LES MISSIONS A L'ÉTRANGER
Nous avons vu qu'en 1216, au témoignage de Jacques de Vitry, les frères Mineurs avaient des maisons depuis la Lombardie jusqu'à la Sicile. L'année suivante, au chapitre de la Pentecôte, François décida l'envoi de missions en France, en Allemagne, en Hongrie et en Espagne (i), et se mit à la tête des frères qui partaient pour notre pays. Moins de quinze jours après le chapitre, il était à Florence, où se trouvait le cardinal Hugolin en qualité de légat du Saint-Siège (2). Averti de la présence du prélat, il se présenta devant lui. Hugolin ne le connaissait que de réputation, mais c'en était assez pour qu'il lui fît le meilleur accueil. Il l'interrogea siu: le but de son voyage, l'écouta avec bienveillance, et, nous dit Thomas de Çelano, son âme s'attacha à celle de François. « Après lui avoir demandé avec une grande dévotion le secours de ses prières, il lui offrit avec beaucoup de bienveillance d'être, en toute circonstance, son protecteur. Puis il l'engagea à ne pas poursuivre son voyage, mais à veiller très vigilamment sur ceux que Dieu lui avait confiés (3). » François, que la mort du cardinal Jean de Saint-Paul avait privé, l'année précédente, d'un puissant appui, se jeta, tout ému, aux pieds d'Hugolin et lui confia ses intérêts et ceux de ses fils;
(i) Chronica fratris lordani a lano, n° 3. Jourdain place en 1219 l'envoi de ces missions, mais les savants éditeurs des Analecta fr. ont démontré qu'il faut avancer de deux ans l'événement (t. II, pp. xxvxxxvi).
{2) En 1217 la fête de la Pentecôte tomba le 14 mai, et Hugolin quitta Florence à la fin du mois. (Levi, Registri dei Cardinaîi Vgolino e Ottaviano, Rome, 1889, p. 6.)
(3) / Cet., 75.
puis, suivant le conseil qui lui était donné, il renonça à conduire lui-même ses compagnons en France et leur donna pour chef un d'entre eux. Pacifique (i).
Le cardinal avait raison d'engager François à ne point s'éloigner de l'Italie. L'Ordre des Mineurs rencontrait en effet une sourde opposition dont Thomas de Celano nous parle à mots couverts : « Oh ! s'écrie-t-il, combien nombreux furent, surtout à l'origine, ceux qui s'ingéniaient à ravager la nouvelle plantation religieuse ! Combien cherchaient à étouffer la vigne d'élection que la main du Seigneur venait, avec tant de bonté, de planter sur la terre ! Combien s'efforçaient de voler, pour les détruire, ses premiers et plus doux fruits ! »
Mais frère Thomas d'ajouter aussitôt, à la louange d'HugoHn : « Tous ils furent frappés et réduits à néant par le glaive de ce vénérable père et seigneur. C'était en effet un torrent d'éloquence, im rempart de l'Église, un défenseur de la vérité, un ami des humbles. Béni soit le jour mémorable où le saint de Dieu se confia à un si vénérable maître (2) ! » Nous savons déjà qu'Hugolin, aussitôt après avoir vu François, s'est employé en faveur des Pauvres Dames ; nous verrons au chapitre suivant ce qu'il a fait pour les Mineurs.
Quant à l'opposition du clergé, l'appui donné par le cardinal à François dut singulièrement la réduire; l'humihté du saint et de ses fils acheva de la désarmer, « Nous avons été envoyés, leur disait François, pour aider les clercs à sauver les âmes et nous devons suppléer à ce qui leur manque. La récompense que recevra chacun correspondra à son labeur et non à sa situation. Sachez, mes frères, que le bien des âmes est ce qu'il y a de plus agréable à Dieu, et qu'on l'obtient plus facilement par la concorde avec les clercs que par la discorde. S'ils entravent le salut des peuples, la vengeance de Dieu les attend et II les punira à son heure. Soyez donc soumis aux Supérieurs ecclésiastiques, pour éviter autant qu'il est en vot«re pouvoir toute contestation jalouse. Si vous êtes les fils de la paix, vous gagnerez à Dieu le clergé et le peuple, ce qui sera plus agréable au Seigneur
(i) s. BoNAVENTURE, Leg. maioT., IV, 9.
(2) / CeL, 74.
