‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 18 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA CRISE ET LA RÉORGANISATION DE l'ordre des mineurs

A son départ pour l'Orient, François avait cru pourvoir aux intérêts de son Ordre en nommant deux vicaires : Mathieu de Nami et Grégoire de Naples (i). Le premier était spécialement chargé de recevoir les postulants à la Portioncule; le second avait pour mission de visiter et consoler les frères d'Italie. Ces désignations n'étaient pas heureuses. Les deux vicaires abusèrent de l'autorité dont ils se trouvaient investis pour ajouter de nouvelles rigueurs à la Règle. En vue de donner à leurs initiatives l'apparence de la légalité, ils réunirent de vieux frères italiens en conventicule, et, avec le concours de ces anciens, ils renforcèrent la pratique des jeûnes et des abstinences. Suivant la Règle, les frères jeûnaient le mercredi et le vendredi et mangeaient de la viande les autres jours; tout au plus pouvaient-ils en outre, avec l'autorisation de François, jeûner le lundi et le samedi. On décida qu'en temps de gras les frères ne chercheraient pas à se procurer de viande et se borneraient à en manger si on leur en offrait spontanément ; de plus, tous jeûneraient le limdi, le mercredi et le vendredi, et s'abstiendraient de laitage le lundi et le samedi, à moins que par hasard les fidèles ne vinssent à leur en donner (2)

(i) Le premier de ces frères est à peu près inconnu ; le second succédera de bonne heure (avant 1224) à Pacifique dans la charge de Ministre de la province de France. C'était, au dire de Thoma» d'Eccleston, un orateur et administrateur remarquable. Quis enim Gregorio in prœdicaitone vel prœlaiione in Universitate Parisius vel clero totius Franciee comparabilis? {Analecta fr., t. I, p. 230). Il mourut évêque de Bayeux en juillet 1276. On lira avec intérêt ime note de M. Paul Sabatier sur ce personnage (Spéculum perfectionis, éd. Paul Sabatier, p. 332, note 2).

(2) Chronica fratris lordani, 11.

Les disciples de la première heure eux-mêmes déviaient du droit chemin. Frère Philippe, visiteur des Pauvres Dames, entreprit, contre la volonté de François, de défendre celles-ci auprès du Saint-Siège, et &iit par obtenir de la Curie l'excommunication des perturbateurs. Un autre frère, Jacques de Conpello, entreprit de fonder une nouvelle famille religieuse, formée de lépreux des deux sexes ; il rédigea une Règle à leur usage et, escorté de ses lamentables adhérents, il vint la présenter au Pape pour en obtenir la confirmation. D'autres causes de désordre surgirent encore (i). Peut-être convient-il d'y ranger l'excessive facihté avec laquelle étaient admis les postulants. « Cet Ordre nous paraît très dangereux, écrivait Jacques de Vitry dans sa lettre de mars 1220, car il accepte non seulement les personnes parfaites, mais les jeunes gens et les imparfaits qui devraient être formés et éprouvés quelque temps sous une discipline conventuelle, et il les envoie deux par deux de tous les côtés du monde. »

Sans même hésiter im seul instant, François s'était refusé à admettre les innovations de ses vicaires. Le messager chargé de les lui apprendre en Syrie l'avait trouvé à table avec Pierre Cattaneo. De la viande était devant eux, et pourtant ce jour-là, d'après les décisions du conventicule d'Assise, les frères n'avaient plus le droit d'en manger. « Messer Pierre, demanda François, qu'allons-nous faire? — Hé! répondit son compagnon, messer François, nous ferons ce qu'il vous plaira, car c'est vous qui avez le pouvoir d'ordonner. — Mangeons donc ce qui nous est servi, réphqua François ; ainsi nous agirons conformément à l'Évangile (2). »

S'il savait parfaitement ce dont il ne voulait pas, il était toutefois perplexe sur les moyens à prendre pour ramener l'union parmi ses fils. Il avait l'esprit plein de cette préoccupation quand, une nuit, durant son sommeil, n eut un songe. Il vit une poule, petite et noire, semblable à une colombe domestique, dont les pattes étaient couvertes de plumes. Elle avait d'innombrables poussins qui tournaient avec insistance autour d'elle et

(i) Chronica frairis lordani, 13.

(2) lUd., 12.

