‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 16 sur 31 · III I · texte numérisé non relu

III I

Claire Agnès Béatrice Martin de Cocorano

Balvina Amata

(2) V. Antonio Cristofani, Storia del Castello feudale di Cocorano; Pérouse, 1887.

(3) Ce bréviaire, conservé à Saint-Damien, a été décrit par M. Auguste Cholat [le Bréviaire de sainte Claire conservé au couvent de Saint- Damien à Assise et son importance liturgique, dans les Opuscules de critique historique, t. I, fasc. viii, Paris, 1904) et par le P. Leone BracALONi, O. M. {Il primo rituale francescano nel breviario di S. Chiara. Arch. fr. hist., 1923, pp. 71-78). Ce bréviaire fut à l'origine écrit pour les frères Mineurs, puis passa à l'usage des Pauvres Dames, comme le prouvent les traces de nombreuses corrections.

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offrit, avec des bourses de soie ou de pourpre, aux diverses églises de la montagne ou de la vallée.

Sa mère lui avait donné elle-même les premiers enseignements de la foi, les illustrant de belles histoires empruntées à la vie des saints, Claire apprit, par exemple, qu'un des Pères du désert, Paul de Phermé, avait pour ascèse de prier sans cesse et récitait ainsi trois cents prières déterminées, les comptant à l'aide d'autant de petits cailloux, qu'il tenait dans son sein et jetait à mesure que s'achevait chacune de ses oraisons. Elle se mit aussitôt à nombrer ainsi ses Pater.

Elle avait grande pitié des pauvres, et leur faisait envoyer de sa propre nourriture. Elle se montrait en outre aussi largement aumônière qu'elle le pouvait. C'est ainsi qu'entre 1209 et 1211, les ouvriers qui travaillaient à la maison que la ville d'Assise faisiait élever pour les frères Mineurs à la Portioncule reçurent d'elle de quoi acheter de la viande.

François et ses disciples lui étaient en effet déjà chers. En compagnie d'une parente sûre, Bona di Guelfuccio, elle alla plus d'une fois demander conseil au jeune diacre. Celui-ci l'exhortait à mépriser le monde et à n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ, et frère Phihppe lui tenait le même langage. Quand les siens entreprirent de la marier, elle refusa net.

A ce moment, son père devait être mort, car, dans les assauts qu'elle et sa sœur Agnès auront à soutenir, c'est un oncle paternel, Monaldo, qui mènera l'attaque. Quant à la mère, elle ne paraîtra pas. Ne tirons d'ailleurs aucune déduction de cet effacement d'Ortolana ; il ne peut rien nous apprendre sur les sentiments qui agitaient alors la pieuse veuve. Le droit féodal, en effet, tout en admettant les femmes à la tutelle de leurs enfants mineurs, prévoyait, pour les biens nobles, une tutelle spéciale, le mundmm, laquelle appartenait normalement au seigneur. C'est sans doute à ce titre que l'oncle Monaldo dut se trouver investi, par suite de la disparition de son frère, d'une autorité dont il paraît d'ailleurs avoir ignoré quelque peu les Hmites.

Claire atteignait ses dix-huit ans, et les instances pour la décider à se marier devenaient plus pressantes. Elle ne vit bientôt d'autre moyen d'y échapper que par la.

fuite. François convint avec elle que, la nuit des Rameaux, qui tombaient le 27 mars en cette année 1211, elle quitterait la maison familiale et viendrait le trouver à la Portionctde.

Sa dernière journée dans le siècle lui fut dure. Elle était à ce point brisée d'émotion que, lorsqu'à Saint- Rufin, l'église de son baptême, où elle priait pour la dernière fois de sa vie, l'évêque Guido, ayant descendu les degrés de l'autel, remit aux mains des fidèles, sortis de leur rang, l'olivier bénit, elle ne put quitter sa place et resta là, sans forces. Le prélat s'en . aperçut, vint jusqu'à elle et lui tendit le rameau verdoyant, s5mibole du Christ même, qui seul avait en lui toute la verdeur des vertus.

Réconfortée par le divin Maître, Claire rafîermit son courage, et, la nuit suivante, sans leur avoir dit adieu, elle abandonna les siens. Elle n'avait point avec elle sa fidèle Bona, alors en pèlerinage à Rome, mais la sœur de celle-ci, Pacifica, l'accompagnait. Pour n'éveiller l'attention de personne, elles entreprirent de sortir par cette porte condamnée qu'on appelait la porte des morts. M. Gilliat-Smith a noté qu'au treizième siècle et même longtemps après, dans toute l'Ombrie, comme d'ailleurs en d'autres parties de l'Italie, on croyait qu'il eût été de mauvais augure, pour le nouveau propriétaire d'une maison, d'y entrer par la porte qu'on aurait fait franchir au cadavre de son prédécesseur; aussi pratiquait-on spécialement pour le départ de celui-ci une porte destinée à être murée aussitôt après (i). La porte par où était sorti le corps de Favarone était donc obstruée avec des poutres et des pierres, et les deux jeunes filles eurent beaucoup de peine à s'y hayeT un passage. Elles y parvinrent enfin et coururent, le cœur battant, jusqu'à la Portioncule, où les frères les attendaient devant Tautel. François leur coupa les cheveux et les revêtit de bure grossière. L'Ordre des Pauvres Dames était fondé.

Aussitôt leur profession faite, François les conduisit à trois quarts d'heure de là, en un lieu appelé Insula Romana (aujourd'hui Bastia), où s'élevait, sous le vocable

(r) E. Gilliat-Smith, op. cit., p. 50.

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de Saint-Paul, un monastère de religieuses bénédictines (i). Il leur confia ses compagnes jusqu'à ce que le Seigneur en eût autrement pourvu. Mais, dès le lendemain, les proches parents de Claire, outrés de sa fuite, vinrent la relancer au couvent, passant des menaces aux belles promesses, de l'attendrissement à la colère et, plusieurs jours durant, un furieux orage de récriminations ébranla les murs du tranquille enclos. Claire, inébranlable, se tenait dans la chapelle, près de l'autel, et les flots de paroles alternativement tempétueuses et caressantes se brisaient sur sa tête rasée, découverte devant ses agresseurs en témoignage de l'irrévocabilité de sa décision. A la fin ceux-ci se lassèrent et prirent le parti de rentrer à Assise.