L ACTION CONQUERANTE 195
que si vous lui gagniez seulement le peuple en scandalisant le clergé. Jetez un voile sur les faiblesses de celui-ci, suppléez à tout ce qui lui manque, et après tout cela demeurez plus humbles encore (i), »
Bien entendu, François donnait l'exemple de cette humilité pacifiante, qu'il savait alher d'ailleurs à la plus inlassable obstination. Un jour qu'il était venu à Imola, ville de la Romagne, il se présenta à l'évêque du heu pour lui demander la permission de prêcher. L'évêque lui répondit : « Je suis là, mon frère, pour prêcher à mon peuple ; cela suffit. » François baissa humblement la tête et sortit. Une petite heure plus tard il rentrait. Et l'évêque : « Que vèux-tu, mon frère? que viens-tu encore me demander? — Seigneur, répondit François, quand un père chasse par une porte son fils, celui-ci doit rentrer par une autre. » L'évêque fut vaincu par cette repartie ; son visage s'éclaira et il embrassa François' en (hsant : « À toi et à tes frères, je donne une fois pour toutes la permission de prêcher à l'avenir dans mon diocèse (2). «
De bien autres difficultés attendaient les frères hors d'Italie. Suivons-les d'abord à Paris, où Pacifique conduit la mission de France.
Pacifique avait été dans le siècle un poète renommé, très fier du titre de roi des vers dont on le quahfiait, et l'empereur lui-mêine avait consacré sa réputation en le couronnant en grande pompe au Capitole. Sa muse était, paraît-il, assez légère, et il ne songeait nullement à se convertir certain jour où il vint voir, avec quelques autres personnes, une de ses parentes, religieuse au couvent des Pauvres Dames de San Séverine. Or, au même moment, le monastère recevait aussi la visite de François, qu'on entendit prêcher à la chapelle. Et voilà que le Patriarche séraphique, les bras étendus, parla de Jésus crucifié avec une éloquence si persuasive que notre poète
(i) // Cel., 146.
(2) // Cel., 147.
igô SAINT FRANÇOIS d'assise
crut le voir traversé par deux glaives de feu, disposés en croix et allant, à travers le cœur, de la tête aux pieds et de l'une à l'autre main. Il fut si bouleversé que, sans délibérer, il supplia François de l'arracher au monde et de le conduire au véritable Empereur. Dès le lendemain il revêtit l'humble bure des Frères et prit le surnom de Pacifique, parce qu'il avait quitté la vaine agitation de ce monde pour embrasser la paix véritable (i).
Il eut fort à faire pour se maintenir en cette paix à l'abbaye de Saint-Denis, où il s'abrita avec ses compagnons lors de son arrivée en France (2), Les frères ne tardèrent pas en effet à devenir suspects. Ils ne s'étaient munis d'aucune lettre de recommandation, ce qui était au moins imprudent, alors qu'un Concile tenu à Paris vers 1212 avait interdit d'admettre à la célébration les clercs qui ne pourraient exhiber de lettres testimoniales et de donner la communion et la sépulture ecclésiastique à tout étranger inconnu, alors que le Concile de Latran, en 1215, venait de prohiber la création d'Ordres nouveaux (3). On leur demanda s'ils étaient Albigeois. N'ayant jamais ouï ce mot, ils répondirent à tout hasard afhrmativement et furent, bien entendu, accusés d'hérésie. Heureusement, comme ils avaient produit un exemplaire de leur Règle, l'évêque de Paris, Pierre de Nemours, et les maîtres de l'Université, examinèrent ce document, le trouvèrent conforme à la foi catholique et décidèrent de consulter le pape Honorius. Celui-ci, par la bulle Cum dilecti, du 11 juin 1219 (4), déclara que le genre de vie des frères avait mérité d'être approuvé par l'Église romaine, et pria les archevêques, évêques, abbés, doyens, archidiacres et autres supérieurs ecclésiastiques de les recevoir comme bons catholiques, de leur être favorables et de les traiter avec bonté.
Cette lettre aurait dû suffire à faire tomber les défiances; pourtant, le 29 mai 1220, Honorius déplore que divers prélats français ne permettent pas aux frères de
(i) // CeL, 106.
(2) Lettre écrite en 1231 par Grégoire de Naples à 3'abbé de Saint- Denis, dans Archiv. fr. hist., 1917, p. 303.