l'action conquérante 209

ne pouvaient tous être réunis sous ses ailes. François s*éveilla et, méditant en son cœur ce qu'il avait vu, il s'en fit lui-même l'interprète : « La poule, dit-il, c'est moi qui suis petit de taille et noir. Par l'innocence de la vie, je dois atteindre à la simplicité de la colombe qui vole d'autant plus librement vers le ciel qu'elle se pose plus rarement par terre. Les poussins, ce sont les frères abondants en nombre et en grâce, que la vertu de François ne suffit pas à mettre à l'abri de la persécution et des attaques des hommes. J'irai donc et les confierai à la Sainte Église Romaine, qui frappera les malveillants de sa verge puissante et nous permettra, avec l'aide de Dieu, de jouir partout d'une entière liberté pour augmenter le nombre des élus. Les fils, pleins de reconnaissance pour la douceur et les bienfaits de leur mère, s'attacheront toujours à ses pas vénérables avec une spéciale dévotion. Sous sa protection, l'Ordre sera à l'abri du mal et le fils de Bélial ne traversera pas impunément la vigne du Seigneur. La Sainte Église cherchera, dans sa sainteté, à égaler la gloire de notre sainte pauvreté et ne permettra pas que les vapeurs de l\)rgueil assombrissent l'éclat de notre humilité. Elle conservera infrangibles les liens de charité et de paix qui nous unissent, en frappant les dissidents de censures très sévères. La sainte observance du pur Évangile fleurira continuellement en sa présence et elle ne laissera pas se perdre, même un instant, la bonne odeur de notre vie (i). Ayant ainsi décidé, François, au lieu de se rendre à Assise pour discuter avec les ministres, poussa jusqu'à Rome, où il vit tout d'abord le cardinal Hugolin. Il prêcha devant le Pape, « parlant d'abondance et disant ce que lui suggérait l'Esprit », puis, la prédication finie, Honorius III s'entretint familièrement quelques instants avec lui. C'est alors que François le pria de confier au Cardinal la charge de Protecteur de l'Ordre des Mineurs : « Seigneur, lui dit-il, vous savez bien qu'il n'est pas facile à des hommes pauvres et chétifs d'approcher Votre Majesté ; vous tenez l'univers en vos mains, et le souci des grandes affaires ne vous permet pas de vous occuper des petites. C'est pourquoi, Sei-

(i) n Cel., 24.

gneuT, je m'adresse au cœur de Votre Sainteté; lui demandant qu'elle nous donne pour père le Seigneur évêque d'Ostie. Ainsi, la dignité de votre prééminence étant toujours sauve, les frères, au temps de la nécessité, pourront avoir recours à lui et recevoir le bienfait de sa protection et de sa direction. »

Une telle requête prouve que François acceptait pleinement la Règle imposée par Hugolin aux Pauvres Dames ; elle fut agréée par le Pape, et le Cardinal se mit aussitôt à l'œuvre (i). Les bulles octroyées à Philippe furent révoquées, on éconduisit Jacques de Conpello (2), et, par bulle du 22 septembre, un noviciat d'une année fut immédiatement imposé aux postulants (3), sans qu'on attendît que la Règle des Mineurs, remaniée et modifiée en tenant compte des usages introduits dans l'Ordre depuis 1209, pût être soumise au Saint-Siège. François se chargea de la réviser, avec la collaboration de Césaire de Spire (4).

Hugolin eût voulu que, dans cette Règle, François permît à ses fils d'accéder aux dignités ecclésiastiques. A cet efîet, il lui fit rencontrer dans son palais Dominique, dont il espérait l'assentiment en ce qui concernait les frères Prêcheurs. Quand les deux fondateurs des Ordres Mendiants furent en présence l'un de l'autre, le Cardinal leur dit : « Dans l'Église primitive les pasteurs de la communauté étaient des hommes pauvres et que dévorait, non la cupidité, mais la charité. Pourquoi ne ferions-nous pas de vos frères des évêques et des prélats qui seraient pour les autres enseignement et exemple? » Une contestation s'éleva entre Dominique et François lorsqu'il s'agit de répondre, chacun voulant obUger l'autre à conmaencer parce qu'il le jugeait plus quaUfié. Dominique répondit enfin : « Seigneur, mes frères, puissent-ils le comprendre, sont en bonne place, et je ne permettrai pas, autant qu'il sera en mon pouvoir, qu'ils essayent de s'élever d'une autre mianière. » François, à son tour, s'inclina devant le Cardinal et dit : « Seigneur, mes frères ont été appelés Mineurs précisé-

(i) // Cel., 25.

(2) Chronica fratris lordani, 14.

(3) Bulle Cum secundum, 22 septembre 1220, Bull, fr,, t. I, p, 6.

(4) Chronica fratris lordani, 15.

L ACTION CONQUERANTE 211

ment pour qu'ils ne cherchent pas à devenir plus grands. Leur vocation les appelle à vivre en bas heu, à suivre les traces de Thumihté du Christ; c'est ainsi qu'ils s'élèveront, sous le regard des saints, plus haut que les autres. Si vous voulez qu'ils portent des fruits dans l'Éghse de Dieu, tenez-les et conservez-les dans l'état de leur vocation; s'ils s'élèvent, faites-les descendre malgré eux. Aussi, mon père, pour les empêcher de devenir d'autant plus orgueilleux qu'ils sont plus pauvres et de mépriser les autres, je vous prie de leur interdire l'accès des dignités. » Hugolin n'insista pas. Thomas de Celano, qui rapporte cet épisode, ajoute qu'au moment de se quitter, Dominique pria François de bien vouloir lui donner la corde dont il était ceint. Puis, les mains dans les mains, ils se recommandèrent très affectueusement l'un à l'autre, et Dominique de s'écrier : « Je voudrais, frère François, que ton Ordre et le mien n'en fissent qu'un, et vivent dans l'ÉgHse sous une même Règle (i). »