Peut-être dans l'espoir d'éviter le retour toujours passible de ces pénibles incidents, peut-être aussi sur la demande des moniales bénédictines, effrayées du tumulte insolite dont leur maison avait été le théâtre, quelques jours plus tard, François, accompagné de frère Philippe et de frère Bernard, emmena Claire et Pacifica dans un autre couvent de la même observance, situé sur la pente occidentale du mont Subasio : Sant'Angelo-di-Panso. Les sœurs de Saint-Paul n'en conservèrent pas moins le meilleur souvenir de la vaillante fille d'Ortolana et, par le trait suivant de la Légende, nous savons qu'elles entretinrent de très cordiales relations avec les Pauvres Dames : Quarante ans plus tard, alors que Claire était déjà suspendue entre la vie et la mort, une des bénédictines de Saint-Paul eut un songe. Elle rêva qu'elle était, ainsi que ses compagnes, dans la chambre de la malade. Toutes gémissaient et pleuraient, s'attendant à voir succomber la sainte abbesse, quand apparut une

(i) Ce couvent s'élevait à l'endroit où. se trouve aujourd'hui le cime-" tière de Bastia. La chapelle existe encore. On y a placé, en 1862, une inscription rappelant le séjour de Claire, Quant au monastère de Sant'- Angelo-di-Panso, dont nous parlerons tout à l'heure, on en trouvera l'emplacement en longeant d'abord la route qui va d'Assise à SpeUo, jusqu'à wx sentier qui s'ouvre à gauche, à environ 500 mètres de la Porta Nuova, puis, en suivant ce sentier pendant une bonne demiheure. A la place du monastère est une maison de. paysans précédée d'un terre-plein qui doit correspondre à l'ancien cloître. La chapelle, à demi ruinée, ne remonte pas au delà de 1604, ainsi qu'en témoigne orne inscription.

dame resplendissante de beauté, qui leur dit que Claire ne mourrait point avant d'avoir été honorée de la visite du Seigneur et de ses disciples, représentés dans l'espèce par le Souverain Pontife et sa cour. Aussitôt réveillée, la visionnaire s'empressa de raconter le songe qu'elle avait eu, et les Pauvres Dames, immédiatement avisées de l'heureux présage, en reçmrent grande consolation.

L'affection des religieuses de Saint-Paul pour le second Ordre franciscain fut pourtant dépassée par celle que lui vouèrent les bénédictines de Sant'Angelo-di-Panso, car nous savons par la bulle Cum a nohis petitur (i) qu'en 1238 celles-ci réformèrent leur maison pour en faire im couvent de Pauvres Dames.. Il est vrai que le court passage de Claire au milieu d'elles avait été l'occasion d'un miracle :

Claire avait ime sœur plus jeune qu'elle, Agnès, pour qui elle se sentait d'autant plus d'attachement que leurs deux âmes s'étaient toujours trouvées à l'unisson. Du jour où, pour sauver sa liberté menacée, elle se résolut à s'enfuir de la maison famiUale et à s'attacher à Celui-là seul dont le joug est doux et le fardeau léger, le désir lui vint, plus intense à mesure que la séparation se faisait plus cruelle, d'avoir encore pour compagne cette sœur si semblable à elle, qui souffrirait sans doute comme elle des mêmes volontés despotiques et ne trouverait comme elle encore de paix solide qu'au prix du même combat. Ses vœux passèrent vite dans sa prière, et celle-ci fut exaucée sans retard, car seize jours seulement s'étaient écoulés depuis le départ de Claire, quand Agnès vint la rejoindre à Sant'Angelo-di-Panso et dit à son aînée la ferme intention qu'elle avait de se vouer, elle aussi, au service de Dieu.

Monaldo, n'espérant plus faire revenir Claire sur sa décision, s'était peu à peu résigné à accepter le fait accompli. On laissa même la jeune fille vendre, pour la donner aux pauvres, sa part de l'héritage paternel; tout au plus essaya-t-on de lui faire, vainement d'ailleurs, des offres inégalées par celles des tiers ; elle s'obstina à ne vouloir céder ses droits qu'à des étrangers, de peur

(i) Buile Cum a nobis petitur, 17 décembre 1238; dans le Bull, francise, T, 258.

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qu'on ne la soupçonnât de ne s'être dépouillée qu'en apparence. Mais, quand ils se trouvèrent brusquement en face d'une nouvelle fugue, exécutée cette fois par une enfant, les proches jurèrent qu'ils auraient le dernier mot, et voici comment la Légende rapporte la scène de violences à laquelle ils se livrèrent :

« Tandis que les deux sœurs, jouissant de leur bonheur, s'attachent à marcher, à Sant'Angelo-di-Panso, sur les traces du Christ, et que Claire, plus instruite des choses de Dieu, agit avec sa cadette comme une maltresse des novices, voici que tout à coup de nouveaux assauts de leurs parents se préparent. Ayant ouï dire en effet qu'Agnès est allée retrouver Claire, douze hommes ivres de fureur accourent dès le lendemain au couvent et, dissimulant au dehors la malice de leurs desseins, ils donnent à entendre qu'ils ne viennent que pour arranger les choses. Comme ils ont déjà fait leur deuil du retour de Claire, ils se tournent aussitôt vers Agnès : « Qu'es-tu venue faire ici? lui disent-ils. Dépêche-toi de rentrer avec nous à la maison ! » L'enfant répond qu'elle ne veut pas quitter son aînée. Alors im homme d'armes, hors de lui, se jette sur elle, la roue de coups de pied et de coups de poing et se met en devoir de l'entraîner en la tirant par les cheveux. Et les autres d'activer le mouvement en la saisissant par les bras. La pauvre Agnès, pour ainsi dire arrachée des mains du Seigneur par des lions dévorants, se met à crier et à dire : « Aide-moi, sœur bien-aimée ! « Ne me laisse pas séparer du Christ mon Maître ! » Or, tandis que ces violents ravisseurs traînent l'enfant malgré elle sur la pente de la montagne, les vêtements de lem* victime se déchirent et d'abondantes mèches de ses cheveux tombent dans le sentier. Et Claire, les yeux pleins de larmes, se jette en oraison, demandant à Dieu d'assurer la persévérance de sa sœur et de montrer que la force des hommes n'égale point la puissance du Très-Haut.

« A peine a-t-elle fait cette prière que le corps de sa sœur, étendu sur le sol, s'alourdit d'un si grand poids qu'il semble fiché en terre et que ses bourreaux, en réunissant leurs efforts, n'arrivent pas à lui faire franchir un ruisseau qu'ils rencontrent. Des champs et des vignes d'alentour accourent des paysans à leur aide : il leur est impossible de la soulever. Frustrés dans leur tentative.

ils essayent d'écarter l'idée du miracle par. une plaisanterie et s'écrient : « Elle a mangé du plomb toute la nuit ; « il n'est pas étonnant qu'elle pèse un tel poids! » Et voilà que le seigneur Monaldo, son oncle, est saisi d'une telle colère qu'il veut la frapper mortellement de son poing ; mais sa main, déjà levée, est soudain lancinée si cruellement que le temps seul pourra procurer quelque adoucissement à sa douleur. Enfin Claire survient et demande vivement à ses proches de mettre fin à cette scène pénible en s'en allant et de confier à sa sollicitude Agnès à demi morte. Ils laissent donc leur entreprise inachevée et s'éloignent, le cœur plein d'amertume. Alors Agnès se lève, toute en liesse, se réjouissant déjà dans la croix du Christ, pour qui elle a livré ce premier combat, et jure de se donner pour jamais au service divin.