(3) André Callebaut, O. M., les Provinciaux de la province de France au treizième siècle, dans Archiv. jr. hist., 1917, pp. 289-356.
(4) Bull, jr., t. I, p. 2.
L ACTION CONQUERANTE I97
résider dans leur diocèse et recommande de nouveau aux évêques de les y recevoir comme vrais fidèles et religieux (i). L'appel du Pape fut écouté. Avant 1226, quand Grégoire de Naples eut succédé à Pacifique dans la charge de Provincial, les frères se firent construire à Paris, en un lieu appelé Vauvert (au Luxembourg), une haute et vaste maison que François, averti, prescrivit de détruire. Cet ordre ne fut point exécuté, mais, en 1229, la maison, à peine achevée, s'écroula (2) et l'endroit fut réputé hanté par un démon. Au temps.de ViUon, le diable de Vauvert était encore proverbial à Paris (3).
Soixante frères au moins étaient partis pour l'Allemagne, sous la conduite de Jean de Parme. Aucun d'eux ne connaissait la langue du pays, et comme au début du voyage ils étaient tombés sur de braves gens, aux ofîres desquels il leur avait suffi de répondre ia pour en obtenir gîte et couvert, ils n'hésitèrent pas d'employer à tout propos un si précieux monosyllabe. Mal leur en prit, car il leur arriva de répondre de la sorte à la question : « Êtes- vous hérétiques, et venez-vous prêcher ici l'hérésie pour corrompre l'Allemagne comme vous avez perverti la Lombardie? » Certains furent jetés en prison ; d'autres, dépouillés de leurs vêtements, furent mis au pilori et livrés aux risées de la foule. Les pauvres frères rentrèrent en Itahe, et dépeignirent l'AUemagne comme un pays si cruel que seul le désir du martj^re pouvait inspirer d'y aller (4).
Également malheureux furent les frères de Hongrie. Les paysans se moquaient de l'étrange troupe et les pâtres eux-mêmes lançaient leurs chiens contre elle et piquaient les Mineurs avec leurs longs bâtons pointus. Comme les infortunés missionnaires se demandaient pour quel motif on les tourmentait ainsi, l'un d'eux émit l'idée que peut-être les gens en voulaient à leurs man-
(i) Bulle Pro dilectis, 29 mai 1220, Bull, jr., t. I, p. 5,
(2) Thomas d'Eccleston, éd. Little, Paris, 1909, p. 59 ; lohannes de Garlandia, De triumphis EcclesicB, éd. Wright, Londres, 1856, p. 99.
(3) Viel est : s'il ne se rent aux armes, C'est bien le deable de Vauvert.
(Testament, vers 1196-1197).
{4) Chronica fratris lordani a lano, n° 5.
teaux. Les frères s'en dépomllèrent de suite en faveur de leurs bourreaux, mais, ceux-ci ne désarmant pas, il fallut leur abandonner successivement tuniques et braies, après quoi les paysans, qui n'avaient plus rien à leur prendre, les laissèrent aller nus. Eux aussi, ils revinrent bien déconfits (i).
Mais cinq des frères envoyés en Espagne, Othon, Bérard, Pierre, Accurse et Adiuto, trouvèrent en terre infidèle la gloire du martyre. La relation de leur supplice, écrite par un témoin oculaire appartenant à la maison de l'Infant Dom Pedro de Portugal, a été retrouvée de nos jours. Voici l'essentiel de ce beau récit, à partir du moment où les frères, arrivés à Séville, se rendent à la mosquée :
« Ils avaient l'espoir d'y trouver l'occasion de dire quelques mots sur la vraie foi et de détourner les infidèles de la doctrine de Mahomet. Dès qu'ils s'en aperçurent, les Sarrasins impies se jetèrent sur les frères comme des loups sur des brebis, et les frappèrent cruellement de soufflets et de coups de bâton, et dès lors ils ne leur laissèrent plus la moindre liberté d'entrer dans le temple ou de prêcher le Christ.
