‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 12 sur 31 · LA FONDATION DE L ORDRE DES MINEURS · texte numérisé non relu

LA FONDATION DE L ORDRE DES MINEURS

C'est à Assise même que François fit d'abord entendre ses exhortations à la pénitence, et, quoique nul ne soit prophète en son pays, il eut bientôt un disciple, « un habitant d'Assise, d'esprit simple et pieux (i) », dont on ne nous dit pas le nom. Un homme aisé, appelé Bernard (2), se joignit ensuite à lui, dans des circonstances que rapporte Thomas de Celano (3). Ayaiit bien souvent donné l'hospitalité à François, il avait pu étudier et éprouver la vie et les mœurs de celui-ci. Il le voyait notamment n'accorder presque rien au sommeil et passer la nuit en prières, louant Dieu et la glorieuse Vierge sa mère. RempU d'admiration, il le considérait comme inspiré d'Eii-Haut, et vint un jour lui demander conseil en ces termes : « Mon Père, si un homme avait longtemps possédé des biens venant de son maitre et ne voulait pas les garder plus longtemps, que devrait-il faire pour être plus parfait? — Rendre au maître tout ce qu'il en a reçu », répondit François. Bernard répHqua : « Je reconnais que c'est de Dieu que je tiens tout ce que je possède et, suivant ton conseil, je suis prêt à tout lui rendre. — Si tu veux vraiment mettre tes paroles en pratique, dit alors François, nous entrerons à l'église demain, au point du jour, et nous ouvrirons le livre des Évangiles pour consulter le Christ lui-même. » De grand matin ils se rendent donc à l'église (4) et, après une dévote

(i) I Cel.y 24.

(2) Bernard de Besse, le premier, l'appelle Bernard de Quintavalle {Analecta fr., t. III, p. 667).

(3) / Cel., 24, et // Cel., 15.

(4) D'après saint Bonaventure (Leg. nudor., cap. III, 3), cette église serait Saint-Nicolas, dont la caserne des carabiniers occupe aujourd'hui l'emplacement, àol'angle de la Via di Portica et de la Via di S. Giacomo,

prière, ils ouvrent l'Évangile, disposés à accomplir le premier conseil qui tombera sous leurs yeux. Le livre ouvert, le Christ lem- propose son conseil : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et donnesen le prix aux pauvres (i). » Renouvelant l'expérience, ils tombent sur ce passage : « N'emportez rien en voyage (2). » Ils insistent et lisent une troisième fois : « Celui qui veut venir après moi, qu'il se renonce soimême (3). » Sans tarder, Bernard vend ses biens, en distribue le prix aux pauvres et s'attache à François.

Tandis qu'avec l'aide de celui-ci, Bernard répartissait son argent entre les mendiants d'Assise, vint à passer un prêtre séculier de la ville. Sylvestre, à qui François avait acheté des pierres au temps où il réparait les églises. Lorsqu'il vit Bernard abandonner tous ses biens aux pauvres, cet homme fut enflanamé d'une vorace cupidité, et il se mit à reprocher à François de ne pas lui avoir payé exactement le prix des pierres qu'il lui avait vendues. François sourit en voyant l'âme du prêtre empoisonnée par l'avarice. Mais, .voulant apaiser cette maudite ardeur, il lui mit, sans compter, de l'argent plein les mains. Sylvestre se réjouit fort de l'aubaine, mais s'étonna plus encore de cette générosité. Rentré chez lui il y réfléchissait souvent; il se faisait des reproches en voyant qu'au seuil de la vieillesse ii aimait encore le monde, en même temps qu'il demeurait stupéfait devant l'absolu détachement de François, Touché de la grâce, il ne tardera pas, lui aussi, à tout abandonner et à rejoindre les nouveaux pénitents (4).

Mais, avant qu'il vînt à eux, quelques recrues encore devaient grossir la petite troupe. Ce fut d'abord un Assisiate innommé, qui mourut peu après, « plus saintement encore qu'il n'avait vécu (5) ». Puis accoururent successivement Gilles, « homme droit, simple et craignant Dieu (6) », un frère inconnu, dont on ne nous dit

[x)ZMatth., XIX, 21. ,, ^:^

(3) Maith., XVI, 24. '

(4) // Cel., 109.