(i) II Cet., 148-150. De ces mots de Dominique, le P. Van Ortroy a cru pouvoir induire que l'entrevue des deux saints a dû se placer beaucoup plus tôt, probablement en 1215, année où Dominique est venu à Rome solliciter, mais en vain, l'approbation de son Ordre. « Dans ces conjonctTures, écrit le savant critique, on concevrait qu'il ait pu caresser im instant le dessein de réunir sa petite troupe aux milices déjà beaucoup plus nombreuses de saint François. Mais il ne pouvait plus en être question en 1220, après toutes les marques de bienveillance que le Saint-Siège ne cessa de lui prodiguer depuis 1216. » {Analecta bolland., 1912, p. 462.) L'hypothèse ne peut toutefois être admise, puisque, d'après Thoinas de Celano, François n'a connu Hugolin qu'en 1217. Il me semble d'ailleurs qu'on donne un sens un peu trop littéral au propos de Dominique. Voici en effet comment on le retrouve dans les Vies des frères de l'Ordre dominicain, de Gérard de Frachet :

« Un frère Mineur, très pieux et très digne de foi, qui avait été l'un des premiers compagnons de saint François, fit à ses frères le récit suivant, que l'un d'eux commimiqua à notre général :

« Saint Dominique était à Rome, pour obtenir de Dieu et de Notre Saint- Père le Pape la confirmation de son Ordre. Une nuit que, selon sa coutume, il était en prières, il eut une vision : Jésus-Christ lui apparut debout et menaçant, et brandissant trois lances. Sa mère tombait à ses pieds et lui adressait des paroles suppliantes : « Mon fils, ayez pitié « des hommes que vous avez sauvés, et que votre justice se tempère « de douceur. » Il répondait : « Ne voyez-vous pas les outrages qu'ils « me font? Ma justice peut-elle les laisser impimis? » EUe reprit : « Vous « savez tout. Voici par oti vous ramènerez les hommes. J'ai un bon

Quelques jours plus tard, François assistait à Assise au chapitre de la Saint -Michel. L'affluence des frères y fut si considérable que les aumônes n'étaient pas suffisantes pour subvenir à leurs nécessités (i). Le bruit avait couru que le fondateur de l'Ordre était mort; la seule nouvelle de son retour rendit la joie à ses fils (2), encore qu'ils pussent constater qu'en plus des troubles de foie et d'estomac qu'on lui connaissait (3), il avait rapporté d'Orient une douloureuse maladie d'yeux (4). Ils ne prévoyaient point la décision que François allait leur annoncer. Après l'avoir entendu rapporter ce qu'il avait fait à Rome, ils poussèrent en effet de profonds gémissements quand ils le virent résigner sa charge de supérieur : « Maintenant, dit-il, je suis mort pour vous, mais voici frère Pierre Cattaneo, à qui tous et moi-même nous obéirons. » Et s'inclinant aussitôt devant lui, il lui promit obéissance et respect. Puis, se relevant, et les mains jointes, les yeux levés au ciel, il pria : « Seigneur, je vous recommande la famille que vous m'aviez confiée. Et maintenant, mon doux maître, à cause des infirmités que vous savez, n'étant plus en état d'en prendre soin, j'en remets la garde aux ministres. Si, à cause de leur négligence, de leur exemple ou même d'xm rappel à l'ordre trop dur, un frère périt, ils devront en rendre

« serviteur que vous enverrez au inonde : il prêchera votre Évangile ; « et les hommes convertis vous appelleront leur Rédempteur. Je lui donnerai pour l'aider un autre de mes serviteurs, et ils travailleront a ensemble pour la gloire de votre nom. » Alors le Fils reprit : « Ma « mère, votre vue fait tomber ma colère ; cependant montrez-moi « ceux que vous destinez à un si grand ouvrage. » Alors Notre-Dame présenta à Notre-Seigneur Jésus-Christ saint Dominique et saint François : et il la remercia et loua ses serviteurs.

« Cependant saint Dominique dévisageait dans son extase cet ami inconnu. Le lendemain matin, il le rencontra à l'église. Il reconnaît aussitôt l'ami de sa vision, il court à lui, l'embrasse et le baise tendrement : « Le voilà, s'écrie-t-il, celui que Dieu m'envoie ! Allons, luttons K ensemble, personne ne nous résistera. » Et il se mit à lui conter sa vision de la nuit, et tous deux devinrent un seul cœur et une seule âme dans le Seigneur, ce qu'ils voulurent que leurs frères fissent à l'avenir. » Je cite d'après M. Louis Gillet, Histoire artistique des Ordres Mendiants, Paris, 1912, p. i5.

(i) H Cel., 67.

(2) Chronica fratris lordani, 15.