« Les frères se rendirent alors au palais et dirent à un officier qu'ils désiraient parler au roi pour le salut de son âme. L'officier répondit : « Dites-moi votre message, je «. le transmettrai au roi. » Ils insistèrent : « Nous n'en K ferons rien ; conduisez-nous devant le roi ; c'est à lui- « même que nous voulons parler. »
« Le roi, ayant su qu'ils étaient venus pour le voir, ordonna qu'on les fît entrer. Quand ils furent devant lui, il leur dit : « Qui êtes- vous? » Ils répondirent : « Nous « sommes du parti des Romains. » Le roi reprit : « Que « venez- vous faire ici? » Ils répondirent : « Nous venons « vous annoncer la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ, « afin que vous abandonniez Mahomet, ce très vil « esclave du diable, que vous vous attachiez au Sei- « gneur Dieu, votre Créateur, et que vous ayez enfin « avec nous la vie étemelle. » A "ces mots, le roi, transporté de colère, ordonna qu'on leur tranchât la tête aussitôt. En entendant cette sentence, les serviteurs de
(i) Chronica fratris lordani a lano, n.° 6.
l'action conquérante 199
Dieu se dirent les uns aux autres : « Frères, voici l'ac- « complissement de nos désirs ; soyons fermes dans le « Seigneur ! »
« Quand il vit que les frères accueillaient la sentence de mort avec une si grande joie, le roi se sentit ému de compassion et leur promit la vie et des biens en abondance s'ils voulaient renoncer au Christ et croire à Mahomet. Mais eux, refusant de proférer un tel blasphème, lui répondirent en vertu de l'autorité apostolique : « Que votre argent vous accompagne au lieu de « perdition! »
« Le fils du roi, animé de sentiments de miséricorde envers eux, s'approcha de son père et lui dit : « Pourquoi « faites-vous tuer sans raison ces gens? Demandez aux « anciens si le droit permet de le faire ; quant à moi, il « ne me semble pas qu'il soit juste de les mettre à mort. » Après un moment d'hésitation, le roi suivit le conseil de son fils et fit conduire les frères au sommet d'une tour, où ils furent enfermés. Mais, embrasés du feu de l'Esprit- Sâint et par-dessus tout du désir de souffrir la mort pour l'amour du Christ, ils ne cessaient d'y annoncer à haute voix le Christ à tous les passants et de proclamer que Mahomet n'était qu'un mensonger esclave du diable. Comme ils se refusaient à ne plus célébrer les louanges du Christ, on les transporta dans la prison commune, où ils prêchèrent sans relâche à leurs compagnons la parole de Dieu. Ils demeurèrent longtemps là, puis comparurent de nouveau devant le roi, dont les blandices ne purent les faire condescendre à sa volonté, tant était ferme leur amour du Christ. Alors le roi tint conseil avec les anciens et dit ensuite aux frères : « Voulez-vous re- «« tourner au pays des chrétiens ou aller au Maroc? » Les frères répondirent : « Envoyez-nous où il vous plaira, et « que la volonté de Dieu soit faite ! » Le roi ordonna donc qu'ils iraient au Maroc avec d'autres chrétiens.
« Ils y parvinrent après une traversée très dif&cile, et descendirent dans la maison d'un noble chrétien, fils du roi de Portugal, l'infant Dom Pedro (i). Dès qu'il sut
(i) L'Infant Dom Pedro (1187-1258), entré au service des Musulmans à la suite d'ime querelle avec son frère, le roi Alphonse II, commandait les troupes du Miramolin Abu-Jacoub.