« Et le bienheureux François, de sa propre main, lui coupa les cheveux et la forma, en même temps que Claire, dans les voies du Seigneur. »

Aujourd'hui, quiconque lit ce récit dramatique n'est pas sans éprouver une certaine gêne. Assurément, l'attitude de Monaldo et de ses tristes acolytes soulève la réprobation, et les brutahtés dont la pauvre Agnès est victime lui sont un titre incontestable à notre pitié; mais, quand on envisage le fond même de l'affaire, on n'est pas loin de se dire que les parents des deux sœurs n'étaient pas tout à fait dans leur tort en se refusant à sanctionner par le silence une fugue juvénile, et l'on en veut presque à Claire de n'avoir point conseillé à sa cadette de rentrer au logis, et à François de n'avoir pas hésité à valider les vœux d'une fillette enthousiaste. Gardons-nous cependant de céder à une impression aussi sommaire et de regarder le moyen âge avec les yeux de notre temps. N'oublions pas notamment que l'autorité civile n'avait point alors à connaître de la validité de l'entrée des mineurs en religion, et que le droit canonique, seul apphcable en la matière, eût donné pleinement raison à François et à Claire. Une décrétale d'Alexandre III (pape de 1159 à 1181), qui se retrouve parmi celles de Grégoire IX, avait déclaré valides les engagements pris par les majeurs de quatorze ans (i).

(i) Decar. Greg. IX, lib. III, 31, 8.

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Si Monaldo s'est désisté de son opposition, c'est qu'Agnès avait au moins cet âge le jour où elle était venue frapper à la porte de Sant'Angelo-di-Panso, et François, en s'empressant de faire prendre à l'enfant des engagements solennels, la mettait définitivement à l'abri de toute entreprise des siens. Quelques jours plus tard d'aiUeurs, l'évêque d'Assise prenait ouvertement position dans le débat : il abandonnait à François Saint-Damien en faveur des filles d'Ortolana (i).

A la petite communauté il fallait, non seulement un abri, mais des constitutions. François lui en donna, comme nous le savons par Claire elle-même :

« Après que le Très-Haut céleste eut illuminé mon cœur par sa grâce, afin que je fisse pénitence, à l'exemple et selon la doctrine de saint François, notre bienheureux Père, alors, et c'était peu après sa conversion, je lui promis volontairement obéissance avec mes sœurs.

« Ce bienheureux Père vit bien qu'il n'y avait ni pauvreté, ni travail, ni tribulation, ni ignominie, ni mépris du siècle, ni rien qui pût nous faire reculer ; mais quZau contraire tout cela se changeait pour nous en déUces ineffables; c'est pourquoi, mû d'im mouvement d'affection paternelle, il nous écrivit une forme de vie en ces termes :

« Puisque, par l'inspiration du Seigneur, vous vous êtes faites les filles et les servantes du Très-Haut et roi souverain le Père céleste, et les épouses du Saint-Esprit, en choisissant de vivre selon la perfection du saint Évangile, je veux et je promets d'avoir toujours, par moimême et par mes frères, un soin attentif et ime soUicitude spéciale de vous, comme de mes frères eux-mêmes (2). »

Seul un autre passage de la règle primitive nous est parvenu, dans une lettre de Claire à la bienheureuse Agnès de Bohême ; encore les prescriptions qu'il contient

(i) On trouvera le texte de cet acte dans la brochure In Ricordo> 1212-1912, publiée par les Mineurs de Saint-Damien en 1912.

(2) Règle de 1253, ch. vi, dans les Seraphica Legislationis Textus originales, Quaracchi, 1897, p. 62. Un texte presque identique se lit dans le document qu'on désigne sous le nom de Testament de sainte Claire {Seraph. Leg. Textus or., pp. 275-276), mais, l'authenticité de cette pièce étant discutée, nous ne la citons que pour mémoire et renvoyons le lecteur à l'article du P. Paschal Robinson, O. M., The writings of St. Clare of Assisi, in Archiv. fr. hist., 1910, pp. 433-447.

sur le jeûne sont-elles assez confuses (i). Nous ne savons pas davantage à quel moment il faut en placer la rédaction. Il est toutefois probable que ce fut trois ans après la prise de possession de Saint-Damien, alors que François obligea Claire à accepter le titre et les fonctions d'Abbesse.

Elle ne resta pas longtemps en vigueur. Dans l'été de 1217, François fit connaissance avec le cardinal Hugolin, qu'il sut intéresser à ses Ordres (2). et peu après le Cardinal adressa au Pape un mémoire sur les Pauvres Dames. Un grand nombre de jeunes filles et de femmes, auxquelles leur noblesse semblait promettre une brillante situation dans le monde, abandonnent les pompes et les richesses du siècle pour s'élever des demeures dans lesquelles elles vivent sans rien posséder, hormis l'enclos même qui leur sert d'abri et l'oratoire qu'elles y peuvent élever. De plusieurs côtés on lui a offert de fonder, au nom de l'Église Romaine, des maisons de cette observance, mais cette offre rencontre de l'opposition de la part de l'autorité ecclésiastique locale, qui voudrait ne voir relever que d'elle-même les établissements projetés. C'est pourquoi le Cardinal demande au Pape de s'occuper de cette affaire avec une solhcitude toute paternelle.

Par la bulle LittercB tucB, du 27 août 1218, Honorius III donne pleine satisfaction à Hugolin. Il lui ordonne de recevoir maisons et oratoires au nom de l'Église Romaine même, qui en devient propriétaire, sans que qui que ce soit puisse élever aucune prétention tant que la communauté demeure sans possessions (3).

(i) Une bonne édition de ces lettres a été donnée par M. Walter W. Seton : Some new sources for the life of blessed Agnes of Bohemia, Londres, 1905 {Bniish Society of Franciscan Studies, vol. VII). V. dans E. Gilliat-Smith, op. cit., pp. 135-137, un ingénieux commentaire du passage dont nous parlons.

(2) Nondum alter alteri erat prezcipua familiaritate coniunctus, écrit Thomas de Celano (/ Cet., 74)-

(3) Bull, fr., 1. 1, p. I. Il résulte du texte de cette bulle que le Saint- Siège n'avait pas eu jusqu'alors à s'occuper des Pauvres Dames. C'est donc par erreur que l'auteiur de la Légende de sainte Claire a cru pouvoir attribuer à Innocent III, mort en 1216, la concession d'un Privilège de la Pauvreté (éd. cit., p. 22). Peut-être, au lieu d'Innocent III, a-t-il voulu écrire Honorius III et confondu le privilège d'exemption

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Pour se conformer aux prescriptions du récent Concile de Latran, en vertu desquelles les nouvelles maisons religieuses devaient adopter l'une des règles monastiques déjà approuvées, Hugolin imposa aux Pauvres Dames la Règle bénédictine, toutefois un peu aggravée sur divers points dans ses rigueurs (i) :

1° Poiu: la première fois dans la discipline ecclésiastique, la clôture canonique est établie.

