien parfait, le bien complet, le bien total, le bien véri-

table et souverain, qui seul est bon, pitoyable et doux, suave et tendre, qui seul est saint, juste, véritable et droit, qui seul est benoît, innocent et pur, de qui, par qui et en qui sont tout pardon, toute grâce, toute gloire pour tous les pénitents et tous les justes, pour tous les bienheureux qui jouissent des joies du paradis. Que rien donc ne nous empêche d'atteindre à lui, que rien ne nous en sépare, que rien ne nous retarde. Tous et partout, en tout lieu, à toute heure et en tout temps, chaque jour et sans cesse, croyons véritablement et humbleraent, ayons dans le cœur et aimons, honorons, adorons, servons, louons et bénissons, glorifions, exaltons, magnifions, remercions le très haut et souverain Dieu étemel, en sa Trinité et en son Unité, Père, Fils et Saint-Esprit, notre Créateur à tous, le Sauveur de ceux qui croient et espèrent en lui et qui l'aiment, l'Être sans commencement et sans fin, immuable, invisible, inexprimable, ineffable, incompréhensible, insaisissable, benoît, louable, glorieux, exalté, subUme, très haut, suave, aimable, délectable et tout entier et toujours vénérable par-dessus tout dans les siècles des siècles (i).

Tout aussi caractéristiques sont les Louanges que François écrivit de sa propre main pour remercier Dieu de l'impression des stigmates :

/■ Vous êtes saint, Seigneur et Dieu unique qui opérez des merveilles. Vous êtes fort. Vous êtes grand. Vous êtes le Très-Haut. Vous êtes le Roi tout-puissant, le Père saint, le Roi du ciel et de la terre. Vous êtes le Seigneur Dieu trine et un, le bien universel. Vous êtes le bien, le bien universel, le bien suprême, le Seigneur Dieu, vrai et vivant. Vous êtes la charité et l'amour. Vous êtes la sagesse. Vous êtes l'humilité. Vous êtes la patience. Vous êtes la sécurité. Vous êtes la quiétude. Vous êtes la joie et l'allégresse. Vous êtes la justice et la tempérance. Vous êtes la richesse qui contente. Vous êtes la beauté. Vous êtes la mansuétude. Vous êtes notre protection. Vous êtes notre gardien et défenseur. Vous êtes notre force. Vous êtes notre rafraîchissement. Vous êtes notre espoir. Vous êtes notre confiance. Vous êtes notre immense douceur. Vous êtes notre vie étemelle, notre Seigneur grand et admirable, notre Dieu tout-puissant, notre miséricordieux Sauveur {2) .

Cet li5mine d'actions de grâces a été écrit, je le sais bien, en une heure exceptionnellement solennelle ; mais,

(i) Régula I, ch. xxiii, dans Opuscula, p. 57.

(2) Opuscula, p. 124. Le parchemin sur lequel François écrivit ces lignes existe encore au Sacro Convento d'Assise. Il est reproduit en facsimilé dans la brochure suivante du P. Edouard d'ALENÇON, capucin ; la Bénédiction de saint François, Paris, 1897.

dans là vie de tous les jours, François ne prie pas autrement. A toutes les heures canoniales et avant TofSce de la bienheureuse Vierge Marie, il adresse à Dieu cette prière :

O souverain Dieu tout-puissant, très saint et très haut, bien suprême, bien universel, bien absolu, qui seul êtes bon, nous vous offrons toute louange, toute gloire, toute action de grâces, tout honneur, toute bénédiction, et nous vous rendons toujours hommage de tout bien qui existe (i).

De même encore, quand il récite l'OfÈce de la Passion qu'il a composé, il le termine en disant :

Bénissons le Seigneur Dieu vivant et vrai : louange, gloire, honneur et bénédiction, rapportons toujours à lui tout bien. Amen. Amen. Fiat. Fiat. (2).

Cette attitude de pure adoration est si naturelle à François que, lors même qu'il paraphrase le Pater, il ne se départ pas un instant de son théocentrisme. Nul n'ignore que sur les sept demandes du Pater, les trois premières concernent la gloire de Dieu et les quatre dernières nos besoins corporels et spirituels. Sur les trois premières François s'étend avec complaisance, et chaque mot de la prière divine touche tout ensemble son intelligence et son cœur; sur les quatre dernières il passe comme en courant, ou ne s'arrête que pour adapter à l'anthropocentrisme de la formule une glose théocentrique :

Notre Père très saint, notre Créateur, notre Rédempteur, notre Sauveur et notre Consolateur ;

Qui êtes aux deux, dans les anges et dans les saints, les illuminant pour qu'ils vous connaissent, parce que vous êtes la lumière, ô Seigneur ; les embrasant d'amour pour vous, parce que vous êtes l'amour, ô Seigneur ; habitant en eux et les remplissant de votre béatitude, parce que vous êtes, ô Seigneur, le souverain bien, le bien étemel, duquel procède tout bien, sans lequel il n'est aucun bien ;

Que votre nom soit sanctifié! que la eonnaissance que nous avons de vous s'éclaire, afin que nous comprenions quelle est la grandeur de vos bienfaits, quelle est l'étendue de vos promesses.

(i) Opuscula, p. 123.

(2) Opuscula, p. 128.

quelles sont la sublimité de votre majesté et la profondeur de vos jugements !

Que votre règne arrive, en nous, dès ici-bas, par votre grâce, et plus tard dans votre royaume, où l'on a de vous une vision manifeste, où l'on vous aime parfaitement, où l'on est admis en votre société bienheureuse, où l'on jouit de vous à jamais !

Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, afin que nous vous aimions de tout notre cœur en pensant toujours à vous, de toute notre âme en vous désirant toujours, de tout notre esprit en dirigeant vers vous toutes nos intentions, en cherchant votre honneur en toutes choses, de toutes nos forces enfin en dépensant toutes ces forces, tous les sens de notre âme et de notre corps au service de votre seul amour; que nous aimions aussi notre prochain comme nous-mêmes, l'entraînant de toutes nos forces à vous aimer, nous réjouissant du bonheur d' autrui comme s'il s'agissait du nôtre, compatissant à ses infortunes, n'offensant jamais en rien qui que ce soit.

Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien, votre Fils bienaimé, Notre-Seigneur Jésus-Christ; donnez-le-nous en mémoire, en connaissance et en considération de l'amour qu'il a eu pour nous, de tout ce qu'il a dit, fait et enduré pour nous.

Par donnez-nous nos offenses, par votre miséricorde ineffable, par la vertu de la Passion de votre Fils bien-aimé, Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par les mérites et l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous vos élus ;

Comme nous pardonnons à tous ceux qui nous ont offensés, et, puisque nous ne leur pardonnons pas pleinement, donnez-nous, ô Seigneur, d'atteindre à la plénitude du pardon, afin que nous aimions en toute vérité nos ennemis à cause de vous et que nous intercédions dévotement pour eux auprès de vous, que nous ne rendions à personne le mal pour le mal et que nous nous attachions à servir tous les hommes par amour pour vous ;

Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, qu'elle soit ouverte ou cachée, qu'elle nous assaille ou nous bloque ;

Mais délivrez-nous du mal passé, présent et à venir. Ainsi soitil(i)!

La prière de François, c'est essentiellement une vation. S'étant mise en présence de Dieu, l'âme en contemple et admire aussitôt les perfections infinies; puis, si elle revient à elle-même, elle sent sa propre indignité et fait appel à Jésus, seul parfait adorateur, au chœur innombrable des anges et des saints, à la foule irhmense des fidèles de toute condition, présents et à vçiiir; sa

(i) Opuscula, p. 119.

' tA Personnalité bè^ SAINT François' fg

louange alors, forte de leur appui, de s'élever de nouveau, plus joyeuse, plus ardente que jamais. En d'autres termes, née de la contemplation de Dieu, la prière franciscaine ne s'abaisse à considérer l'homme que pour trouver en la misère de celui-ci im motif nouveau de magnifier le Très-Haut; elle ne touche terre que pour mieux prendre élan vers le ciel.