leur arrivée, le prince Abu-Jacoub, qui gouvernait lé palais royal et le royaume, donna l'ordre de les amener devant lui. Alors de cruels bourreaux les dépouillèrent de leurs vêtements, leur attachèrent les mains derrière le dos, les couvrirent de blessures, et c'est le visage tout ensanglanté qu'ils comparurent devant le prince. Quand ils furent en sa présence, celui-ci leur demanda : « Qui « êtes- vous, malheureux? » Ils répondirent : « Nous K sommes du parti des Romains. » Le prince reprit : « Pourquoi venez-vous ici, car vous n'avez guère cou- « tume de vivre en paix et de vous accorder avec nous? » Ils répondirent : « Nous sommes des disciples de frère « François, qui a envoyé ses frères à travers le monde « pour prêcher la parole de Dieu aux Chrétiens, aux « Sarrasins et aux Juifs, et nous sommes venus ici dans « ce dessein, aj6n de vous montrer la voie de la vérité. » Le prince leur dit : « Quelle est la voie de la vérité? » Le frère Othon répondit : « La voie de la vérité consiste pour « vous à croire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont « trois personnes et un seul Dieu; à croire que le Fils « de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, est né de la « bienheureuse Vierge Marie, a souffert, est mort, a été a enseveli, est ressuscité d'entre les morts et est monté « au ciel, d'où il viendra pour juger tous les hommes à « la fin des temps. » Abu-Jacoub demanda : « Qui vous « a appris cela? » Le frère Othon, qui était prêtre, répondit : « Nous l'avons appris de nombre de témoins très « saints, qui sont Abraham, Isaac et Jacob et les autres « patriarches, puis les prophètes ; l'Incarnation de Notre- « Seigneur Jésus-Christ nous l'a ensuite enseigné, puis « sont venus les apôtres et enfin les martyrs glorieux « et les saints de nos jours. » Le prince leur dit alors : « Il est certain que vous êtes possédés par un esprit « diaboHque, et que c'est lui qui parle en vous. » Et il les fit enfermer, chacun à part, dans une maison où vinrent les saisir les bourreaux. Ceux-ci leur passèrent la corde au cou et les traînèrent en tous sens. Cruelle était la mission qu'ils avaient reçue du prince, mais plus cruelle encore la façon dont ils la remplirent. Les frères reçurent de si rudes coups que leurs entrailles s'échappaient presque; des récipients de verre, remplis d'huile et de vinaigre furent violemment lancés en leurs blessures, et
l'action conquérante 201
toute la nuit on les flagella. Mais eux, s'appelant l'un l'autre à aussi haute voix que possible, s'exhortaient réciproquement à persévérer sans défaillance dans l'amour du Christ. Le lendemain, de grand matin, le prince les fit amener devant lui. On les introduisit en sa présence et ils se tinrent devant sa face. Il les interrogea : « C'est vous qui avez vitupéré notre foi et en avez « médit? » Ils répondirent : « Il n'y a d'autre foi que celle « de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et c'est elle que nous « vous prêchons. » Le roi leur dit : « Mon glaive va vous « châtier. » Les saints mart5n:s repartirent : « Malheureux, « nos corps sont en votre puissance, mais nos âmes sont « en celle de Dieu. » Alors le roi fit apporter son épée en grande hâte, ordonna de sortir à tous les assistants, à la seule exception des martyrs et de quelques-unes de ses suivantes, et de sa propre maia il trancha la tête à chacun des cinq frères (i). » C'était le i6 janvier 1220.
Certains écrivains ont éprouvé quelque gêne devant l'ardeur qui poussa les frères du Maroc au sacrifice suprême. Tout en les saluant, M. Paul Sabatier, par exemple, ne peut s'empêcher d'écrire : « A ce paroxysme, la soif du martyre devient la foHe du suicide (2). » Le rapprochement est plutôt étrange. Même au paroxysme, la soif du martyre n'a rien de commun avec la folie du suicide. Elle est d'ailleurs toujours au paroxysme, car eUe est la plus haute expression de l'amour de l'homme pour Dieu, et la mesiure de cet amour, c'est d'aimer Dieu sans mesure. Le martyre n'est autre chose que l'ÉvangUe accompU- parfaitement : Evangelium Christi unde martyres fiunt, enseigne saint Cyprien (3). Et en effet, Jésus a dit dans l'ÉvangUe : « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera (4) » ; et encore : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (5) ». En portant partout dans leur corps la mort de Jésus, les
(i) Karl MuLLER, Die Anfànge des Minoritenordens und der Bussbruderschaften; Fribourg-en-Brisgau, 1885, pp. 207-210.
(2) Paul Sabatier, Vie de saint François d^ Assise, p. 257.
(3) Epist. 38, Hartel, p. 580-581.
(4) Luc, IX, 24 ; Marc, VIII, 35 ; Matth., X, 39.
(5) Jean, XV, 13
Mineurs du Maroc achevaient dans leur chair ce qui manquait aux souffrances du Christ (i).
Rien d'étonnant donc si Claire, en qui revivaient les pensées et les sentiments de François, se sentit toute embrasée de la même ardeur que ces bienheureux frères quand le récit de leur supplice parvint à Assise, et voulut aussitôt courir à cette terre de bénédiction où l'on pouvait mourir pour Celui qui est mort à cause de nous. Quant à François, il mit fin brusquement à la lecture de la relation, tout à la fois parce qu'elle contenait des éloges pour le fondateur de l'Ordre et qu'il voyait ses compagnons s'enorgueillir de la gloire qu'ils sentaient rejaillir sur tous, « Chacun, dit-il, doit se glorifier de ses propres croix, et non de celles d'autrui (2). » Il n'ajouta rien, mais il dut envier tout bas ceux qui, plus heureux que lui, avaient versé leur sang pour le Christ en terre sarrasine.