(3) I Cel., 105 ; // Cel., 130.

l^ I Cel, 98,; // Cel,, 44, 64, 92, 126, 166.

l'action conquérante 213"

compte devant vous. Seigneur, au jour du jugement. » Enfin, pour pratiquer plus parfaitement l'obéissance, il demanda qu'on le confiât à l'un de ses compagnons, qu'il pût révérer spécialement comme son supérieur. On lui assigna donc un gardien, et, jusqu'à sa mort, il lui demeura soumis : « Parmi toutes les faveurs que la miséricordieuse bonté de Dieu m'a octroyées, dira-t-il un jour à ses compagnons, j'ai reçu cette grâce de pouvoir obéir aussi diligemment à im novice d'une heure, s'il m'était donné comme gardien, qu'au frère le plus ancien et le plus rempli de discernement. Le sujet ne doit pas considérer l'homme dans son gardien, mais Celui pour l'amour duquel il consent à se soumettre. Plus est méprisable celui qui commande, plus est agréable à Dieu l'humilité de celui qui obéit (i). »

L'abdication de François n'était heureusement pas totale. Conmie l'a noté Van Ortroy, « le saint ne résigna ses fonctions de ministre général que dans la mesure oii ses forces physiques le trahirent. S'il montra un empressement constant à obéir au gardien chargé de lui commander en tout ce qui touchait le bien de son âme, il ne cessa d'avoir à cœur les intérêts supérieurs de son Ordre et de les traiter avec l'assistance de son vicaire (2). Aussitôt après le chapitre de la Saint-Michel, il se mit à la rédaction de la Règle, que Césaire de Spire orna de textes tirés des Évangiles (3). Depuis 1209, la Règle des Mineurs s'était enrichie de diverses prescriptions. Nous avons vu Jacques de Vitry attester, en 1216, l'existence de chapitres annuels. D'après Thomas de Celano, c'est dans un de ces chapitres que François avait fait écrire cette recommandation contre la tristesse : « Que les frères aient soin de ne pas paraître extérieurement sombres ou hypocritement tristes, mais qu'ils se montrent

(i) // Cel., 143, 151.

(2) Analecta bolland., 1912, p. 460.

(3) Chronica fratris lordani, 15.

joyeux dans le Seigneur, ouverts, gais et aimables comme il convient (i). » Une autre fois, il avait dicté des exhortations aux malades : « Je demande à tous mes frères malades de ne point s'irriter, dans leurs souffrances, et de n'avoir d'aigreur ni contre Dieu ni contre les frères. Qu'ils ne réclament point de médicaments avec trop d'insistance et qu'ils ne désirent pas trop vivement guérir cette chair qui doit bientôt périr et qui est l'ennemie de l'âme. Qu'ils rendent grâces de tout et que leur seul désir soit de devenir tels que Dieu les veut. Car ceux que Dieu a prédestinés à la vie étemelle, il les instruit par l'aiguillon des coups et des maladies, comme Lui-même l'a déclaré : « Je corrige et châtie ceux que j'aime (2). »

A l'institution des ministres provinciaux remontent probablement les prescriptions qui sont devenues le chapitre iv de la Règle de 1221 : « Au nom du Seigneur, que tous les frères qui sont ministres et serviteurs des autres frères placent lemrs frères dans les provinces et les Ueux oh ils sont, qu'ils les visitent souvent, leur adressent des avis spirituels et les encouragent. Et que les autres, mes frères bénis, leur obéissent avec diHgence en tout ce qui regarde le salut étemel et n'est point contraire à notre Règle. Et qu'ils observent entre eux ce que dit le Seigneur : Tout ce que vous voulez que les autres vous fassent, faites-le-leur vous-mêmes, et ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui. Et que les ministres, qui sont des serviteurs, se rappellent cette parole du Seigneur : Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir. L'âme de leurs frères leur a été confiée, et si l'un d'eux se perd de leur faute, par suite de leur mauvais exemple, ils devront en rendre compte au jour du jugement devant le Seigneur Jésus-Christ. » Enfin, le noviciat venait d'être institué par la bulle Cum secundum, le 22 septembre 1220.

Sous l'influence des modérés dont il s'est entouré : Pierre Cattaneo, Césaire de Spire, Élie, François ne se borne pas à coordonner et mettre au point des dispositions déjà promulguées ou nécessitées par la bulle Cum

(1) // Cel., 128. Cette prescription se retrouve au chapitre vu de la Règle de 1221.

(2) // Cel., 175. Ce texte, rédigé à nouveau, se retrouve au chapitre X de la Règle de 1221.

l'action conquérante 215

secundum. Non content d'avoir réprouvé les rigueurs prescrites en son absence, il réduit les jeûnes imposés jusqu'alors aux Mineurs : « Que tous les frères jeûnent depuis la fête de la Toussaint jusqu'à la Nativité du Seigneiur, et de l'Epiphanie, époque à laquelle a commencé le jeûne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, jusqu'à Pâques. En d'autres temps, qu'ils ne soient pas tenus de jeûner, en vertu de la Règle, sinon le vendredi. Et qu'il leur soit permis de manger de tous les mets qu'on leur présente, conformément à l'Évangile (chap. m). » Malgré son horreur de l'argent, il insère dans la Règle une disposition qui permet aux frères, dans un cas particuher, d'en recevoir : « Que nul des frères, en quelque lieu qu'il soit de séjour ou de passage, ne reçoive ou ne fasse toucher en aucune façon argent ou deniers... sauf dans le cas de manifeste nécessité four les frères malades (chap. viii). » Plus loin, il en vient à traiter de ceux qui vont chez les Sarrasins et autres infidèles, et, chose remarquable, il ne leur donne point, comme il l'eût fait un peu plus tôt, le martyre comme objectif : « Les frères -qui partent, dit-il, ont deux façons de se conduire avec fruit. La première est de ne pas se disputer ni quereller, et d'être somnis à toute créature pour l'amour de Dieu. La seconde, c'est, lorsqu'ils le croient agréable à Dieu, d'annoncer la parole de Dieu, de prêcher la foi au Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint-Esprit, au Créateur de l'univers, au Fils rédempteur et sauveur, -pour baptiser et faire des chrétiens. » Tout au plus ajoute-t-il : « Que tous les frères se souviennent partout qu'ils se sont donnés et abandonnés avec leur personne et leur corps à Notre-Seigneur Jésus-Christ; pour son amour, ils doivent s'exposer à tous les ennemis, visibles et invisibles (chap. xvi). »