2° Le silence doit être perpétuel et observé par toutes les sœurs. Il n'est permis de le rompre que dans les cas de nécessité, ou si l'emploi dont on est chargé en exige la dispense. Si une personne religieuse ou séculière désire s'entretenir avec une sœur, elle ne pourra le faire qu'avec l'autorisation de l'Abbesse, et toujours en présence de deux autres religieuses au moins, chargées d'entendre tout ce qui sera dit au parloir. Il n'est fait exception à cette loi que pour le confesseur et le visiteur, qui devront eux-mêmes être facilement aperçus par ces religieuses. L'Abbesse n'est nullement exempte de la loi du silence, et elle ne peut le rompre que pour les besoins matériels ou spirituels de la maison.

30 Le jeûne est également perpétuel, et les religieuses doivent s'abstenir en tout temps, les mercredis et vendredis, non seulement de vin, mais encore de tout ce qui est cuit. Ces jours-là, elles se contenteront de quelques fruits ou de quelques racines qui devront toujours être crues. En outre il leur est ordonné de jeûner au pain et à l'eau quatre fois la semaine pendant le carême, et trois fois la semaine pendant l'Avent, qui doit commencer le II novembre, jour de saint Martin.

Ajoutons que les Constitutions permettent aux religieuses d'avoir deux tuniques et un manteau, de porter un scapulaire pour le travail, et même une serge, pourvu qu'en dessous elles aient toujours un cilice. Leur Ut sera composé de deux planches sur lesquelles elles pourront étendre un morceau d'étoffe ou quelques poignées de

accordé par la bulle LittercB tuœ en raison de la pauvreté des Dames de Saint-Damien avec le véritable Privilège de la Pauvreté octroyé par Grégoire IX en 1228.

(i) Le texte de cette Règle est inséré dans les bulles Cum omnis ver a, du 24 mai. 1239 {BuU. fr., I, 264) et Solet annuere, du 13 nov. 1245 {Bull, fr., I, 394).

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foin. L'oreiller doit toujours étire un sac rempli de paille ou autre chose semblable.

L'austérité de la Règle du cardinal Hugolin n'était pas pour déplaire à la jeune Abbesse ; peut-être même la rigueur absolument étrangère à l'esprit bénédictin qui caractérise ce document représente-t-elle l'apport personnel de Claire. Celle-ci manquait encore quelque peu de ce sens de la mesure dont elle donnera plus tard tant de magnifiques témoignages. Au moment où Saint- Damien était encore soumis à la juridiction de l'évêque d'Assise, c'est-à-dire avant l'intervention d'Hugolin dans les affaires des Pauvres Dames, Claire avait entrepris de passer le lundi, le mercredi et le vendredi de chaque semaine de carême sans prendre aucune nourriture. Naturellement, elle devint victime d'un zèle aussi indiscret, s'anémia et tomba malade. L'évêque et François durent lui interdire de continuer et exigèrent d'elle qu'elle ne restât jamais un jour sans manger au moins une once et demie de paia. Un peu plus tard, le i6 janvier 1220, cinq frères Mineurs, envoyés en mission au Maroc, y avaient souffert le martjrre. A cette nouvelle, Claire faillit perdre de vue les prescriptions de la clôture pour offrir à Dieu un plus haut holocauste ; elle voulut partir, elle aussi, pour la terre d'Afrique, afin d'y verser son sang, et il fallut que François s'employât à la convaincre qu'elle servirait mieux la cause de Dieu en formant patiemment et longuement les âmes confiées à ses soins, qu'en déployant de son chef un héroïsme sans lendemain. Plus tard encore, probablement en cette année 1224-1225 où les ressorts brisés de son organisme cessèrent de rebondir sous ses coups inlassables, elle reçut de François l'ordre de remplacer par une paillasse les sarments de vigne sur lesquels elle dormait et de mettre sous sa tête un autre sac de paille ou de foin, au lieu de la bûche qui lui tenait lieu d'oreiller.

Sans doute encore eût-elle voulu voir dans la Règle nouvelle quelque clause imposant aux maisons des Pauvres Dames l'absolue pauvreté; mais Hugolin s'y refusa, et la question fut passée sous silence. Claire et François ne manquèrent pas d'interpréter cette prétérition comme une reconnaissance tacite de leur prétention à vivre sans rien posséder ; François accepta donc

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les Constitutions nouvelles, et Claire les observa (i). Quant au Cardinal, il se flattait tout au contraire que les années réduiraient peu à peu sur le point litigieux l'intransigeance de la jeune Abbesse. Lorsque, devenu pape sous le nom de Grégoire IX, il vint, en mai ou juin 1228 à Assise pour les préliminaires de la canonisation de François, il descendit à Saint-Damien, se mit à représenter à Claire que l'incertitude de ces temps troublés rendait de plus en plus périlleux le maintien de l'absolue pauvreté, et il conclut en offrant des biens au couvent. Claire, étonnée, hésitait à comprendre, et le Pontife crut son silence motivé par un scrupule : « Si ce sont vos vœux qui vous empêchent d'accepter, dit-il, je vous en délie. — Saint-Père, répondit aussitôt la digne fille de François, je ne désire nullement d'être dispensée de suivre à jamais le Christ (2). » Et, pour s'assurer contre toute nouvelle tentative, Claire pria le ï*ape de sanctionner par privilège officiel son droit de ne rien posséder. Grégoire riposta en riant que jamais l'Église n'avait rien accordé de pareil, mais Claire tint bon, et le Pape, touché par tant d'héroïque obstination, finit par accéder à son désir. Mais, comme il prévoyait l'embarras de la Chancellerie romaine, qui n'avait point eu jusqu'alors à Hbeller pareil acte, il en dressa lui-même la minute originale (3). C'était la bulle Sicut manifestum est :

« Comme il est manifeste, le désir de vous consacra

(i) Bulle Angelis gaudium, ii mai 1238 {Bull, fr., I, 242).

(2) M. Paul Sabatier rapporte ainsi la réponse de Claire : « Saint- Père, absolvez-moi de raes péchés, mais je n'ai aucim. désir d'être" dispensée de suivre le Christ. » {Vie de saint François d'Assise, p. 183). Cette version n'est pas empruntée à- la Légende de la saiate, comme l'indique l'auteur, mais à im écrit du quatorzième siècle, VAtbor Vitce crttci fixes, d'Ubertin de Cabale, dont voici d'ailleurs le texte : Unde et a domino papa Alexandro volenti éam a veto paupertatis absolvere, et possessionibus monastenum ditare, respondit illuminata virgo supra positum verbum sdlicet a peccatis non ab observandis consilis Jesu Chrisii ab ipso se velle absolvi. Arbor vitcB, V, 6, Milan, 1485, fol. E IIII v. a.