Trois fois, en effet, depuis sa conversion, il était parti cueillir chez les païens la palme du martyre. Dès l'année 1212, par ardent désir de la recevoir, il avait voulu passer en Syrie pour prêcher la foi chrétienne aux Sarrasins et autres infidèles. Rejeté par des vents contraires sur la côte dalmate, nous avons vu grâce à quel stratagème il avait réussi à regagner Ancône (3). Vers 12 14 ou 1215, le martyre demeurant pour lui le but sublime qu'il brûlait toujours d'atteindre, il était parti pour le Maroc avec frère Bernard ; mais, alors qu'il avait atteint déjà l'Espagne, Dieu lui résista en face et, pour l'empêcher d'aller plus loin, lui envoya une maladie qui mit fin à son voyage (4). Enfin, en 1219, il parvint à se rendre
(i) // Cor., IV, 10 ; Col., l, 24.
(2) Chronica fratris lordani a lano, n° 8. Au quatorzième siècle circulera ime autre version, de l'événement. François écoute la lecture jusqu'au bout et s'écrie alors : « Maintenant, je puis dire en vérité que je possède cinq frères. » {Analecta fr., t. III, p. 21).
(3) I Cel., 55.
(4) I Cel., 56 ; Tractatus de miracuUs, 34. Des traditions populaires conservent encore en Galice le souvenir du passage de Freinçois. Voici
en Egypte, en compagnie de Pierre Cattaneo, docteur es lois (i). Il y rejoignait une mission qu'il avait envoyée l'année précédente, sous la direction d'un homme destiné à prendre bientôt sur lui une influence considérable : frère Élie (2).
Élie était un Assisiate d'humble origine (3). Son père, nommé Bonbarone, était de Castel Britti, près de Bologne, et sa mère d'Assise. Avant d'entrer dans l'Ordre des Mineurs, il avait exercé le métier de matelassier et enseigné aux enfants d'Assise à lire dans le psautier (4). On le trouve ensuite notaire à Bologne (5) et sans nul doute il y participe à la vie universitaire, car on ne s'expUque pas autrement la réputation de science dans laquelle on le tiendra plus tard (6). Envoyé en Orient, ses prédications y attirent à l'Ordre le premier des frères allemands, un sous-diacre de Spire nommé Césaire,
comment un Franciscain espagnol a raconté à Emile Baumann les origines du couvent de Santiago : « Saint François... avait trouvé un gîte chez un charbonnier nommé Cotolay ; une nuit, pendant qu'il priait dehors au bas du Monte Pedroso, il connut par une révélation qu'un monastère de ses fils devait naître en cet endroit. Il postula quelques arpents de terre auprès de l'abbé des Bénédictins et promit de le payer en lui offrant chaque année un cestillo de peces, une corbeille de poissons. Puis il dit à Cotolay : « Dieu veut qu'ici tu me bâtisses un couvent. « — Comment peut vous obéir un pauvre charbonnier? » objecta Cotolay. Le prodige se fit pourtant et d'im.e manière aisée : Saint François conduisit Cotolay en un champ où il lui ordonna de fouir le sol, et un trésor s' offrit. » (Emile Baumann, Trois villes saintes, Paris, Grasset, 1912, p. 186.)
(i) I Cel., 57; Chronica fratris lordani a lano, 10 et 11. Au quatorzième siècle, le compilateur de la Chronique des XXIV Généraux écrira que Pierre était chanoine de la cathédrale d'Assise et qu'il était entré dans l'Ordre des Mineurs aussitôt après Bernard {Analecta fr., t.- III, p. 4). Ce dernier renseignement est en contradiction avec ce que nous savons par Thomas de Celano, d'après lequel le frère qui vint à François aussitôt après Bernard ne tarda pas à mourir : vir aller... qui... post modicum consummavit.
(2) Chronica fratris lordani, 7 et 9.
(3) « Le nom à.' Elie de Cortone n'apparaît pas avant le dix-septième siècle. » (Ed. Lempp, Frère Elie de Cortone, Paris, 1901, p. 36).