Et pour bien affirmer que cette Règle s'impose inviolablement à ses fils, il la termine par de multiples et pressantes exhortations : « Au nom du Seigneur, je prie tous les frères d'apprendre le texte et le sens de ces paroles écrites dans cette Règle de vie pour le salut de notre âme. Qu'ils les repassent fréquemment dans leur mémoire. Et je supplie Dieu que Lui-même, Tout- Puissant, trine et un, bénisse tous ceux qui l'enseigneront, l'apprendront, la posséderont, la retiendront et la

2l6 SAINT FRANÇOIS D'ASSISE

mettront en pratique, chaque fois qu'ils se remémoreront et observeront ce qui est écrit ici pour notre salut. Je les prie tous, en leur baisant les pieds, d'aimer, d'observer et de conserver cette Règle. Et de la part du Dieu tout-puissant et du Seigneur Pape et par obéissance, moi, frère François, je prescris fermement et j'ordonne que cette Règle de vie, on ne la diminue ni ne l'augmente jamais, et que les frères n'en adoptent pas d'autre. »

Hélas! c'est lui-même qui allait leur ordonner d'en adopter une autre.

Quelques mois plus tard, le lo mars 1221, Pierre Cattaneo mourait (i) et François le remplaçait par Élie dans la charge de vicaire général. Au chapitre de la Pentecôte, environ trois mille Mineurs, prof es ou novices (2), accoururent à la Portioncule pour voir et entendre le Frère — c'est ainsi qu'on nomjnait François. En présence du cardinal Rénier Capocci, un évêque célébra la messe d'ouverture, avec François comme diacre, et celui-ci prêcha sur le texte : Benedictus Dominus Deus meus, qui docet manus meas ad prcelia (Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui prépare mes mains pour la lutte !). Les frères campaient en plein air, répartis en vingt-trois groupes, et les gens du pays leur apportaient tant de vivres qu'au bout du septième jour on dut refuser toute ofîrande, et que les trois mille assistants durent rester deux jours de plus pour consommer toutes les provisions qu'ils avaient reçues.

Au cours de ce chapitre, François communiqua la Règle aux frères. En raison de l'épuisement de ses forces.

(i) C'est la date que porte l'épitaphe de son tombeau, à la Portioncule.

(2) Et non cinq mille comme l'écrit saint Bonaventure {Leg. maior, IV, 41). Le Spéculum Perfectionis reproduit le nombre de cinq mille et ajoute que le chapitre fut appelé chapitre des nattes et qu'Hugolin y assistait. (Éd. Paul Sabatier, cap. 68), Barthélémy de Pise suit la version du Spéculum. Hugolin n'assistait certainement pas à ce chapitre; il était alors légat dans la Haute-Italie {Regisin, doc. 17-28).

l'action CONQUÉRANTE 217

il demeurait assis aux pieds d'Élie, et celui-ci lisait et commentait les textes. Cet exposé terminé, on était déjà sur le point de se séparer quand François, se souvenant que l'Ordre n'avait pu s'établir en Allemagne, se mit à tirer Élie par un pan de son habit. Élie se pencha vers lui, l'écouta, puis, se relevant, il adressa ce discours à l'assemblée : « Mes frères, le Frère dit qu'il y a un pays qui s'appelle l'Allemagne, et où demeurent de dévots chrétiens qui, vous le savez, passent souvent par ce chemin avec de longs bâtons et de grandes gourdes en peau de bouc. Tout en chantant les louanges de Dieu et de ses saints, ils vont, couverts de sueur et brûlés de soleil, au tombeau des Apôtres. Plusieurs de nos frères, qui leur avaient été envoyés, ont été maltraités et ont dû revenir. Le Frère ne veut obliger personne à aller vers eux, mais si le zèle de Dieu et des âmes inspire à certains d'entre vous de le faire, il entend le leur permettre autant et plus volontiers encore qu'à ceux qui vont outremer. Si donc il en est ici qui veuillent aller au pays d'Allemagne, qu'ils se lèvent et viennent de ce côté. » Quatre-vingt-dix frères s'offrirent, dans l'espérance de recevoir aussitôt le martyre, tant ils étaient persuadés de ce que l'un d'eux, Jourdain de Giano, n'hésite pas à nommer ferocitatem Theutonicorum. Césaire de Spire, aussitôt désigné comme chef de la mission, fut chargé de choisir lui-même ses compagnons. Il en retint vingt-cinq, dont douze clercs et treize lais ; parmi les clercs étaient Thomas de Celano et, comme je viens de le dire, Jourdain de Giano (i).