(3) J'adopte sur ce point l'heureuse interprétation de M. Paul Sabatier, dans son étude : le Privilège de la Pauvreté {Revue et histoire franciscaine, 1924, pp. 18-19). D'autre part, je n'hésite pas, à la suite de E. Gilliat-Smith {op. cit., p. 263), à transporter à Grégoire IX l'étonnement devant la requête inouïe de Claire et la rédaction de la minute du Privilège, que l'auteur de la Légende de sainte Claire attribuait à Innocent III. Comme nous l'ayons vu, il y a eu confusion de la part du vieil écrivain.

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à Dieu seul vous a fait abandonner la convoitise des choses temporelles. C'est pourquoi, après avoir vendu tous vos biens et les avoir distribués aux pauvres, vous vous proposez de n'avoir absolument aucune propriété, afin de suivre en tout les traces de Celui qui pour nous s'est fait pauvre et qui est la voie, la vérité et la vie. Or, la privation des choses nécessaires ne vous effraie point, ne vous détourne pas d'un tel dessein, car sous votre tête est la gauche de l'Époux céleste, pour soutenir la faiblesse de votre corps, que selon l'ordre de la charité vous avez soumis à la loi de l'esprit. Enfin Celui qui nourrit les oiseaux du ciel et donne leur vêtement aux lis des champs ne vous laissera pas non plus manquer de vêtement ni de nourriture jusqu'à ce qu'il vienne se manifester lui-même à vous dans l'éternité, lorsque sa droite vous étreindra dans l'heureuse plénitude de la vision béatifique. C'est pourquoi, ainsi que vous nous en avez supplié, nous confirmons par faveur apostolique votre dessein de vivre en très haute pauvreté, et par l'autorité des présentes nous vous accordons de ne pouvoir être forcées par personne à recevoir des biens (i). » Claire demeura perpétuellement fidèle au dessein « de vivre en très haute pauvreté », et, proche de sa dernière heure, elle pourra se rendre témoignage à ce sujet : « Moimême, avec mes sœurs, j'ai toujours eu souci d'observer la sainte pauvreté que nous avons promise au Seigneur notre Dieu et au bienheureux François (2). » Elle ne parait cependant pas avoir conçu la pratique de cette vertu tout à fait de même que son Père spirituel. On ne trouve pas chez elle, en efîet, cette horreur presque morbide de l'argent monnayé que François professait : « Si quelqu'un envoie de l'argent à une sœur, écrit-elle dans sa Règle, que l'Abbesse, après avis des Conseillères, le fasse servir à procurer à cette sœur les choses dont elle a besoin (3). » Évidemment, l'impotence à laquelle l'a réduite, dès 1224-1225, l'excès de ses austérités juvéniles n'a pas été vaine pour la législatrice des Pauvres

(i) Bulle Sicut manifestum est, 17 septembre 1228 {Bull, fr., I, appendice, p. 77'^)-

(2) Règle de 1253, chap, vi, 4, in Seraphicee Legislationis Textus Originales, p. 63.

(3) Règle de 1253, chap. viii, 6 ; loc. cit., p. 66.

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Dames. Elle a appris, un peu tard il est vrai, sur son lit de douleur, à tout ordonner en elle. C'est pourquoi, lorsque les Spirituels prêcheront l'imitation de François jusqu'en ses déficiences, Claire se trouvera du côté des modérés et de leur chef Élie. En 1235, alors que celui-ci est déjà discuté et combattu, elle écrit à Agnès de Bohême : « Suivez les conseils de notre Révérend Père, le frère Élie, Ministre général de l'Ordre tout entier. Dites- vous bien que vous devez suivre ses conseils de préférence à tous autres, et tenez-les pour plus précieux que tout autre présent qu'on vous ferait (i). » En 1239, dans une autre lettre à la même correspondante, elle trouve des accents qui nous touchent singuhèrement, si nous nous rappelons l'excessive rigueur des premières années passées à Saint-Damien : « Notre corps n'est pas d'airain, ni notre force celle des pierres; nous sonmies faibles et sujettes aux infirmités de la nature, aussi je vous conjure instamment, au nom de Dieu, de modérer la trop grande rigueur de votre abstinence, afin que, mettant dans le Seigneur votre vie et votre espoir, vous lui rendiez un raisonnable hommage et que votre holocauste soit assaisonné du sel de la prudence. » En 1252, elle mettra dans sa Règle cette prescription : « Que les sœurs les plus jeunes, les débiles et celles qui servent hors du Monastère soient, selon le jugement de l'Abbesse, dispensées du jeûne avec miséricorde, et, en cas de nécessité manifeste, que les sœurs ne soient pas tenues au jeûne corporel (2). » Pour celles de ses compagnes qui payent, comme elle-même, un tribut à la maladie, elle ordonnera « qu'elles aient des paillasses pour coucher, et sous la tête un oreiller de plume ; et que celles qui ont besoin de chaussons de laine et de matelas puissent s'en servir » ; et comme il ne suffit malheureusement pas toujours aux malades^ d'être bien couchés pour guérir, l'Abbesse sera fermement tenue de s'enquérir avec sollicitude, par elle-même ou par d'autres sœurs, des soins

(i) Claire avait fait partager ses sentiments à sa cadette Agnès Vers la fin de 1229, celle-ci, envoyée au couvent de MonticeUi, écrit à son aînée : a Je vous prie de demander au frère Élie de me visiter le plus souvent possible et de me consoler dans le Seigneur. » (Analecta fr., t. III, p. 176).

(2) Règle de 1253, chap. viii, 7 et 12 ; loc. cit., pp. 66-67.

médicaux, des aliments et de tout ce dont les infirmes auraient besoin, et de pourvoir à tout avec charité et miséricorde, comme il sera possible, suivant le lieu (i).