Et le l5nisme des effusions s'associe chez elle à la plus rigoureuse précision dogmatique. Le Dieu auquel elle s'adresse, c'est le Dieu trine et un que l'on sert « dans la sainte Éghse catholique et apostolique ». En ses instructions à ses fils, François insiste à chaque instant sur l'attachement qu'ils doivent témoigner à l'ÊgKse romaine, et l'on n'arrive pas à comprendre comment certains historiens ont pu voir en lui un précurseur de Luther :

Que tous les frères soient catholiques et qu'ils vivent et parlent en catholiques, est-il écrit dans la première Règle. Si l'un pèche contre la foi et la vie catholique par ses paroles ou sea actes, et s'il ne s'amende pas, qu'on le chasse absolument de notre fraternité. Regardons comme nos mitres tous les clercs et tous les religieux en ce qui regarde le salut de l'âme et n'est pas opposé à notre règle, et respectons en Dieu leur ordre, leur ojB&ce et leur façon d'agir (i).

La seconde Règle est plus formelle encore :

J'ordonne par obéissance aux nunistres de demander au seigneur Pape un des cardinaux de la sainte Église romaine pour gouverneur, protecteur et correcteur de cette fraternité, afin que, toujours soumis et assujettis aux pieds de cette même sainte ÊgUse, stables en la foi catholique, nous observions la pauvreté, l'humilité et le saint évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme nous l'avons fermement promis (2).

De même la Lettre à tous les chrétiens :

Nous devons rester attachés à l'Église catholique... Soyons pleinement convaincus que personne ne peut être sauvé si ce n'est par le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ et par les saintes paroles du Seigneur que les clercs pubUent, annoncent et emploient, et dont seuls ils doivent se servir et non les autres (3).

(i) Régula I, cap. XIX, dans Opitscula, p. 4g.

(2) Régula II, cap. XII,]dans Opttscula, p. 74.

(3) Opuscula, p. 91.

Enfin, aux derniers jours de sa vie, François écrira dans son Testament ces lignes qui ne laissent aucun doute sur sa pensée :

Le Seigneur me donna et me donne encore une si grande foi aux prêtres qui vivent selon la forme de la sainte Église romaine à cause de leur caractère, que s'ils me persécutaient, c'est à eux que je voudrais recourir (i).

Tout ce qu'enseigne l'Église romaine, il le croit donc fermement, il y adhère de tout son cœur ; mais, précisément parce que sa foi est vivante, il réalise plus intensément certains des mystères qui lui sont proposés. Dans le jardin du ciel il a ses fleurs préférées; sa dévotion s'épanouit en de plus spéciales dévotions.

Et d'abord, l'idée que Dieu est « tout-puissant, très haut, très saint, et souverain » le rempUt pour le Créateur d'un si profond respect qu'il se livre à des actes que nous serions tentés de qualifier d'excessifs : « S'il rencontrait quelque part, sur une route, dans une maison, dans une rue, im écrit divin ou profane, il le recueillait avec la plus grande révérence et le plaçait dans un endroit sacré ou convenable, pensant qu'il pouvait contenir le nom du Seigneur ou quelque chose s'y rapportant. Et comme un frère lui demandait un jour pourquoi il recueillait si soigneusement même les écrits des païens où ne se trouve pas le nom du Seigneur, il répondit : « Mon fils, c'est parce qu'ils renferment les lettres qui « servent à former le très glorieux nom de Dieu notre « Seigneur. D'ailleurs ce qui s'y trouve de bon n'appar- « tient ni aux païens ni aux autres hommes, mais à a Dieu seul, source de tout bien (2). »

Une telle attitude ne permet guère la familiarité de l'âme avec son auteur. Mais n'est-ce pas le Père étemel lui-même qui nous dit en nous montrant Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances; écoutez-le! » Comme l'écrira plus tard le vénérable Jean Eudes, « le Dieu du ciel nous domine de bien haut. La spiritualité de sa nature le dérobe aux prises de nos facultés sensibles, l'infinité de ses perfec-

(i) Opuscula, p. 78.

(3) / Cel., 82.

LÀ PERSONNALITÉ DE SAINT FRANÇOIS 8l

tions déconcerte notre intelligence, et, quand nous pensons à lui, ce qui nous frappe le plus, c'est sa majesté qui nous éblouit, sa toute-puissance qui nous écrase, sa justice qui nous efîraie... Le Dieu de la Crèche, du Calvaire et de l'Autel est plus à notre portée (i). » François n'en jugeait pas autrement, aussi était-ce « surtout l'humilité de l'Incarnation et la charité de la Passion qui l'occupaient, au point qu'il avait peine à penser à autre chose (2) ».

« La Nativité de l'Enfant- Jésus était célébrée pai lui plus que toute autre solennité, dans une allégresse ineffable, a C'est, disait-il, la fête des fêtes, car en ce jour <i Dieu s'est fait petit enfant et s'est nourri du lait de a la femme » Il ne pouvait se rassasier de l'image de ce corps enfantin; la compassion pour ce tout petit attendrissait son cœur, et lui faisait balbutier de caressantes paroles. Le nom de Jésus était sur ses lèvres comme un rayon de miel. Une fois, comme on discutait pour savoir si l'on mangerait de la viande le jour de Noël, qui tombait un vendredi, il répondit au frère Morico : « Mon frère, c'est un péché d'appeler vendredi « le jour où l'Enfant nous est né. Je voudrais qu'en « cette fête les murs eux-mêmes pussent faire gras, (( mais, puisque c'est impossible, qu'on les frotte au « moins avec de la viande. » Il désirait que ce jour-là les pauvres et les mendiants fussent bien traités par les riches et qu'on donnât aux bœufs et aux ânes plus d'avoine et de foin qu'à l'ordinaire. « S'il m'était pos- « sible de parler à l'Empereur, disait-il, je lui deman- « derais de pubher un édit obligeant tous ceux qui le « peuvent à jeter du grain sur les routes, pour qu'en « cette solennité les petits oiseaux, et surtout nos sœurs « les alouettes, puissent se régaler (3). »

Et comme chez lui les sentiments s'exprimaient volontiers par des actes, la nuit de Noël de l'année 1223, au bourg de Greccio, en Ombrie, il solennisa la Nativité du Sauveur par une représentation dont Thomas de Celano nous a conservé le souvenir :

(i) Je cite d'après M. Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. III, Paris, 1921, p. 44, note i.

(2) / CeL, '84.

(3) II CeL, 199 et 300.

« Il y avait dans ce pays, écrit frère Thomas, mi homme appelé Jean, de bonne renommée, de mœurs meilleures encore, que le bienheureux François aimait d'un amour particulier, parce que, étant de haut lignage, et très honoré dans le pays, il méprisait la noblesse du sang pour ne s'attacher qu'à celle de l'âme. Une quinzaine de jours avant Noël, François le fit appeler, comme il arrivait souvent, et lui dit : « Si tu veux que nous « célébrions à Greccio la prochaine fête du Seigneur, « pars en avant, et fais en diligence les préparatifs que a je vais t'indiquer. Je désire en efîet rappeler le sou- « venir de cet enfant qui naquit à Bethléem et voulut « subir pour nous toutes les incommodités de l'enfance ; « je désire voir, de mes yeux de chair, comment il était « couché dans la crèche et reposait sur le foin entre le « bœuf et l'âne. » Aussitôt ce brave et fidèle ami partit en hâte préparer à l'endroit désigné tout ce qu'avait demandé le saint.