Des trois compagnons préférés que François avait ramenés d'Egypte, le premier, Pierre Cattaneo, était mort; le second, Césaire de Spire, avait quitté l'Italie; quant à ÉHe, totalement absorbé par l'organisation et l'administration de l'Ordre, il ne pouvait plus être que rarement auprès du fondateur. C'est entre 1221 et 1223

(i) Chronica fratris lordani, 16 à ig.

2l8 SAINT FRANÇOIS d'ASSISE

que les provinces furent divisées en custodies (i), et il n'en fallait pas davantage pour exiger d'Élie bien des déplacements. Dans ces conditions, rien d'étonnant que François ait été entouré de nouveaux compagnons, dont le plus intime parait avoir été frère Léon, son confesseur (2). Les documents qui nous parlent de ce frère appartiennent tous au quatorzième siècle, mais tous s'accordent à nous le représenter comme un tenant de l'étroite observance. Évidemment les mitigations apportées par la nouvelle Règle à l'ancienne législation de l'Ordre ne devaient pas lui plaire. Il eut d'autant moins de peine à convaincre François qu'U fallait modifier ce document que, de divers côtés, on se plaignait, semblet-il, de l'imprécision des prescriptions édictées. Au chapitre 11, il était par exemple interdit aux ministres de recevoir des novices contra formant et institutionem sanctœ Ecclesice; comment les Ministres pouvaient-ils s'assurer de ne point contrevenir à cette défense? Au chapitre viii, il était dit : « Les frères, en cas de nécessité manifeste chez les lépreux, peuvent demander l'aumône pour eux » ; leur était-il permis de recevoir jusqu'à de l'argent? Un ministre provincial écrivit à François l'embarras qui résultait pour lui de ce que les prescriptions traitant des fautes mortelles étaient dispersées dans trois chapitres différents (ch. v, xiii et xx). Le petit pauvre lui répondit :

De tous les chapitres de la Règle qui traitent des fautes mortelles, avec l'aide du . Seigneur, au chapitre de la Pentecôte, d'accord avec les frères, nous ferons un seul chapitre ainsi rédigé : Si quelque frère, à l'instigation de l'ennemi, pèche mortellement, qu'il soit tenu par obéissance de recourir à son gaxdien. Et que les autres frères qui connaîtront sa faute se gardent de lui en faire honte et de médire de lui, mais qu'ils lui témoignent une grande bonté et tiennent bien cachée la faute de leur frère : ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Pareillement qu'ils soient tenus de l'envoyer à son gardien avec un compagnon. Et que le gardien l'accueiUe avec

(i) Règle de r223, chap. iv et viii. Le custode a des pouvoirs propres ; il peut notamment convoquer en chapitre ime fois par an, après la Pentecôte, les frères de la custodie (ch. viii), mais le ministre provincial a seul le droit d'admettre des novices (ch. ii).

(2) Bernard de Besse, dans Analecta fr., t. III, p. 668.

l'action conquérante 219

bonté et agisse avec lui comme il voudrait qu'on agît avec luimême dans un cas semblable. Et si un frère commet un péché véniel, qu'il se confesse à un de ses frères prêtres, et, s'il n'y en a pas, qu'il se confesse à un frère quelconque jusqu'à ce qu'il trouve un prêtre pour l'absoudre comme il est dit (i). Et que les confesseurs n'aient absolument pas le droit d'imposer d'autre pénitence que celle-ci : Allez et ne péchez plus (2) .

Conservez avec vous cet écrit, pour qu'on puisse le mieux observer, jusqu'à la Pentecôte. Vous serez au chapitre avec vos frères. Et ces points et ceux qui sont moins explicites dans la Règle, avec l'aide du Seigneur Dieu vous tâcherez d'en obtenir l'éclaircissement (3).

La plupart des critiques estiment que cette lettre a été écrite peu de temps avant la Pentecôte de 1223. Peut-

(i) François renvoie son correspondant aux dispositions du chapitre XX de la Règle de 1221.

(2) Ces prescriptions deviendront, avec diverses modifications, le chapitre vu de la Règle de 1223.