Autant que ses propres infirmités le lui permettaient, Claire s'acquittait personnellement de cette tâche miséricordieuse ; elle lavait de ses mains les sièges des malades, et ni la malpropreté des malheureuses impotentes, ni l'acre odeur de leurs linges souillés n'entravaient l'inlassable élan de son zèle pieux. Même, pour leur complaire, elle se faisait hardiment indiscrète en ses prières. Un jour, elle soignait une simple converse, à qui la maladie avait enlevé tout appétit. Claire, désolée de la voir dépérir faute de nourriture, lui demanda si elle n'avait envie de rien. « Je voudrais bien, répondit la sœur, des truites du Tupino et des fouaces de Nocera. » Il n'était pas aisé de satisfaire un tel désir, car le soir venait et la pluie tombait à verse, ce qui ne permettait guère d'envoyer quelqu'un jusqu'à Nocera, localité d'ailleurs assez éloignée. Claire se jette à genoux, suppHant Dieu de se faire le pourvoyeur de la pauvre malade. Elle priait encore quand des coups retentirent à la porte du couvent. C'était un bel adolescent, chargé de deux paquets faits de serviettes nouées. Claire les ouvrit elle-même : l'un contenait des truites fraîches pêchées, l'autre d'appétissantes fouaces dorées. On rendit les serviettes au messager, et, vu l'heure déjà tardive et le mauvais temps, on l'invita à passer la nuit dans la petite hôtellerie des frères Mineurs chargés de pourvoir aux besoins spirituels et matériels de la maison, mais il s'y refusa et partit sans tarder. On voulut s'assurer du moins de la direction qu'il avait prise : il avait disparu.

Certes, tous ces soins, toutes ces prévenances dont Claire entourait les malades de la communauté s'expliquent pas la tendre compassion dont son cœur était rempli, mais on se tromperait en lui prêtant une attitude différente vis-à-vis des autres sœurs; sans doute celles qui souffraient avaient un droit spécialement actuel à ses services, mais elle se sentait la servante de toutes indistinctement. « Que l'Abbesse, écrit-elle dans sa Règle, ait une si grande famiHarité avec les sœurs, que celles-ci

(i) Règle de 1253, chap. viii, y; loc. cit., p. 66.

puissent parler et agir avec elle comme avec leur servante, car il est normal que TAbbesse soit la servante de toutes les sœurs (i). »

Et encore : « Que l'Abbesse considère le- fardeau dont elle s'est chargée et à. qui elle doit rendre compte du troupeau confié à ses soins. Qu'elle s'efîorce aussi d'être la première par les vertus et la sainteté, beaucoup plus que par la dignité, afin que son exemple incite les autres à lui obéir, moins par crainte que par amour. Qu'elle n'ait point d'amitiés particulières, de peur que son affection pour quelques-unes n'engendre un scandale pour toute la communauté. Qu'elle console les affligées. Qu'elle soit le dernier refuge de celles qui sont dans la tribulation ; autrement, si l'on ne trouve pas auprès d'elle les remèdes nécessaires, les âmes faibles pourront succomber au mal du désespoir. Qu'elle observe en tout la vie commune, principalement à l'église, au dortoir, au iréfectoire, à l'infirmerie et pour les vêtements... Pour traiter les choses qui importent à l'utilité et à l'honneur du Monastère, qu'elle confère avec toutes les sœurs, car c'est souvent au plus petit que le Seigneur révèle le mieux à faire (2). »

TeUe était l'image qu'elle s'efforçait de reproduire en elle-même. L'hiver, dans le dortoir mal clos à la froidure, elle se levait au milieu de la nuit pour couvrir ses compagnes; le matin, elle était debout la première, afin d'entraîner les jeunes sœurs par son exemple, et souvent, alors que tout le monde dormait encore dans la maison, elle allumait les lampes et sonnait elle-même la cloche, pour laisser à la sœur chargée de ce soin quelques instants de repos en plus. Quand rentraient au couvent les sœurs qui servaient au dehors, elle leur lavait les pieds, qu'elle baisait avec un tendre respect.

Par-dessus tout, elle s'efforçait de maintenir son âme dans la joie, au milieu même des pires souffrances, et rien ne lui était plus à cœur que d'entretenir cette disposition chez ses filles. Ses lettres à la bienheureuse Agnès de Bohême débordent d'allégresse et invitent à l'exultation. Quand elle voyait une des sœurs avec im

(i) Règle de 1253, chap. x, 3 ; loc. cit., p. 70.

(2) Règle de 1253, chap. iv, 6 à 13 ; loc. cit., pp. 58 et 59.

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front soucieux, elle l'appelait en particulier et la consolait avec des larmes arrachées à sa tendresse ; parfois elle se jetait à ses pieds et l'enveloppait de douces cajoleries.

Une fois cependant l'abattement d'une des sœurs, Andrée de Ferrare, échappa à sa vigilance. Cette moniale souffrait de tumeurs scrofuleuses qui l'emp^êchaient de respirer librement. Certaine nuit qu'elle haletait avec peine, le désespoir entra dans son cœur; elle quitta sa couche, descendit du dortoir et tenta de s'étrangler. Au bruit de ses râles, Claire comprit ce qui se passait ; elle eût voulu courir elle-même au secours de la pauvre fille, mais, immobilisée par ses propres infirmités, elle dut se borner à réveiller en hâte une de ses compagnes, à qui elle enjoignit de tirer de danger la sœur Andrée, de la réconforter au plus tôt avec un œuf mollet, puis de la lui amener. Quand la coupable reparut, pâle et tremblante, Claire l'engagea à se confesser au plus tôt et à s'amender résolimient. Mais, si émue qu'elle fût intérieurement, elle ne se départit point de son calme habituel. « L'Abbesse et ses sœurs, enseigne-t-elle en sa Règle, doivent bien se garder de s'irriter ou de se troubler pour le péché d'autrui, parce que la colère et le trouble empêchent la charité en soi et dans les autres (i). »

Le secret de cette force d'âme était dans la prière, et la prière de Claire était analogue à celle de François. Tout comme François, elle ne fermait point les yeux devant la beauté des choses, mais s'en servait pour s'élever jusqu'à Dieu. Quand elle envoyait des sœurs au dehors, elle les exhortait à admirer la beauté des hommes, des arbres, de toute la création, et à louer de cette beauté l'Auteur du monde. Tout comme François, elle s'adressait spécialement à l'hxmianité soufîrante de Jésus. Chaque jour elle récitait l'Ofi&ce de la Passion, que le Père séraphique avait composé; de midi à trois heures, retirée dans sa cellule, elle s'unissait, autant qu'il était en elle, au sacrifice ineffable du Sauveur, et Dieu, recevant favorablement son holocauste, l'associait aux souffrances de son Fils et l'abandonnait, comme ce Fils, aux coups du Malin; aussi, quand sonnait l'heure de None, arrivait-il parfois à Claire de se rendre à l'Of&ce

(i) Règle de 1253, chap. ix, 3 ; loc. cit., p. 68.

les yeux injectés de sang et les paupières livides; puis, rendue à elle-même, elle reprenait sa méditation, et le soir, alors que les autres dormaient déjà, elle se jetait face contre terre, pour pleurer sur le cadavre ensanglanté de Jésus, descendu de la croix et gisant.