« Le jour de joie approche, le temps de liesse est arrivé. De divers points, les frères sont convoqués. Les hommes et les femmes du pays, l'âme en fête, préparent, selon leurs moyens, qui des cierges, qui des torches pour illuminer cette nuit... Enfin l'homme de Dieu arrive et se rejouit en trouvant les préparatifs terminés. La crèche est prête, tapissée de foin; on amène le bœuf et l'âne... Il fait clair comme en plein jour dans cette nuit, délicieuse pour les hommes et les animaux. Le peuple accourt plein d'une joie nouvelle devant ce mystère renouvelé. La forêt retentit du bruit des chants, et les rochers répètent les cris d'allégresse. Les cantiques des frères rendent à Dieu les louanges qui lui sont dues et cette jubilation fait résonner la nuit. Le Saint se tient debout près de la crèche, poussant de profonds soupirs, brisé par la pitié, rempH d'une indicible joie. La messe est célébrée au-dessus de la crèche, et le prêtre en ressent une consolation inconnue jusqu'alors. François revêt les ornements lévitiqués, car il était diacre, et entonne d'une voix sonore le saint Évangile. Et sa voix véhémente, sa voix douce, sa voix claire appelle tous les assistants aux suprêmes récompenses. Ensuite il prêche au peuple qui l'entoure, et, pour parler de la naissance du pauvre Roi et de la petite cité de Bethléem, il trouve

des mots doux comme du miel. Voulant nommer le Christ Jésus, il brûlait d'un immense amour, et l'appelait « l'Enfant de Bethléem ». Il prononçait Bethléem à la façon d'un agneau qui bêle, plus avec son cœur qu'avec sa bouche. Et lorsqu'il parlait de l'Enfant de Bethléem ou de Jésus, il passait sa langue sur ses lèvres comme pour déguster avec délices et savourer la douceur de ce mot. Alors le Tout-Puissant multiplia ses bienfaits en ce lieu, et favorisa d'une vision un homme d'ime vertu admirable. Il vit dans la crèche un petit enfant couché, immobile, qui à l'approche du Saint sembla sortir de son sommeil. Cette vision traduit bien la vérité, car l'Enfant gisait, oublié, dans les cœurs jusqu'au jour où saiat François, par la grâce divine, vint le réveiller et imprimer dans les mémoires son souvenir ineffaçable. La veillée solemieUe prit pourtant fin, et chacun, plein de joie, rentra chez soi (i). »

A vrai dire, la représentation de Greccio avait quelques précédents, ainsi qu'D résulte des recherches de dom Henri Leclercq (2). Sous le pape Jean VII (705-707), la basilique Vaticane possédait un prœsepe sanctœ MaricB, suivant l'expression du Liber pontificalis, et il existait im oratoire à l'endroit où s'éleva ensuite la porta sancta, oratoire décoré par ce pape de riches mosaïques en l'honneur d'une grande image de la Vierge qui se trouvait dans l'abside appelée domus ou oratorium sanctœ Dei genitricis. Le même Liber pontificalis parle aussi d'un prcBsepe érigé par Grégoire IV (827-844) dans la basilique de Sainte-Marie-du-Transtévère. C'était rm ouvrage orné de plaques d'or et d'argent et disposé d'après le modèle de Sainte-Marie-Majeure. La crèche de cette dernière basilique était la plus célèbre et la plus ancienne de Rome. Elle remontait au moins au temps du pape Théodore (642-649) et même un siècle au delà, puisqu'il en est dès lors fait mention dans l'acte de donation de la gloriosissima femina Flavia Xanthippe, que Marini assigne au miUeu du sixième siècle. Ce sanctuaire célèbre consistait en un petit oratoire qui offrait exactement

(i) / CeL, 84-86.

(2) Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. III, 2* partie, Paris, 1914, col. 3025-3026.

la forme de la grotte de Bethléem. Il avait mie entrée particulière et im autel drapé de voiles précieux avec une confession; en outre, les parois resplendissaient d'argent et de riches métaux. Lors de ses séjours dans la Ville étemelle, François dut aller plus d'une fois s'agenouiller devant la crèche de Sainte-Marie-Majeure. Cependant, entre la pompe de cet édifice et la naïveté du tableau vivant de Greccio, il n'y a guère de rapport saisissable. Le poverello n'a puisé qu'en son cœur les éléments du drame qu'il entendait représenter, et telle a été la fécondité de son geste que ses fils, compatissants comme lui à la misère de l'Enfant-Dieu, l'ont répété partout où il les a envoyés. Alors que les crèches des basiliques romaines demeuraient inimitées, l'image du sacro bambino, portée aux quatre coins du monde dans les bras des Mineurs, fait encore dresser chaque année, au sein de toutes nos églises, l'étable rustique oii soufflent l'âne et le bœuf.

Non moins profonde a été l'influence de la dévotion de François à la passion du Sauveur.

Cette dévotion remonte chez lui au jour de sa jeunesse où le crucifijj: de Saint-Damien lui a parlé. « Dès cette heure, dit Thomas de Celano, la compassion pour le Christ en croix s'imprima dans sa sainte âme, et l'on peut penser pieusement que les sacrés stigmates furent alors gravés profondément . dans son cœur, avant de l'être dans sa chair... Il ne pouvait dès lors contenir ses larmes et gémissait tout haut sur la Passion du Christ, qu'il paraissait avoir toujours devant les yeux. Il -faisait retentir les routes de ses lamentations, et, songeant aux plaies du Christ, il ne voulait pas être consolé (i), » Lorsqu'il voit une église, c'est la pensée de Jésus crucifié qui se présente à lui, et il prie en disant : « Nous vous adorons, ô Christ, ici et dans toutes les égUses du monde, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix (2). » Il marque du thau, signe de cette croix, les lettres qu'il envoie et jusqu'aux murs des cellules de ses frères (3). Avec des

(i) II Cel., 10 et II.

(2) Testament, dans Opuscula, p. yy ; I Cel., 45.

(3) Cel., Tractatus de miraculis, 3.

m PERSONNA^ 85

versets du psautier, il compose un Office pour honorer, remémorer et louer la Passion :

O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne.

J'ai été entouré d'une troupe de cMens, une foule de méchants a fondu sur moi.

Ils m'ont considéré, examiné, ils ont partagé mes vêtements et tiré ma robe au sort.

Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os.

Ils ont ouvert leur bouche sur moi comme un loup ravissant et rugissant.

J'ai coulé comme de l'eau, et tous mes os ont été dispersés.

Mon cœur est devenu comme une cire liquéfiée au milieu de mes entrailles.

Ma force s'est desséchée comme une brique et ma langue s'est attachée à mon palais.

Ils m'ont donné pour nourriture du fiel, et dans ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre.

Ils m'ont réduit à la poussière de la mort, ils ont multiplié les douleurs de mes blessures.

Mais j'ai dornu et je suis ressuscité, et mon Père très saint m'a reçu dans sa gloire (i).

Et comme la compassion inspirée à François par ces textes transparents s'est traduite aux yeux du monde chrétien par le prodige des divins stigmates, l'humanité tout entière a pleuré avec lui sur les souffrances du Sauveur. Avant saint François, pour employer une belle expression de M. Emile Mâle, « la mort de Jésus-Christ était un dogme qui s'adressait à l'inteUigence ; maintenant, c'est une image émouvante qui parle au cœur (2) ». Fidèle disciple du poverello, saint Bonaventure écrira bientôt : « Le véritable chrétien..., qui désire ressembler complètement au Sauveur crucifié, doit s'eiïorcer pardessus tout de porter la croix du Christ Jésus soit dans son âme, soit dans sa chair, afin de se sentir vraiment, comme saint Paul, cloué à la croix avec le Christ. Or, ce sentiment, celui-là seul mérite d'en éprouver les ardeurs, qui, se souvenant avec reconnaissance de la

(i) Opuscula, p. 134.

(2) Emile MÂLE, l'Art religieux de la fin du moyen âge en France. Paris, 1908, p, 76.