(3) Epist. III, dans Opuscula, p. 108. Le P. Edouard d'Alençon, qui a le premier publié cette lettre en son entier, a cru que François l'avait adressée à son vicaire {Epist olam S. Francis ci ad ministrum gêner alem in sua forma authentica nunc primum edidit cum appendice de fr. Petro Catinii P. Eduardus Alinconensis, Rome, 1899). M. Paul Sabatier, dans son édition du Tractatus de Indulgentia S. Maries de Portiuncula, de François Bartoli (Paris, 1900, pp. 113 et suiv.), y a vu une lettre d'objurgations et de reproches à Élie. La recommandation : Istud denunties guardianis ne peut pourtant s'appliquer qu'à un supérieur qui tient des gardiens sous sa juridiction immédiate, c'est-à-dire à im ministre provincial. Il en est de même des paroles : Ibi (ad capitulum) eris cum fratribus tuis. Ajoutons qu'on ne tarda pas à donner une origine miraculeuse à la décision qu'avait prise François de modifier la Règle. On lit dans // Cel., 209, le récit suivant : a A l'époque où les frères conféraient entre eux au sujet de l'approbation de leur Règle, et où le saint lui-même était vivement préoccupé par cette affaire, il eut un songe. Il lui semblait qu'il venait de recueillir à terre des miettes de pain extrêmement ténues et qu'il devîiit les distribuer à la foule des frères qui l'entoiuraient, mourants de faim. Mais conune il n'osait distribuer des miettes si petites, craignant de voir glisser entre ses doigts cette fine poussière, une voix d' En-Haut lui cria : « François, fais une « hostie de toutes ces miettes et donne-la en nourriture à ceux qui « demandent à manger. » Il s'exécuta aussitôt. Ceux qui recevaient ce présent sans, dévotion ou qui le dédaignaient après l'avoir reçu, lui apparaissaient aussitôt marqués de la lèpre. Au matin, le saint fit part à ses compagnons de tout ce qu'il avait vu, se désolant de ne pas pénétrer le secret de cette vision. Peu de temps après, tandis qu'il prolongeait sa veille et sa prière, une voix du ciel se fit entendre : « François, « lui disait-elle, les miettes de la nuit dernière, ce sont les paroles de a l'Évangile ; l'hostie, c'est la Règle ; la lèpre, c'est l'iniquité. »

être toutefois remonte-t-elle jusqu'à 1222. Le projet de François subit en effet bien des vicissitudes, sur lesquelles la lumière est loin d'être faite. Essayons pourtant de les décrire, dans la mesure où les documents le permettent.

Ayant décidé de modifier la Règle, François, nous dit saint Bonaventure, se retira sur une montagne avec deux compagnons. Dans cette solitude, après avoir jeûné au pain et à l'eau, il rédigea de nouveau la loi des Mineurs ; puis, sa tâche achevée, il remit à Éhe l'écrit qu'il venait d'établir (i). Élie dut aller communiquer le document au cardinal Hugolin, protecteur de l'Ordre, et c'est probablement d'accord avec celui-ci que, quelques jours plus tard, il déclara qu'il l'avait perdu (2). Pareille incurie était plutôt invraisemblable chez un administrateur aussi soigneux qu'Élie; une copie du texte disparu fut d'ailleurs produite; Hugolin dut se résoudre à en discuter le contenu.

Celui-ci, c'était tout d'abord le désaveu des concessions faites en 1221 sur la question de la pauvreté. Plus d'autorisation aux frères dans le besoin de recevoir des postulants les choses nécessaires au corps comme les autres pauvres; plus de faculté de recevoir de l'argent pour les frères malades ; plus de quêtes pour les lépreux. Pour le vêtement des frères et les nécessités des malades, les ministres et les custodes devront se borner à recourir

(i) s. Bonaventure, Leg. maior, IV, 11. Le Spéculum PerfecUonis (éd. Paul Sabatier, ch. i) ajoute que les deux compagnons de François étaient Léon et un frère bolonais, Bonizo, qui ne nous est pas autrement connu. Plus tard, le compilateur de la Chronique des XXIV Généraux vexxa. dans Fonte- Colombo, près de Rieti, la montagne où François se retira {Analecta fr., III, 29).

(2) Saint Bonaventure, assimilant François à Moïse sur le Sinaï, écrit : Iterato sancius vir ad locum soUtudinis rediit eamque (regulam) instar prions, acsi ex ore Dei verba susdperet, illico reparavit et per supradictum dominum Papam Honorium octavo pontificatus illius anno, sicut optaverat, obtinuit confirmari. Saint Bonaventure, dans un but de pacification, dissimule ainsi les négociations laborieuses dont la Règle de 1223 a été le résultat, mais son dire se heurte au témoignage du cardinal Hugolin qui, devenu pape, déclare dans la buUe Quo elongaii, du 28 septembre 1230, qu'il a collaboré à la rédaction de cette Règle : In cort' dendo prcedidam Régulant, obtinendo confirmaiionem ipsius per Sedem Apostolicam sibi astiterimus, dum adhuc essemus in minori officia constituti. (Appendice au Spéculum PerfecUonis, éd. Paul Sabatier, p. 315).

l'action conquérante 221

à des amis spirituels, et ceux-ci ne pourront leur donner d'argent (i).