Un jour de jeudi saint, agenouillée dans sa. retraite coutumière, elle suivit le Maître en toutes les étapes de sa douloureuse Passion. Elle le vit agonisant au jardin des Oliviers, traîné par une soldatesque brutale devant des juges dérisoires, insulté, souffleté, flagellé toute la nuit ; puis, le lendemain matin, elle le suivit sur le chemin du Calvaire, le vit chanceler et tomber sous le poids de sa lourde croix, l'entendit clouer sur le gibet d'infamie, sentit son sang tiède ruisseler sur elle, perçut les sept paroles proférées par le divin agonisant, puis demeura près du cadavre inerte, inerte elle-même, les yeux fixes, hors de sens. Enfin, le samedi soir, une des sœurs, sans parler, lui rappela par signes la défense que lui avait faite François de rester plus d'un jour sans prendre aucune nourriture. A ce rappel, le ravissement de Claire cessa. En la laissant revenir à l'état naturel. Dieu même glorifiait l'autorité du Patriarche assisiate sur les Pauvres Dames.

Il n'était d'ailleurs point besoin à Claire de s'absorber dans l'oraison pour que la Passion de Jésus s'évoquât devant elle. Grâce à sa vive imagination, un mot parfois suffisait à la ramener au pied de la croix. Un matin, avant la messe, on avait chanté pour l'aspersion la courte antienne : Vidi aquam egredientem de templo a latére dextro (i). Tout le jour elle aspergea ses filles d'eau bénite, les pressant avec véhémence de garder toujours présente à la mémoire l'eau sainte qui sortit du côté de Jésus.

De la plaie béante par où coula l'eau du salut, Claire passait aux, autres blessures du Sauveur, et souvent on l'entendait réciter ime oraison aux cinq plaies (2). Mais, plus souvent encore, elle passait de Jésus mort sur la

(1) Cette antienne se chante au temps pascal.

(2) Le P. ZefiBxino Lazzeri, O. M., a publié dans VArch. fr. Mst., 1923, pp. 247 et suiv., un texte de cette oraison qu'il a relevé dans un manuscrit du premier quart du seizième siècle, à la bibliothèque de Volterra. Il faut toutefois remarquer que, dès le quatorzième siècle, les oraisons

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croix à Jésus vivant dans rEucharistie. Nous l'avons déjà vue filant sur son lit des corporaux pour les églises pauvres. En septembre 1240 (i), des Sarrasins à la solde de Frédéric II surgissent devant Saint-Damien : elle demeure calme et se borne à demander au frère chapelain de se placer avec le vase où l'on conserve le corps du Sauveur à la porte du réfectoire, sans doute proche de l'entrée du monastère. Là, prosternée jusqu'à terre et toute en pleurs, elle se met à prier : « Seigneur, gardez vous-même vos servantes, puisque je ne les puis garder ! » Bien que les infidèles aient escaladé les murs et soient déjà dans le; cloître, ils quittent la place sans laisser de dommages derrière eux.

Claire allait se trouver bientôt devant ime autre épreuve. Nous avons vu que la Règle du cardinal Hugolin ne contenait aucune prescription sur la pratique de la pauvreté. Il en était résulté que les maisons de l'Ordre de Saint-Damien avaient fini par se ranger sous deux observances absolument divergentes : les unes admettant les possessions en commxm, les autres les repoussant. Innocent IV, monté sur le trône pontifical en 1243, résolut de ramener l'imiformité à cet égard, et, le 6 août 1247, il promulgua une nouvelle Règle accordant à tous les couvents le droit de posséder des biens (2).

Cette fois, Claire dut se demander si l'œuvre à laquelle elle avait consacré sa vie n'était pas anéantie. Était-ce pour en venir là que, dès 1228, vingt-quatre maisons de Pauvres Dames s'étaient constituées (3)? que, dès 1233, il avait fallu agrandir Saint-Damien, où, en 1238, se

aux cinq plaies commençaient à apparaître dans les livres d'heures. M. Emile Mâle cite à cet égard le ms. 650 de l'Arsenal, de la fin du quatorzième siècle, fol. ni. Dans im manuscrit un peu postérieur (Bibl. Nat. lat., 18 026, fol. 196, b.), du commencement du quinzième siècle, l'éminent critique d'art a relevé l'annotation suivante, dont s'accompagne le texte de la prière : « Ne trépassera le jour que de bon cœur les dira. » (Emile Mâlk, l'Art religieux de la fin du moyen âge en France; Paris, 1908, p. loi, notes 3 et 6.

(i) J'adopte la date proposée dans la brochure déjà citée : In ricordo

pp. 33-35.

(2) Bulle Cum omnis, in Bull, fr., I, 476 et suiv.

(3) P. Livier Oliger, O. M., dans Archiv. fr. hist., 1912, p. 443- A noter que, sur ces vingt-quatre maisons, il n'en est encore qu'une seule hors d'Italie, celle de Trente.

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pressaient jusqu'à cinquante sœurs (i), où s'étaient encloses tour à tour, à la suite de Claire et d'Agnès, leur mère Ortolana, leur sœur Béatrice, leurs nièces Balvina et Amata? Le 8 septembre 1252, le cardinal Rajuald, évêque d'Ostie et Protecteur de l'Ordre, étant venu à Saint-Damien, Claire lui soiunit le plan d'une Règle selon son cœur. Le cardinal approuva le projet et l'appuya auprès du Pape. Celui-ci résidait alors à Pérouse. Il vint, lui aussi, voir en son couvent l'intrépide Abbesse, et cédant à ses instances, il ratifia, le g août 1253, par la bulle Solet annuere, l'approbation du prélat (2).

« Que les sœurs, y disait Claire, ne s'approprient rien, ni maison, ni terrain, ni aucune chose, mais qu'elles soient comme étrangères et en pèlerinage dans ce siècle, et, servant le Seigneur dans la pauvreté et l'humilité, qu'elles envoient demander l'aumône ave'c confiance. Et qu'elles se gardent bien d'avoir honte de le faire, alors que le Seigneur s'est rendu pauvre pour nous en ce monde. Voilà l'excellence de la très haute pauvreté, qui vous a instituées, mes très chères sœurs, héritières et reines du royaume des cieux, vous a rendues pauvres de biens, mais sublimes en vertus. Qu'elle soit votre partage, elle qui conduit à la terre des vivants. Attachezvous totalement à elle, sœurs bien-aimées, afin de ne désirer jamais autre chose sous le ciel, pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère (3). L'admission, parmi les sœurs, d'une postulante riche risquerait de rendre difficile le maintien de l'absolue pauvreté. Il importe donc « que l'Abbesse et les sœurs se gardent d'être en sollicitude de ses biens temporels, mais qu'elle en fasse librement tout ce que le Seigneur lui inspirera. Si cependant elle a besoin de conseil, qu'on l'envoie à des personnes discrètes et craignant Dieu, afin que par leurs avis ses biens soient distribués aux pauvres (4) ».