« Il y avait dans ce pays, écrit frère Thomas, un homme appelé Jean, de bonne renommée, de mœurs meilleures encore, que le bienheureux François aimait d'un amour particulier, parce que, étant de haut Ugnage, et très honoré dans le pays, il méprisait la noblesse du sang pour ne s'attacher qu'à celle de l'âme. Une quinzaine de jours avant Noël, François le fit appeler, comme il arrivait souvent, et lui dit : « Si tu veux que nous « célébrions à Greccio la prochaine fête du Seigneur, « pars en avant, et fais en diligence les préparatifs que « je vais t 'indiquer. Je désire en effet rappeler le sou- « venir de cet enfant qui naquit à Bethléem et voulut « subir pour nous toutes les incommodités de l'enfance ; « je désire voir, de mes yeux de chair, comment il était « couché dans la crèche et reposait sur le foin entre le « bœuf et l'âne. » Aussitôt ce brave et fidèle ami partit en hâte préparer à l'endroit désigné tout ce qu'avait demandé le saint.

a Le jour de joie approche, le temps de liesse est arrivé. De divers points, les frères sont convoqués. Les hommes et les femmes du pays, l'âme en fête, préparent, selon leurs moyens, qui des cierges, qui des torches pour illuminer cette nuit... Enfin l'hoWie de Dieu arrive et se re jouit en trouvant les préparatifs terminés. La crèche est prête, tapissée de foin; on amène le bœuf et l'âne... Il fait clair comme en plein jour dans cette nuit, délicieuse pour les hommes et les animaux. Le peuple accourt plein d'une joie nouvelle devant ce mystère renouvelé. La forêt retentit du bruit des chants, et les rochers répètent les cris d'allégresse. Les cantiques des frères rendent à Dieu les louanges qui lui sont dues et cette jubilation fait résonner la nuit. Le Saint se tient debout près de la crèche, poussant de profonds soupirs, brisé par la pitié, rempli d'tme indicible joie. La messe est célébrée au-dessus de la crèche, et le prêtre en ressent une consolation inconnue jusqu'alors. François revêt les ornements lévitiqués, car il était diacre, et entonne d'une voix sonore le saint Évangile. Et sa voix véhémente, sa voix douce, sa voix claire appelle tous les assistants aux suprêmes récompenses. Ensuite il prêche au peuple qui l'entoure, et, pour parler de la naissance du pauvre Roi et de la petite cité de Bethléem, il trouve

des mots doux comme du miel. Voulant nommer le Christ Jésus, il brûlait d'un immense amour, et l'appelait « l'Enfant de Bethléem ». Il prononçait Bethléem à la façon d'un agneau qui bêle, plus avec son cœur qu'avec sa bouche. Et lorsqu'il parlait de l'Enfant de Bethléem ou de Jésus, il passait sa langue sur ses lèvres comme pour déguster avec délices et savourer la douceur de ce mot. Alors le Tout-Puissant multiplia ses bienfaits en ce lieu, et favorisa d'une vision un homme d'une vertu admirable. Il vit dans la crèche un petit enfant couché, immobile, qui à l'approche du Saint sembla sortir de son sommeil. Cette vision traduit bien la vérité, car l'Enfant gisait, oublié, dans les cœurs jusqu'au jour où saint François, par la grâce divine, vint le réveiller et imprimer dans les mémoires son souvenir ineffaçable. La veiQée solemieUe prit pourtant fin, et chacun, plein de joie, rentra chez soi (i). »

A vrai dire, la représentation de Greccio avait quelques précédents, ainsi qu'il résulte des recherches de dom Henri Leclercq (2). Sous le pape Jean VII (705-707), la basilique Vaticane possédait un prcBsepe sanctôB Maries, suivant l'expression du Liber pontificalis, et il existait un oratoire à l'endroit où s'éleva ensuite la porta sancta, oratoire décoré par ce pape de riches mosaïques en l'honneur d'ime grande image de la Vierge qui se trouvait dans l'abside appelée domus ou oratorium sanctœ Dei genitricis. Le même Liber pontificalis parle aussi d'un prcBsepe érigé par Grégoire IV (827-844) dans la basilique de Sainte-Marie-du-Transtévère. C'était un ouvrage orné de plaques d'or et d'argent et disposé d'après le modèle de Sainte-Marie-Majeure. La crèche de cette dernière basilique était la plus célèbre et la plus ancienne de Rome. Elle remontait au moins au temps du pape Théodore (642-649) et même im siècle au delà, puisqu'il en est dès lors fait mention dans l'acte de donation de la gloriosissima femina Flavia Xanthippe, que Marini assigne au milieu du sixième siècle. Ce sanctuaire célèbre consistait en un petit oratoire qui offrait exactement

(i) / ca., 84-86.

(2) Dictionnaire d^ archéologie chrétienne et de liturgie, t. III, 2® partie, Paris, 1914, col. 3025-3026.

la forme de la grotte de Bethléem. Il avait mie entrée, particulière et im autel drapé de voiles précieux avec une confession; en outre, les parois resplendissaient d'argent et de riches métaux. Lors de ses séjours dans la Ville étemelle, François dut aller plus d'une fois s'agenouiller devant la crèche de Sainte-Marie-Majeure. Cependant, entre la pompe de cet édifice et la naïveté du tableau vivant de Greccio, il n'y a guère de rapport saisissable. Le poverello n'a puisé qu'en son cœur les éléments du drame qu'il entendait représenter, et telle a été la fécondité de son geste que ses fils, compatissants comme lui à la misère de l'Enfant-Dieu, l'ont répété partout où il les a envoyés. Alors que les crèches des basiliques romaines demeuraient inimitées, l'image du sacro hamhino, portée aux quatre coins du monde dans les bras des Mineurs, fait encore dresser chaque année, au sein de toutes nos égUses, l'étable rustique où soufflent l'âne et le bœuf.

Non moins profonde a été l'influence de la dévotion de François à la passion du Sauveur.

Cette dévotion remonte chez lui au jour de sa jeunesse où le crucifix de Saint-Damien lui a parlé. « Dès cette heure, dit Thomas de Celano, la compassion pour le Christ en croix s'imprima dans sa sainte âme, et l'on peut penser pieusement que les sacrés stigmates furent alors gravés profondément dans son cœur, avant de l'être dans sa chair... Il ne pouvait dès lors contenir ses larmes et gémissait tout haut sur la Passion du Christ, qu'il paraissait avoir toujours devant les yeux. Il faisait retentir les routes de ses lamentations, et, songeant aux plaies du Christ, il ne voulait pas être consolé (i). » Lorsqu'il voit une égHse, c'est la pensée de Jésus crucifié qui se présente à lui, et il prie en disant : « Nous vous adorons, ô Christ, ici et dans toutes les égHses du monde, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix (2). » Il marque du thau, signe de cette croix, les lettres qu'il envoie et jusqu'aux murs des cellules de ses frères (3). Avec des

(i) // Cel., 10 et II.

(2) Testament, dans Opuscula, p. 77 ; I Cel., 45.

(3) Cel., Tractatus de miraculis^ 3.

versets du psautier, il compose un Office pour honorer, remémorer et louer la Passion :

O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne.

J'ai été entouré d'une troupe de chiens, une foule de raéchants a fondu sur raoi.

Ils m'ont considéré, examiné, ils ont partagé mes vêtements et tiré ma robe au sort.

Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os.

Ils ont ouvert leur bouche sur moi comme un loup ravissant et rugissant.

J'ai coulé comme de l'eau, et tous mes os ont été dispersés.

Mon cœur est devenu comme une cire liquéfiée au milieu de mes entrailles.

Ma force s'est desséchée comme une brique et ma langue s'est attachée à mon palais.

Ils m'ont donné pour nourriture du fiel, et dans ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre.

Ils m'ont réduit à la poussière de la mort, ils ont multiplié les douleurs de mes blessures.

Mais j'ai dormi et je suis ressuscité, et mon Père très saint m'a reçu dans sa gloire (i).