(4) Salimbene, éd. cit., p. 96.
(5) Thomas d'Eccleston, dans Analecta fr., t. I, p. 241.
(6) Helias vir adeo in sapientià humanà famosus, ut raros in eà pares in Italià putaretur habere, dit de lui Bernard de Besse dans le Cotai. XIV General. {Analecta fr., t. III, p. 695.) Et Thomas d'Eccleston de s'écrier : Quis in universo christianitfitis orbe vel gratiosior vel famosior quam Helias? {Analecta fr., t. ï, p. 230.)
homme de solide doctrine et de conduite digne d'imitation (i).
Encore que le terrain fût ainsi préparé, François ne semble pas avoir eu d'abord grand succès chez les chrétiens. Il se trouvait à l'armée qui assiégeait Damiette le 29 août 1219, jour où les Croisés essuyèrent un sanglant échec. Frappé de leur indiscipline, il s'était fort affligé quand il avait appris qu'on se préparait à livrer bataille. « Si c'est aujourd'hui qu'a lieu l'engagement, dit-il, à l'un de ses compagnons, le Seigneur me montre qu'il ne tournera pas à l'avantage des chrétiens. Je passerai pour un fou si je dis cela, et si je me tais je n'échapperai pas aux reproches de ma conscience. Que t'en semble? » Son compagnon lui répondit : « N'attache pas d'importance au jugement des hommes, car ce n'est pas d'aujourd'hui que tu passes pour un fou. Libère ta conscience et crains Dieu plus que les hommes. » François courut donc porter aux chrétiens ses avertissements; il les dissuada d'attaquer en leur montrant le péril. On tourna ses avis en dérision et le combat fut engagé. Tandis que les adversaires étaient aux prises, François, l'esprit en suspens, fit lever son compagnon pour regarder. Une première et une seconde fois celui-ci ne vit rien. Mais, envoyé une troisième fois, il fut témoin de la fuite des Croisés, qui perdirent six mille hommes tués ou prisonniers. Thomas de Celano, qui rapporte le fait, ajoute que François pleura surtout sur les Espagnols, qui s'étaient jetés dans la mêlée avec une si téméraire ardeur que très peu en revinrent (2).
A partir de ce jour, les cœurs s'ouvrirent volontiers aux exhortations de François; bien des clercs allèrent même jusqu'à revêtir la bure des Mineurs. C'est ce que signale Jacques de Vitry dans une lettre écrite de Damiette après la Chandeleur de 1220 :.
« Rénier, prieur de Saint-Michel, est entré dans l'Ordre des frères Mineurs... Colin l'anglais, notre clerc, est entré dans le même Ordre, ainsi que deux autres de nos compagnons, Michel et maître Mathieu, auquel j'avais confié la cure de la Sainte-Chapelle. Le chantre
(i) Chronica fratris Tordant, 9.
(2) // Cel., 30.
l'action conquérante - 205
et Henri ont fait de même et d'autres encore dont j'oublie le nom (i). »
Jacques de Vitry ajoute que François, non content de prêcher les chrétiens, « n'a pas craint d'aller, par zèle pour la foi, à l'armée des ennemis », et, dans son Historia Orientalis, notre compatriote donne quelques détails sur cette entreprise du petit pauvre. Tandis qu'il se rendait au camp du Soudan, « les Sarrasins le prirent sur le chemin : « Je suis chrétien, dit-il, conduisez-moi à votre « maître. » Quand il fut traîné devant lui, à la vue de l'homme de Dieu, le monstre cruel fut changé en douceur et voulut l'écouter attentivement pendant quelques jours prêcher le Christ devant lui et les siens. Mais il craignit que quelques-uns de ses soldats, touchés par l'efficacité des paroles du saint et convertis au Seigneur, ne passassent à l'armée des chrétiens, et il Ordonna de le ramener à notre camp avec toute sorte de respect et de précautions, disant : « Priez pour moi, afin que Dieu « daigne me révéler la loi et la foi qui lui plaît davan- « tage (2). »
(i) Texte dans Bœhmer, Analekten, pp. 101-102. Dans sa Vie de saint François d'Assise, p. cxxii, M. Paul Sabatier émet l'opinion que Jacques de Vitry écrivit cette lettre « au leadena.ain de la prise de Damiette (novembre 1219) à ses amis de Lorraine pour la leur raconter ». Elle ne peut cependant être antérieure à la Chandeleur suivante, puisqu'elle contient le récit de l'entrée solennelle du légat du Saint-Siège, laquelle eut lieu in die Purificationis B. MaricB.