Ainsi, les sœurs n'aiuront rien en propre. Si toutefois des parents ou d'autres personnes envoient quelque chose pour ime sœur, Claire veut que l'Abbesse le lui

(i) Wadding, Annales Minorum, an. 1238, n. 15, II, 13.

(2) SeraphiccB Legislationis Textus Originales, pp. 49 à 75.

(3) Règle de 1253, chap. viii, i et 2 ; loc. cit., p. 65.

(4) Règle de 1253, chap. 11, 5 ; loc. cit., p. 53.

igO SAINT FRANÇOIS D ASSISE

fasse donner; si cette sœur elle-même en a besoin, elle pomra en user ; sinon, elle en fera part charitablement à une autre sœur qui en aurait besoin (i) », ce dont elle sera sans peine informée. La Règle prescrit en effet « qu'en toute confiance les sœurs se révèlent l'une à l'autre leurs besoins, car si une mère chérit et nourrit sa fille selon la chair, avec combien plus de soin chaque sœur doit-elle chérir et nourrir sa sœur selon l'esprit (2) » ! La pauvreté devient le tremplin d'où rebondit, ainsi porté plus haut et plus loin, l'amour mutuel (3).

Innocent IV avait signé, le 9 août 1253, la bulle Solet annuere. Dès le lendemain un frère accourait de Pérouse

(i) Règle de 1253, chap. viii, 5 ; loc. cit., p. 66.

(2) Règle de 1253, chap, viii, 9 ; loc. cit., p. 66.

(3) Un passage de la Légende de sainte Claire a fait croire à M. Paul Sabatier qu'Innocent IV avait dû accorder à l' Abbesse de Saint-Damien, outre la bulle Solet annuere, un nouveau Privilège de la pauvreté. Voici le texte en question :

« Ayant appris que la maladie de Claire avait augmenté, l'Évêque d'Ostie vint de Pérouse visiter l'Épouse du Christ, celle dont il avait été le père par sa charge, le novirricier par sa sollicitude, l'ami toujours dévoué par l'affection la plus pure. Il nourrit la malade par le sacrement du corps du Seigneur, il la nourrit ainsi que les autres sœiurs par des paroles de saluteiire exhortation. Au nom du Christ, elle supplia avec larmes un tel père qu'il eût soin de ses compagnes et des autres Dames. EUe demanda surtout qu'il obtînt du seigneur Pape et de ses cardinaux de lui confirmer le privilège de la pauvreté. Tout ce que ce fidèle soutien de la religion promit par la parole, il l'accomplit par l'action. »

Ces lignes paraissent d'ime clarté parfaite à M. Paul Sabatier. « Sans de bonnes raisons, dit-il, on n'a pas le droit, que divers critiques se sont octroyés, d'attribuer à l'autexir une confusion entre le Privilège de la pauvreté et la Règle. Une Règle n'est pas un Privilège... » Et l'ingénieux écrivain de conclure que Claire, avant même de demander l'approbation de sa Règle, dut obtenir d'abord le renouvellement du Privilège de la pauvreté, ce qui fit l'objet « d'un Privilège consistorial, accordé dans les formes les plus solennelles et revêtu de la signature du Sacré Collège. » [le Privilège de la Pauvreté, loc. cit., pp. 28-31). Malheureusement, tant que demeurera h5T)othétique cette bulle consistoriale, il sera prudent de s'en tenir à croire, comme on l'a fait jusqu'ici, que Claire, se trouvant en face d'ime Règle inconciliable avec le Privilège de la pauvreté qui lui avait été octroyé, s'est bornée à demander que ce Privilège lui fût conformé par l'approbation d'ime Règle basée sur la pratique du renoncement à toute possession.

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à Saint-Damien avec le précieux document. Il trouva Claire agonisante. Depuis le 25 juillet, elle ne pouvait plus prendre aucune nourriture. Elle demeura dix-sept jours ainsi, mais nul doute que le Seigneur n'ait alors pris soin de la réconforter lui-même, car elle garda jusqu'à sa dernière heure sa pleine lucidité d'esprit et cette force d'âme dont si souvent elle avait fait preuve. Près de sa couche se tenait un groupe de frères Mineurs, appelés par elle pour lui raconter, une fois encore, la Passion du Sauveur : frère Genièvre, vaillant archer de Dieu (i), Léon, Ange de Rieti, Raynald. Ce dernier crut utile de l'exhorter à la patience. Elle repartit aussitôt : « Frère très cher, depuis que j'ai connu la grâce de mon Seigneur Jésus-Christ, à moi révélée par son serviteur François, aucune peine ne m'a paru fâcheuse, aucune pénitence ne m'a semblé rude, aucune infirmité ne m'a été dure. » Aux moniales, dont les gémissements ne s'arrêtaient point, elle rappela tous les bienfaits dont Dieu les avait comblées, et leur recommanda l'observance de la pauvreté. Elle bénit ensuite ses filles présentes et futures, après quoi, baissant la voix, elle ajouta, comme se parlant à elle-même : « Va en paix, car tu as suivi le bon chemin. Va confiante, car ton Créateur t'a sanctifiée, t'a gardée sans cesse, t'a aimée avec toute la tendresse qu'une mère a pour son enfant. O Dieu, sois béni de m'avoir créée ! » Une des sœurs lui demanda à qui s'adressaient ces paroles : « Je parle, dit-elle, à ma benoîte âme, dont le divin guide est maintenant si près de moi. » L'aube du 11 août, fête de saint Rufin, l'apôtre d'Assise, blanchissait l'horizon. Peut-être le son joyeux des cloches de la cathédrale vint-iï jusqu'à elle et lui fit-il évoquer

(i) Egregius Domini iaculaior, et non ioculator, comme l'a lu par erreur M. Paul Sabatier, ce qui l'induit à écrire : « Frère Junipère, de joyeuse et sainte mémoire. » {Spéculum Perfectionis, p. i68, note 4), Antérieurement aux Fioretti, on ne trouve mention de ce frère que dans deux documents, où il n'a nullement l'attitude bouffonne qu'on lui a prêtée plus tard, sans doute en vertu du calembour que M. Paul Sabatier reprend à son compte : Egregius Domini ioculator, qui calida scepe verba Domini eructahai, est-il dit de lui dans la Légende de sainte Claire ; et le Spéculum Perfectionis nous le montre qui usque ad statum perfectcs paiientice pervenit propter perfectam expropriationem proprice voluntatis quam pnz oculis habebat, et summum desiderium imitandi Christum per viam crucis {Spéculum Perf., éd. Paul Sabatier, pp. 168-169).

la mémoire du vieux martyr, dont le sacrifice lui avait valu de naître chrétienne ; on l'entendit du moins murmurer : Pretiosa in conspectu Domini mors Sanctorum eius (i). Elle n'alla pas au delà dans ce psaume d'actions de grâces, ou plutôt elle s'en fut le poursuivre à jamais au Ciel.

(i) Ps. cxv, 15.

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