Et comme la compassion inspirée à François par ces textes transparents s'est traduite aux yeux du monde chrétien par le prodige des divins stigmates, l'humanité tout entière a pleuré avec lui sur les souffrances du Sauveur. Avant saint François, pour employer une beUe expression de M. Emile Mâle, « la mort de Jésus-Christ était un dogme qui s'adressait à l'intelligence; maintenant, c'est une image émouvante qui parle au cœur (2) ». Fidèle disciple du poverello, saint Bonaventure écrira bientôt : « Le véritable chrétien..., qui désire ressembler complètement au Sauveur crucifié, doit s'efforcer pardessus tout de porter la croix du Christ Jésus soit dans son âme, soit dans sa chair, afin de se sentir vraiment, comme saint Paul, cloué à la croix avec le Christ. Or, ce sentiment, celui-là seul mérite d'en éprouver les ardeurs, qui, se souvenant avec reconnaissance de la

(i) Opuscula, p. 134.

(2) Emile MÂLE, rArt religieux de la fin du moyen âge en France. Paris, 1908, p. 76.

passion du Seigneur, contemple les labeurs, les souffrances et l'amour de Jésus crucifié avec une mémoire si fidèle,une intelligence si pénétrante et une volonté si aimante, qu'il puisse dire, comme l'épouse du Cantique,: « Mon « bien-aimé repose sur ma poitrine, comme un sachet de « myrrhe (i). »

Le mystérieux franciscain toscan Joannes de Caulibus, en ses Méditations sur la Vie du Christ, proposera cette contemplation aux fidèles, et l'art, par l'intermédiaire du théâtre, tirera de ses visions les éléments d'une iconographie nouvelle (2). On vénérera les plaies de Jésus : celles des mains et des pieds et celle du côté, et, au quinzième siècle, des confréries spéciales se constitueront sous le vocable des cinq plaies du Christ. En Allemagne, la dévotion au cœur perforé de Jésus deviendra assez générale à la fin du moyen âge (3). Quand enfin au quatorzième et au quinzième siècle, le pèlerinage de Terre Sainte tombera, en désuétude, l'exercice du chemin de la croix apparaîtra, pèlerinage en esprit à des stations dont le nombre ne se fixera qu'au seizième siècle, mais devant lesquelles, aujourd'hui encore, nous fléchissons le genou en disant avec François : « Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons, parce que vous avez racheté le monde par votre sainte croix (4). »

(i) Lignutn vitcB, n° i, prologue, cité par P. Pourrat, la Spiritualité chrétienne, t. II, Paris, 1921, p. 275.

(2) V. sur ce poiat Emile Male, op. cit., chap. i à m.

(3) V. sur ce point Cari Richstalter, S. J., Die HerZ'Jesu V&rehning des deutschen Mittelatters, 2 vol., Paderborn, 1919.

(4) Sur le théocentrisme franciscain et la dévotion franciscaine au Verbe incarné, le cardinal de Bérulle, insigne tertiaire, édifiera au dix-septième siècle im splendide édifice métaphysique, oh s'abriteront les maîtres de cette grande école française de spiritualité qui a trouvé récemment en M. Henri Bremond son définitif historien : Condren, Olier, le vénérable Jean Eudes, le bienheureux Grignion de Montfort. Mais dès qu'elle sort du cénacle où méditent ces disciples d'élite, la doctrine de Bérulle abandonne le sublime pour reprendre la simplicité franciscaine. La dévotion, si populaire en son temps, de Marguerite de Beaune à l'enfant Jésus, est singulièrement intéressante à cet égard. L'école française, partie de la spiritualité franciscaine, y retourne spontanément dès qu'elle s'adresse aux foiiles. En elle s'épanouit magnifiquement, sans ntille déformation, une des plus belles flevirs de l'arbre planté par je petit pauvre d'Assise.

Mais, aux yeux du chrétien, le sacrifice de la messe est le même que le sacrifice de la croix; c'est pourquoi la dévotion de François au sacrement de l'autel était aussi ardente que sa compassion aux souffrances de Jésus. « Il brûlait d'amour jusqu'aux moelles pour le sacrement du corps du S.eigneur, et demeurait frappé de stupeur devant cette miséricorde pleine de charité et surtout devant cette charité si miséricordieuse. Ne pas entendre chaque jour au moins une messe, lorsqu'il n'avait pas d'empêchement, lui aurait paru une faute grave (i). » Et, dans les écrits qu'il a laissés, revient sans cesse cette exhortation au respect de l'eucharistie :

Pourquoi ae connaissez-vous pas la vérité et ne croyez-vous pas au Fils de Dieu? Lui, tous les jours il s'humilie comme à l'heure où, descendant de son trône royal, il vint au sein d'une vierge. Chaque jour il vient à vous lui-même sous une humble apparence. Chaque jour il descend du sein de son Père sur l'autel dans les mains du prêtre. De même qu'il s'est montré aux saints Apôtres dans sa vraie chair, de même il se montre à nous sous le pain sacré. Et de même que dans sa chair ils ne voyaient que son humanité, tout en croyant et en contemplant de leurs yeux spirituels sa divinité elle-même, ainsi nous autres, nous voyons le pain et le vin de nos yeux co"rporels, et nous croyons fermement que c'est là son corps très saint et son sang vrai et vivant (2).

Et encore :

Je vous conjure tous, mes frères, en vous baisant les pieds et avec toute l'affection dont je suis capable, de témoigner toute sorte de respects et d'honneurs, de votre mieux, au très saint corps et au sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui tout ce qui était dans le ciel et sur la terre a été purifié et réconcilié avec le Père tout-puissant.

Je prie également dans le Seigneur tous mes frères qui sont, qui seront ou qui désirent être prêtres du Très-Haut, quand ils voudront célébrer la messe, qu'ils célèbrent dignement, saintement, respectueusement le vrai sacrifice du très saint corps et

(i) // Cel., 201.

(2) Admonition I, dans Opuscula, p. 5.

88 SAINT FRANÇOIS D*ASSTSE

du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec une intention sainte et pure, non pour un motif terrestre, par crainte ou pour plaire à quelqu'un, comme s'ils voulaient être agréables aux hommes. Que leur intention tout entière, autant que le permet la grâce du Tout-Puissant, n'aille qu'au seul souverain Seigneur, ne cherche qu'à lui plaire, car lui seul il agit là, en lui seul il se complaît. Il l'a dit : « Faites ceci en mémoire de moi. » Si quelqu'un agit autrement, il devient un autre traître Judas, il est responsable du corps et du sang du Seigneur.

Souvenez-vous, prêtres mes frères, de ce qui est écrit dans la loi de Moïse : ceux qui la transgressaient, même matériellement, étaient sans aucune rémission condamnés à mort par arrêt du Seigneur. Combien plus terrible et plus inflexible le châtiment mérité par celui qui foule aux pieds le Fils de Dieu, souille le sang du Testament qui l'a sanctifié et fait injure à l'Esprit de la grâce ! L'homme, en effet, méprise, souille et foule aux pieds l'Agneau de Dieu lorsque, comme dit l'Apôtre, il ne distingue et ne discerne pas le saint pain du Christ des autres nourritures et des autres œuvres, lorsqu'il le mange indignement, ou, s'il est en état de grâce, lorsqu'il communie sans aucun profit...

Écoutez, mes frères : si la bienheureuse Vierge Marie est honorée comme elle le mérite, pour avoir porté le Seigneur dans son sein virginal, si le bienheureux Jean-Baptiste a tremblé, n'osant pas mettre la main sur la tête de l'homme-Dieu, si le tombeau où il reposa quelques heures est vénéré, combien ne doit pas être saint, juste et digne celui qui touche de ses mains, qui prend de bouche et de cœur, qui donne aux autres le Christ, non plus mortel, mais éternellement vainqueur et glorieux, l'objet des complaisances des anges !