{2) Historia Orientalis, 1. II, cap. 32, dans Bœhmer, op. cit., pp. 104- 105. V. aussi I Cel; 57. Saint Bonaventure raconte le premier rm épisode étrange de la prédication de François devant le Soudan : « Le Serviteur de Dieu, éclairé d'en haut, dit au Soudan : « Si tu veux te « convertir au Christ avec ton peuple, très volontiers je consentirai « à rester près de vous par amour du Seigneur. Mais si tu hésites à « abandonner la loi de Mahomet pour la foi du Christ, donne l'ordre « qu'on allume un grand feu,, et j'y entrerai avec tes prêtres, afin que « tu reconnaisses quelle est celle de nos deux religions qui est la plus « certaine et la plus sacrée. » Sur quoi le Soudan lui répondit : a Je ne K crois pas qu'aucun de mes prêtres, pour soutenir sa foi, veuille entrer « dans le feu ni se soumettre à aucune espèce de martjnre. s (Il avait vu xm de ses prêtres, homme vieux et expérimenté, s'enfuir en entendant les paroles de François.) Alors le saint repartit r « Si tu veux me « promettre, en ton nom et au nom de ton peuple, de passer au culte « du Christ si je sors du feu sain et sauf, je suis prêt à y entrer seul ; « si je brûle, cela devra être mis sur le compte de mes péchés; si au « contraire la puissance divine me protège, tu reconnaîtras le Christ » comme la force et la oagesse de Dieu, le vrai Dieu, Seigneur et Sau-
De retour à Damiette, nous ne savons combien de temps François y demeura. Il se rendit de là en Syrie (i), mais il est prudent de ne pas attacher d'importance aux documents du quatorzième siècle, qui nous le montrent en ce pays (2). Nous ne savons pas davantage où le joignit, au début de l'été 1220, un frère lai qui vint, sans, ' mandat de ses supérieurs, lui communiquer d'urgence des nouvelles d'Italie (3). Ces nouvelles parurent si graves à François qu'avec un groupe de frères, dont Élie, Pierre Cattaneo et Césaire de Spire, il rentra sans plus tarder par Venise (4).
« veur de tous. » Mais le Soudan répondit qu'il n'osait point accepter cette épreuve, car il craignait le soulèvement du peuple. » (S. Bonav. Leg. mator., IX, 8.) Cet épisode, représenté par Giotto dans une des fresques de l'église supérieure d'Assise, démarque au profit de François, qui n'en avait nul besoin, un trait de la vie de saint Dominique : celui-ci, pour persuader les hérétiques, avait jeté sur un bûcher le livre des Évangiles.
(i) Voici un témoignage que j'emprunte à M. Paul Sabatier {Vie de saint François iT Assise, p. 263, note 2) : Cil hom qui commença l'Ordre des frères Menors, si ot nom frère François... vint en Vost de Damiate, e i fist moult de bien, et demora tant que la ville fut prise. Il vtl le mal et le péché qui comença à croistre entre les gens de Vost, si li desplot, par quoi il s'en parti, e fu une pièce en Surie, et puis s'en râla eri son pats. (Historiens des Croisades, t. II. VEst de Eracles Empereur, liv. XXXII, chap. XV.)
(2) Dans vm passage de la Chronique des tribulations de V Ordre des Mineurs, que cite M. Paul Sabatier {Vie de saint François d'Assise, p. 264), Angelo Clareno dit que le Soudan d'ÉgjTpte, touché par ses prédications, ordonna que François et tous ses frères auraient libre accès au Saint-Sépulcre sans verser aucun tribut, et ajoute que le petit pauvre y alla prier. De son côté, Barthélémy de Pise rapporte que François fit un séjour à Antioche, alors aux mains des chrétiens, et que les moines de la Montagne-Noire, à huit miUes de cette viUe, renonçant à toutes leiifs possessions, passèrent à TOrdre des Mineurs {Analecta fr., t. IV, p. 483).
{3) Chronica fratris lordani, n° 12.
(4) Ibid., n° 14.