(5) I Cel., 25.

(6) V. sur ce frère Walter W. Seton, Blessed Giles of Assisi (British Society oj Franciscan Studies, vol. VIII, Manchester, 1918). D'après

l'action conquérante 149

rien, et Philippe qui, raconte Thomas de Celano, « comprenait et interprétait les Écritures sans avoir fréquenté les écoles (i) ».

François avait ainsi six disciples autour de lui. a II mettait toute sa vigilance et toute sa soUicitude à former ses nouveaux fils par des enseignements nouveaux, et leur apprenait à marcher d'un pas ferme dans la voie de la sainte pauvreté et de la bienheureuse simpHcité. Un jour que, rempli d'admiration devant les bienfaits répandus sur lui par la miséricorde de Dieu, il désirait en recevoir des conseils sur les progrès que lui et les siens devaient réahser, il se retira, comme il lui arrivait très souvent, dans un Heu propice à la prière. Longtemps il y demeura en présence du Seigneur du monde avec crainte et tremblement. Dans l'amertixme de son âme, il revoyait les années qu'il avait gaspillées et redisait sans cesse : « Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un « pécheur ! » Et voici que, peu à peu, une joie indicible et une immense douceur pénétraient son âme. Il tomba en défaillance, ses angoisses s'évanouirent et les ténèbres se dissipèrent. La crainte qui l'avait envahi à la pensée de ses péchés anciens fit place à la certitude du complet pardon et à la confiance dé vivre dans la grâce. Puis, ravi en extase et inondé d'une lumière où se dilatait son esprit, il eut une vision très nette de l'avenir. En disparaissant, cette suavité et cette lumière laissèrent en lui un renouveau d'âme et il semblait être un autre homme. Tout joyeux, il rejoignit ses frères et leur dit : « Ayez courage et ré jouissez- vous en Dieu; que votre (( petit nombre ne vous attriste pas, que ma simpHcité « et la vôtre ne soient pas une cause de découragement, « car le Seigneur m'a montré clairement qu'il nous

Salimbene (éd. Holder-Egger, p. 557), sa vie aiirait été écrite par frère Léon. C'est sans doute de ce texte, aujourd'htii perdu, que dérivent deux rédactions tardives, dont la plus longue a pris place dans la Chronique des XXIV Généraux {Analecta franciscana, t. III, pp. 74-114) et, traduite en italien, se joint d'ordinaire aux Fioretti. L'autre rédaction a été publiée par le P. Lemmens dans ses Documenta antiqua franciscana (t. I, Quaracchi, 1901) et par Walter W. Seton {op. cit., pp. 52-89). On a conservé de plus une collection de Dicta beaii Aegidii que les franciscains de Quaracchi ont éditée avec beaucoup de soin (Bihliotheca franciscana ascetica medii aevi, t. III, Quaracchi, 1905). (I) I CeL, 25.

« fera grandir et nous multipliera jusqu'aux extrémités « du monde. Pour votre profit je suis obligé de vous « raconter cette vision que je devrais taire si la charité « ne me faisait un devoir de parler : j'ai vu une grande « multitude d'hommes qui venaient à nous pour vivre « sous l'habit de notre sainte religion et selon la règle « de notre bienheureux Ordre. J'ai encore dans l'oreille « le bruit des pas de ceux qui allaient et venaient, guidés « par la sainte obéissance. J'ai vu les routes couvertes « de foules qui, de presque toutes les contrées, converff geaient vers notre pays. Les Français arrivent, les « Espagnols se hâtent, les Allemands et les Anglais « accourent, et une immense multitude, de langue « diverse, précipite sa marche. »

« Cette nouvelle rempKt les frères d'une joie divine, à cause de la grâce que le Seigneur avait faite à son saint et parce que, souhaitant ardemment du bien au prochain, ils désiraient que de nouvelles recrues, pour faire leur salut, vinssent accroître leur nombre.