Considérez votre dignité, ô frères qui êtes prêtres, et soyez saints parce qu'il est saiat. Et de raême que le Seigneur Dieu vous a honorés par-dessus tous par ce mystère, de xaême vous aussi aimez-le, honorez-le par-dessus tous. C'est un grand malheur et une misérable faiblesse que de l'avoir ainsi près de vous et de penser à de petits soucis terrestres. Que l'homme tout entier soit saisi de frayeur, que le monde entier tremble, que le ciel exulte lorsque sur l'autel, dans les mains du prêtre, descend le Christ, Fils du Dieu vivant. O admirable grandeur, étonnante condescendance ! O subUme humilité ! O humble sublimité 1 Le Maître de l'Univers, Dieu lui-même et Fils de Dieu, s'humiUe au point de se cacher pour notre salut sous la faible apparence du pain ! Voyez, frères, l'humilité de Dieu et répandez vos cœurs devant lui, humiUez-vous à votre tour, pour être exaltés par lui. Ne gardez rien de vous-raêmes pour vous, afin qu'il vous possède tout entiers, lui qui s'est donné à vous tout entier (i).

(i) Lettre au chapitre général, dans Opuscula, pp. 100-103.

Le respect des clercs pour l'eucharistie se manifestera spécialement par le bon entretien des calices, corporaux et linges où est consacré le corps et le sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ.

Beaucoup le laissent dans des endroits indignes, le portent sans respect le long du chemin, le prennent iiiconvenablement et l'administrent aux autres à tort et à travers... Allons, de ces fautes et des autres amendons-nous vite et fermement. Partout où le très saint corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera placé ou abandonné coupablement, qu'on l'enlève de là pour le mettre dans un endroit plus honorable (i).

Et François d'envoyer des frères par le monde avec des ciboires spéciaux, afin qu'ils enferment dans un Heu convenable les hosties consacrées partout où ils les verront conservées dans des conditions indignes. Et parce que le prêtre a le pouvoir de toucher de ses mains le corps du Sauveur, il veut qu'on les lui baise respectueusement. « S'il m' arrivait, dit-il souvent, de rencontrer en même temps saint Laurent descendu du ciel (2) et im pauvre petit prêtre, je commencerais par rendre mes hommages au prêtre et je me précipiterais pour lui baiser les mains. Je dirais : « Attendez, saint Laurent, car ces « mains touchent le Verbe de vie et possèdent un pouce voir surnaturel (3). »

Peu importe que le prêtre soit digne ou non de sa sublime mission :

Bien que les clercs soient pécheurs, écrit-il, personne ne doit les mépriser; le Seigneur seul se réserve le droit de les juger. Plus est élevée au-dessus de toutes les autres la fonction de ceux qui sont chargés du très saint corps et du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ que seuls ils reçoivent et que seuls ils administrent aux autres, plus est grand le péché commis contre eux, et plus cette faute dépasse celles commises contre tous les autres hommes de ce monde {4).

Un jour, en Lombardie, alors que François entrait

(i) De reverentia corporis Domini, dans Opuscula,rp-p. 22-23, et, presque daas les mêmes termes, Lettre à tous les custodes, dans Opuscula, pp. 113-

(2) On sait que saint Laurent n'était que diacre.

(3) II Cel., 201.

(4) Admonition XXVI, dans Opuscula, p. 18.

dans une église pour y prier, un hérétique vint lui dire que le curé de l'endroit vivait en concubinage, et M demanda quel respect on pouvait bien témoigner à cet homme. Le prêtre incriminé était là; François courut à lui et se mit à genoux : « Ses mains, dit-il, ont touché le corps de mon Seigneur; quelles qu'elles soient, elles ne peuvent altérer la vertu et l'efficace des divins sacrements. Par elles Dieu répand sur son peuple beaucoup de bienfaits et de grâces; en l'honneur de Dieu honore donc son ministre ; même s'il perd son âme, il m'aide à sauver la mieime. » Et il baisa les mains du prêtre indigne (i).

(i) Aucun historien de saint François ne paraissant connaître cette anecdote, on me pardonnera de reproduire ici le double récit qu'en a laissé le dominicain Etienne de Bourbon (op. cit., pp. 264 et 304) :

a) Audivi quod, cum beatus Franciscus iret per Lumbardiam, quidam paccharius sive manicheus, cum ingressus fuissei quandam ecclesiam ad orandum beatus Franciscus, videns famam sanctitatis quam habebat in populo, occurrit ei, et, volens per eum populum sibi allicere et fidem subvertere et officium sacerdotale contemptibile reddere, cum parrochialis sacerdos esset in f amis in parrochia de hoc quod concubinam terieret, dixit dicto sancto : a Ecce estne credendum dictis huius, et factis eius aliqua reverencia exhibenda, qui concubinam tenet et manus habet pollutas, carnes meretricis tractando? » Attendens autem vir sanctus heretici malidam, coram parrochianis venit ad sacerdotem illum, et, flectens genua ante eum, ait : « Si taies sunt manus illius quales iste dicit, nescio; et si eciam taies essent, scio quod non possunt inquinare virtutem et efficaciam divinorum sacramentorum. Sed, quia per manus istas multa bénéficia Dei et carismata populo Dei fluunt, istas osculor ob reverenciam eorum que ministrant et cuius auctoritate administrant ea. » Et hoc dicens, et flectens genua coram sacerdote illo, manus dus osculabatur, confundens hereticos et eis credentes qui aderant.

b) Audivi quod, cum beatus Franciscus intraret quamdam villam in Lumbardia, et opinio esset ibi de eius sanctitate, quidam hereticus, cogitans eum hominem simplicem, volens confirmare.sectam suam et credentes suos in ea, qui occurrerant, videns sacerdotem ville ei occurrere, clamavit : « Ecce, bone homo, quid dicis de isto, qui ville istius parrochiam tenet et concubinam habet et multis criminibus omnibus nobis patet obnoxius? Quid mundum potest ab eo dari vel tractari? » Advertens sanctus dolum heterici : « Estne, inquit, iste sacerdos huius ville, de quo talia dicitis? » Cum dice rent : « Est », flexis genibus in luto, ait osculando manus eius : v. Iste manus Dominum meum tetigerunt, nec, qualescunque svnt, immundum eum facere potuerunt nec virtutem eius imminuere. In honore Domini honora ministrum; sibi malus esse potest, mihi bonus est. r> Ad quod sunheretici confutati.

Encore qu'Etienne de Bourbon ne précise pas sa source, il est difficile de ne pas être frappé de la parfaite conformité de ce témoignage d'un contemporain avec les enseignements authentiques de François qu'on a lus plus haut.

Si les franciscanisants du protestantisme n'essayaient encore aujourd'hui de tirer à Luther ou à Calvin les dits et gestes de François, tout comme le patarin lombard tentait de le mettre en opposition avec TÉgUse de Rome, il serait' superflu d'insister comme je le fais sur la dévotion révérentielle du petit pauvre au sacrement de l'eucharistie. Nulle époque n'eut en eifet plus que le moyen âge le culte de Jésus-Hostie. « Adorons avec un profond respect ce Sacrement si digne de nos hommages, » chantera bientôt saint Thomas d'Aquin :

Tantum ergo Sacramentum Veneremur cernui.

La profondeur du respect risquait d'ailleurs d'éloigner les fidèles de l'autel. En fait, Us finirent par s'en approcher si rarement que le quatrième Concile de Latran dut, en 1215, dans son vingt et unième décret, édicter le précepte de la communion annuelle sous peine d'exclusion de l'église pendant la vie et de privation de la sépulture chrétienne après la mort (i). Encore ces menaces furent-elles inopérantes. Le Concile demandait que le décret fût publié fréquemment dans les égHses; on en vint à exiger plusieurs publications par an : quatre fois l'an d'après un concile de Terragone et un de Salamanque; tous les dimanches, de la Septuagésime à Pâques, d'après un concile de Palencia (2). Les couvents mêmes étaient paralysés par la crainte de profaner les saints mystères, et, dans son monastère d'Helfta, sainte Gertrude comptait un bon nombre de religieuses qui n'osaient communier souvent de peur de le mal faire (3).

François, je me hâte de le dire, sut se garder d'un tel éloignement. D'après Thomas de Celano, « il communiait souvent et si pieusement que sa piété se communiquait aux autres. Il apportait à cette action si sainte tout son recueillement, faisait à Dieu le sacrifice de tous ses membres, et, en recevant l'Agneau immolé, il immolait

(i) Texte dans H. Denzinger, EncJiiridion symbolorum et definitionum, douzième édition, Fribourg-en-Brisgau, 1913, p. 194.

{2) Cités par A. Villien, Histoire des Commandements de l'Eglise, Paris, 1909, p. 197. ,

(3) Sainte Gertrude, Revel., lib. IV, cap. VII, citée par P. Pourrai, op. cit., p. 493.

son esprit dans le feu qui brillait toujours sur l'autel de son cœur (i) ». Encore qu'un peu plus de simplicité dans la finale de ce témoignage en eût augmenté la clarté, il en dit assez sur l'attitude de François. Non content d'ailleurs de donner à ses fils l'exemple de la fréquente communion, le patriarche séraphique leur recommandait avec instances de ne point s'écarter de la table sainte :

C'est l'esprit de Dieu qui habite en ceux qui lui sont fidèles, leur disait-il, et celui-là le possède qui reçoit le très saint corps et le sang du Seigneur (2).

Et encore :

Nous devons confesser nos péchés au prêtre et recevoir de sa main le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Ghrist. Celui qui ne mange pas sa chair et ne boit pas son sang ne peut entrer dans le royaume de Dieu (3) .

Bien plus, il allait jusqu'à engager ses fils à communier sans avoir reçu l'absolution préalable, toutes les fois qu'ils n'arrivaient point à trouver un prêtre à qui ils pussent confesser leurs fautes :

Que mes frères bénis, clercs et lais, dit-il dans la Règle de 1221, confessent leurs péchés aux prêtres de notre Ordre. Et s'ils ne le peuvent, qu'ils se confessent à d'autres prêtres catholiques et prudents... S'ils ne peuvent trouver de prêtre, qu'ils se confessent à leur frère comme le dit l'apôtre Jacques : « Confessezvous mutuellement vos péchés. » Mais dans ce cas qu'ils n'omettent pas de recourir ensuite aux prêtres qui seuls ont le pouvoir de lier et de délier. Et ainsi contrits et confessés, qu'ils reçoivent le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec grande humihté et respect, se souvenant de la parole du Seigneur : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang possède la vie éternelle. » Et encore : < Faites ceci en mémoire de moi (4) . »

Ses fils ont entendu son appel, et leur ferveur pour l'eucharistie embrase encore le monde chrétien. Chaque jour, en effet, l'ÉgHse propose à ses prêtres, après la célébration de la messe, l'oraison Transfige, qu'écrivit un des successeurs de François dans le gouvernement des Mineurs, saint Bonaventure. Je ne puis citer en entier

(i) II Cel., 201.

(2) Admonition I, dans Opuscula, p. 5.

(3) Lettre à tous les fidèles, dans Opuscula, p. 90.

(4) Régula I, cap. XX, dans Opuscula, p. 49.

cette magnifique prière; en voici du moins quelques lignes :

« Faites que mon âme ait faim de vous, ô pain des Anges, aliment des âmes saintes, notre pain quotidien, plein de force et de suavité, qui fait goûter à ceux qui s'en nourrissent les délices de sa saveur I O vous que les Anges n'aspirent qu'à contempler sans cesse ! que mon cœur soit avide de vous, se nourrisse de vous, que mon âme soit remplie dans tout ce qu'elle a de plus intime de la douceur de votre goût délicieux! Que mon cœur ait toujours soif de vous, ô fontaine de vie, source de sagesse et de science, fleuve de l'éternelle Imnière, torrent de délices, abondance de la maison de Dieu (i). »

Qu'il apaise sa soif en s'associant, ainsi que l'ont fait les saints, au sacrifice de Jésus :

Les brebis du Seigneur l'ont suivi dans la tribulation, dans la persécution, dans l'opprobre, dans la faim et la soif, dans l'infirmité, les tentations et autres épreuves, et pour cette fidélité elles ont reçu du Seigneur la vie étemelle. Aussi est-ce une grande honte pour nous, serviteurs de Dieu, que les saints aient pratiqué ces vertus : nous parlons d'eux et nous prêchons leurs exemples, et nous voudrions pour cela recevoir gloire et honneur {2) !

Honorons-les plutôt dans leur âme et dans leur corps ; Dieu même a pour agréable l'hommage que nous leur rendons; il l'atteste au besoin par des miracles. C'est ce dont François, dévot aux reliques des saints, fut témoin en cette circonstance que rapporte Thomas de Celano :

« Lorsqu'il se trouvait à Monte Casale, dans la province de Massa, il enjoignit aux frères d'enlever les saintes

(i) Je suis la belle traduction que donne de cette prière dom Gaspar Lefebvre, O. S. B., dans son Missel quotidien, Paris, Société Seiint- Augustin, sans date (1920). Pourquoi faut-il que cet ouvrage, si remarquable à tant d'égards, soit afifligé de la déplaisante imagerie d'un disciple attardé de James Tissot?

(2) Admonition VI, dans Opuscula, p. 9.

reliques d'une église abandonnée de tous et de les apporter au couvent. Il souffrait qu'elles eussent été privées si longtemps de la dévotion qui leur était due. Mais il fut obligé de s'absenter, et les frères, oublieux de l'ordre du Père, perdirent le mérite de l'obéissance. Et voici qu'un jour, les frères qui enlevaient la couverture de l'autel, comme à l'ordinaire, pour qu'on célébrât la messe, trouvèrent de très beaux ossements qui répandaient un suave parfum. Ils restèrent stupéfaits devant ce spectacle inattendu. Peu de temps après, le Père revint et demanda aussitôt si l'on avait accompli son ordre, touchant les reliques. Les frères confessèrent humblement leur manquement à l'obéissance, et, après ime pénitence, ils obtinrent le pardon. Et François s'écria : « Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui a fait lui-même « ce que vous auriez dû faire (i) ! »

Entre tous les saints, écrit encore frère Thomas, « il entourait d'un indicible amour la mère de Jésus, car c'est elle qui nous a donné pour frère le Dieu de majesté. Il faisait monter vers elle des chants de louanges, répandait à ses pieds des gerbes de ferventes prières, lui offrait les élans de son cœur tant et si bien qu'aucune langue humaine ne le pourrait exprimer (2). »

C'était dans l'église de la Portioncule, consacrée à la Mère de Dieu sous le vocable de Sainte-Marie-des-Anges, que la famille des Mineurs avait pris naissance ; il choisit donc Notre-Dame pour la protectrice de son Ordre (3), et les mots se pressaient sur ses lèvres lorsqu'il la saluait :

Salut, ô sainte dame. Reine très sainte, Mère de Dieu, Marie, vous la Vierge perpétuelle, choisie du haut du ciel par le Père très saint, consacrée par lui et par son très saint cher Fils et l'Esprit consolateur, vous en qui se sont trouvés et résident la plénitude de la grâce et le bien universel ! Salut, palais de Dieu ! Salut, tabernacle de Dieu! Salut, maison du Seigneur! Salut, vêtement du Seigneur ! Salut, servante du Seigneur 1 Salut, mère de Dieu {4) 1

(i) // Cel., 202.

(2) // Cel., 198. ,

(3) // Cel., 198.

(4) Opuscula, p. 123.

. LA PERSONNALITÉ i?fe SAINT FRANÇOIS 95

Et, à chaque heiire canoniale, il l'invoquait avec ferveur :

Sainte Vierge Marie, il n'est pas de femme au monde semblable à vous, fille et servante du Roi Très-Haut, du Père céleste, mère de notre très saint Seigneur Jésus-Christ, épouse de l'Esprit-Saint ; priez pour nous, avec saint Michel archange et toutes les Vertus des cieux et tous les saints, votre cher et très saint Fils, notre Seigneur et Maître (i) !