« Et François continua : « Pour vous aider a remercier « Dieu de tous ses bienfaits, fidèlement et dévotement, « et pour vous apprendre comment il se faut comporter « avec les frères présents et futurs, écoutez la vérité « sur ce qui arrivera dans l'avenir. L'Ordre, à ses débuts, « connaîtra des fruits d'une douceur et d'une suavité « exquises. La seconde récolte sera déjà moins agréable, « et enfin nous en cueillerons de si amers qu'ils seront « immangeables, car, malgré leur parfum et leur appa- « rence savoureuse, leur acidité sera telle que personne « ne les pourra goûter. En vérité, comme je viens de « vous le dire. Dieu fera de nous un grand peuple. Mais « il en sera de nous comme du pêcheur qui jette ses filets « dans là mer ou dans un lac, prend une grande quantité « de poissons et les met dans sa barque. A la fin, comme « la pêche est trop abondante pour qu'il puisse la rap- « porter toute, il garde da,ns ses réservoirs les poissons « les plus gros et les plus appétissants et jette les autres « par-dessus bord (i). »

Sur ces entrefaites, un nouveau compagnon vint se joindre aux six frères déjà rassemblés autour de Fran-

(i) / Cel., 26 à 28.

l'action conquérante V 151

çois. Alors celui-ci, s'adressant à tous, « leur parla longtemps du royaume de Dieu, du mépris du monde, du renoncement à la volonté propre et de l'esclavage où il faut réduire le corps. Puis, les ayant divisés en quatre groupes, dans l'un desquels il entra, il les envoya deux à deux par le monde en leur disant : « Mes bien-aimés, « allez deux à deux dans les diverses contrées de l'rmi- « vers et prêchez aux hommes la paix et la pénitence « pour la rémission des péchés. Soyez patients dans la « tribulation et ayez l'assurance que Dieu accomplira « son dessein et tiendra ses promesses. Répondez hum- « blement si l'on vous interroge, bénissez ceux qui vous « persécuteront, rendez grâces à ceux qui vous accable- « ront d'injures et vous calonmieront, car en échange « de ces tribulations le royaume étemel vous attend. » Les frères reçurent cette mission au nom de la sainte obéissance avec joie et allégresse et se prosternèrent aux pieds de François. Il les embrassa pieusement et tendrement en disant à chacun d'eux : « Mets ta confiance dans « le Seigneur, il prendra soin de toi. » Bernard et Gilles se dirigèrent vers SaÏQt-Jacques-de-Compostelle ; François avec un compagnon choisit une autre région; les quatre derniers, en deux groupes, se partagèrent le reste du monde (i) ».

Ils ne durent pas aller très loin. Chacun d'eux rencontra sur sa route plus de difficultés que ne l'avait prévu François, et celui-ci, soucieux de ménager la faiblesse de ses fils, pria peu après le Seigneur de daigner les réunir sans trop tarder. Bientôt son désir fut exaucé, et les quatre groupes se retrouvèrent à la Portioncule sans s'être donné rendez-vous. Les frères rapportèrent les bienfaits qu'ils avaient reçus de Dieu, puis, pour les négligences et les ingratitudes dont ils avaient pu se rendre coupables, ils demandèrent humblement à leur Père réprimandes et directions (2). Quand on apprit qu'ils étaient de retour, « quatre hommes vertueux et méritants » vinrent se joindre à eux (3). Voyant alors que le Seigneur augmentait sans cesse leur nombre.

(i) / Cel., 29 et 30.

(3) I Cel., 30.

(3) / Cel., 31.

François écrivit pour lui et ses frères, présents et futurs, simplement et en peu de mots, une règle de vie composée en majeine partie d'expressions mêmes de l'Évangile, qu'il désirait pratiquer dans la perfection, avec les quelques prescriptions absolument nécessaires pour une vie sainte en commun (i).

Cette Règle ne nous est parvenue qu'avec les modifications et les développements qu'elle a reçus de 1209 à 1221 (2). Il est cependant possible d'en entrevoir la teneur originale.

(i) I Cel., 32. Au moment où François rédigea sa Règle, il avait donc autour de lui onze disciples, ainsi désignés par Thomas de Celano et par saint Bonaventure :

Thomas de Celano. Saint Bonaventure.

Page 1