Remarquons cette association, dans une conmiune demande d'intercession, des anges à la Reine du Ciel. C'est sans doute à la Portioncule, ou mieux à Notre- Dame-des-Anges, qu'en méditant sur le vocable dont on y honorait la Vierge Marie, il aura pris pleinement conscience de la dette du chrétien envers l'invisible compagnon qui l'assiste perpétuellement ici-bas. En efîet, nous apprend Thomas de Celano, « les anges qui combattent à nos côtés et qui marchent avec nous au miUeu des ombres de la mort, étaient vénérés et aimés par lui d'ime façon particulière. « Il faut honorer sans « cesse, disait-il, de tels compagnons, et invoquer de « tels gardiens. » Il enseignait qu'il ne faut pas blesser leur regard, ni faire devant eux les actions dont on rougirait devant les hommes. Comme les psaumes étaient chantés au chœur en présence des anges, il voulait que tous les frères qui étaient hbres se réunissent dans l'oratoire pous psalmodier avec dévotion. Mais « c'est surtout « saint Michel, disait-il, qu'il faut particuUèrement « honorer, car c'est à lui qu'est confiée la charge d'in- « troduire les âmes auprès de Dieu ». Aussi jeûnait-il très dévotement en son honneur, durant quarante jours, entre l'Assomption et la Saint-Michel (29 septembre). « Chacun, disait-il, doit offrir à Dieu, en l'honneur d'un « si grand prince, un tribut de louanges, ou quelque « présent particuUer (2). »

« Saint Michel Archange, disons-nous aujourd'hui, défendez-nous dans le combat; soyez notre secours contre la malice et les embûches du diable. » François eût aimé cette prière, dont son théocentrisme se fût

(i) Opîiscula, p. 128, (2) // Cel., 197.

accommodé, car il entendait Satan rôder autour de lui la nuit avec les troupes infernales ; parfois même il se sentait roué de coups par les démons :

« Il allait seul, la nuit, prier dans les églises abandonnées ou situées dans des lieux écartés, nous dit Thomas de Celano, et là, protégé par la grâce divine, il triomphait de ses terreurs et de ses angoisses. Il luttait corps à corps avec le diable qui, dans ces endroits déserts, cherchait non seulement à. le troubler intérieurement, mais encore à le faire périr dans les ruines et les ébouHs. Mais le valeureux chevalier du Christ, sachant que son Seigneur est partout le maître, ne cédait pas à la terreur et répétait dans son cœur : « Être malfaisant, « tu peux diriger sur moi les traits de ta malice, mais « sans plus de résultats que si nous étions en pubHc (i). »

C'est ce qui lui arriva notamment dans la circonstance suivante : Un jour, avec. un compagnon, « il gagna une éghse située loin de toute habitation et, désirant prier dans la soHtude, il dit au frère : « Je voudrais « demeurer seul cette nuit. Va donc à l'hôtellerie et « reviens demain au petit jour. » Resté seul, il fit monter vers Dieu de longues et très ferventes prières, puis enfin chercha un endroit où il pourrait reposer sa tête pour dormir. Mais soudain son âme fut plongée dans le trouble ; la crainte et la tristesse l'envahirent et il se mit à trembler de tous ses membres. Il sentait nettement que les assauts diaboliques étaient déchaînés contre lui, et il entendait des troupes de démons courir avec bruit sur le toit de la maison. Sur-le-champ il se leva, sortit et, traçant sur son front le signe de la croix, il s'écria : « De la part du « Dieu tout-puissant, je vous dis, démons, de faire subir « à mon corps tout ce qui vous est permis. J'y consens « volontiers, car je n'ai pas de plus grand ennemi que « mon corps ; vous me vengerez de mon adversaire en « lui infligeant, à ma place, le châtiment ! » Et les démons qui s'étaient réunis pour jeter le désarroi dans son âme, trouvant un esprit très prompt dans une chair débile, disparurent aussitôt, couverts de confusion (2). »

Une fois pourtant François eut peur, mais c'était dans

(i) I Cel., 72.

(2) // Cel., 122.

un palais et non plus dans une église. Invité par le cardinal Léon BrancaJeone, du titre de Sainte-Croix-de- Jérusalem, « à demeurer à Rome quelque temps avec lui, il choisit pour demeure ime tour écartée qui renfermait neuf abris voûtés ressemblant aux cellules d'un ermitage. La première nuit, après avoir adressé à Dieu ses prières, il s'apprêtait à se reposer lorsque survinrent les démons, qui engagèrent avec le saint une lutte acharnée. Ils le frappèrent longtemps et fort, le laissant à la fin à moitié mort. Quand ils furent partis, et qu'il eut retrouvé le souffle, le saint appela son compagnon, qui dormait dans un autre abri : « Mon frère, dit-il, je « désire que tu restes près de moi ; je crains de demeurer « seul, car à l'instant les démons viennent de me frapper. >i Le saint frissonnait et ses membres tremblaient comme il arrive au coiurs d'un violent accès de fièvre. Ils restèrent éveillés toute la nuit, et saint François disait à son compagnon : « Les démons sont les sbires de notre « Dieu et il s'en sert pour punir nos excès. C'est une « marque de faveur toute spéciale qu'il donne à son ser- « viteur, de ne rien laisser en lui d'impuni tant qu'il vit « dans ce monde. Poiu* moi, je ne me souviens d'aucune « faute pour laquelle, par la miséricorde de Dieu, je « n'aie donné satisfaction. Il a toujours usé envers « moi d'une si paternelle bienveillance, qu'il m'a montré, « pendant mes prières et mes oraisons, ce qui lui plai' « sait ou lui déplaisait en moi. Il est fort possible qu'il « ait permis à ses sbires de se ruer sur moi parce que « mon séjour à la cour des grands est d'un mauvais « exemple pour autrui. En apprenant que je fréquente « les cardinaux, mes frères qui habitent de très pauvres « couvents pourraient me soupçonner de vivre au sein « des délices. Aussi, mon frère, j'estime qu'il vaut mieux « que celui qu'on regarde comme un modèle s'éloigne « des cours, et qu'il encourage ceux qui ont à supporter « des privations en les supportant lui-même. » Au matin, ils se rendirent chez le cardinal et, lui ayant raconté toute l'aventure, ils prirent congé de lui (i). »

Nous serions aujourd'hui plus hésitants que François et que son biographe à reconnaître l'action du diable

(i) // Cet., 119 et 120.

en ces rencontres. La nuit tombe ; dans la campagne déserte le vent souffle en tempête et mugit comme une bête monstrueuse ; des pierres se détachent des vieux murs en ruines et ceux-ci, secoués par l'orage, semblent devoir s'écrouler tout entiers sur le petit pauvre agenouillé. Comment celui-ci, pour qui, ne l'oublions pas, lés réalités sensibles ne sont que le pâle reflet des réalités spirituelles, ne tiendrait-il pas pour assuré qu'au déchaînement aveugle des éléments répond, et bien autrement redoutable, l'assaut des esprits infernaux ! Et peut-être le cardinal, s'il eût voulu ou s'il eût su confesser habilement la valetaille de son palais, n'eût-il pas eu de peine à trouver les « sbires de Dieu » paimi les laquais chamarrés qui devaient trouver indigne d'eux d'avoir à prendre soin du mendiant d'Assise et de son compagnon. Mais François, qui n'admettait pas que les loups de Saint- Vergoin pussent dévorer sa monture, se serait refusé à croire qu'aucun homme fût assez pervers pour le frapper injustement. Sa candeur était, au fond, plus féconde que notre sagesse. Combien nos rapports aivec nos semblables seraient simplifiés si nous savions rapporter à l'esprit du mal les méfaits que celui-ci leur inspire! Combien nous serions plus prompts à pardonner, plus enclins à oubUer!

Et cette candeur aboutit à des déterminations viriles. Quand il sent que Dieu est avec lui, François, triomphant de ses terreurs nocturnes, n'hésite pas un instant à braver les démons; quand il se croit livré à ceux-ci par la justice d'en haut, il voit dans son abandonnement même une marque de la bienveillance divine, et, par les rigueurs de l'ascèse, il appelle de nouveau sur lui (( l'intemelle consolation ».

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