C'était encore, semble-t-il, l'aggravation d'autres prescriptions. TeUe est du moins l'af&rmation qu'on Ht dans le Spéculum Perfectionis : « Il fit écrire dans la Règle bien des choses qu'il demandait au Seigneur pour le bien de l'Ordre, dans des prières et des méditations continuelles, affirmaùt qu'elles étaient tout à fait selon la volonté de Dieu; mais, quand il les communiquait aux frères, elles leur paraissaient pénibles et insupportables (2). »

Hugolin aimait profondément François et son Ordre. « Il imitait la manière de vivre des frères, et, par désir de sainteté, il était simple avec les simples, le plus petit parmi les petits et, dans la mesure du possible, il s'appliquait par sa vie et ses mœurs à paraître corome l'un d'entre eux (3). » Mais il comprenait qu'une 'Règle écrite tout d'abord pour onze frères, presque tous laïcs, devenait de plus en plus difficile à observer à la lettre dans un Ordre comprenant des milliers de religieux, dont nombre de clercs, et qu'il importait dès lors de l'adapter à ime situation nouvelle, en assurant l'harmonie entre cette situation et l'esprit qui avait inspiré le fondateur. Jusqu'à quel poiat François entra-t-il dans ces vues? Il est impossible de le préciser, mais, ce qui est certain, c'est que la Règle de 1223, qui sortit des négociations entre le petit pauvre et le cardinal, est essentiellement une transaction.

Sur l'observation de la pauvreté, François maintient son intransigeance. Tout au plus consent-il à la suppression de ce qui avait constitué le chapitre xiv de la Règle de 1221 : « Quand les frères vont par le monde, qu'ils ne portent rien en route, ni sac, ni besace, ni pain, ni argent, ni bâton... » Sur tous lès autres points, Hugolin impose un régime encore moins rigoureux que celui dont la Règle de 1221 avait marqué l'instauration. Les frères qui y sont forcés par la nécessité peuvent porter des chaussures (ch. 11). Le jeûne de quarante jours à partir

(i) Règle de 1223, chap.. iv.

(2) Spéculum Perfectionis, éd. Paul Sahatier, chap. 11 ; texte presque identique au ch. xl

(3) I Cel., 99,.

de l'Epiphanie est rendu facultatif; bien plus, en tout autre temps que le carême, les frères ne sont pas tenus au jeûne en cas de nécessité manifeste (ch. m). Les fornicateurs et les frères qui pèchent contre la foi et la vie catholiques ne sont plus expulsés, comme l'exigeait la Règle de 1221 (ch. xiii et xix) ; « si quelque frère, à l'instigation de l'ennemi, commet de ces péchés mortels pour lesquels il aura été statué qu'on recoure au seul ministre provincial, que ce frère soit tenu de recourir à son ministre le plus tôt qu'il pourra, sans retard ; et que le ministre lui-même, s'il est prêtre, lui impose la pénitence avec miséricorde ; et, s'il n'est pas prêtre, qu'il la fasse imposer par un prêtre de l'Ordre comme il lui paraîtra plus expédient devant Dieu (ch. vii). » Enfin, les prescriptions sur le travail deviennent à peine des conseils : la Règle de 1221 ordonnait « que les frères qui savent travailler travaillent et exercent leur ancien métier s'il n'est pas contraire au salut de leur âme et s'ils peuvent convenablement le faire » et invitait tous les frères à mettre « leur application à peiner dans un travail sain à l'âme » (ch. vii) ; la Règle de 1223 ne recommande plus le travail qu'aux frères « à qui le Seigneur a donné la grâce de travailler » ; encore insistet-elle plutôt sur la manière dont il faut travailler que sur la nécessité du travail manuel : « Qu'ils travaillent fidèlement et dévotement, de telle sorte que, chassant l'oisiveté ennemie de l'âme, ils n'éteignent pas l'esprit de sainte oraison et de dévotion auquel doivent servir les autres choses temporelles (ch. v). »

La Règle fut promulguée par bulle d'Honorius III, en date du 29 novembre 1223 (i). Avec elle triomphait la politique de modération que François luimême avait pratiquée à son retour d'Egypte et qu'il avait ensuite abandonnée sous l'influence de son nouvel entourage. Elle provoqua, bien entendu, d'amères récriminations dans le camp des zélanti. Certains allèrent jusqu'à abandonner l'Ordre, et le nombre de ces renégats dut être assez considérable, puisque, moins de trois semaines plus tard, une nouvelle bulle enjoignit

(i) Bulle Solet annuere, du 29 novembre 1223, dans Bullanum fr., t. I, p. 15-

l'action conquérante 223

à tous les prélats de les traiter en excommuniés (i).

Quant à François, la promulgation de la Règle le libéra d'une lourde épreuve spirituelle. Depuis deux ans, devant les objurgations des tenants de la stricte observance dont il avait fait sa compagnie, il se demandait avec anxiété s'il n'avait pas, par d'imprudentes concessions à la faiblesse hmnaine, ouvert la voie à la tiédeur et au relâchement. « Plongé dans l'angoisse et rempli de douleur, écrit Thomas de Celano, il affligeait son corps, se macérait et pleurait très amèrement. La lutte durait depuis plusieurs années lorsque, un jour, priant à Sainte-Marie-de-la-Portioncule, il entendit en esprit une voix qui lui disait : « François, si tu as de la foi gros (( comme un grain de sénevé, dis à cette montagne qu'elle « s'éloigne, et elle s'éloignera. » Le saint répondit : « Sei- « gneur, quelle est cette montagne que vous voulez que « je transporte? » Et il entendit ces paroles : « La mon- « tagne, c'est la tentation. » Alors, il s'écria tout en larmes : « Qu'il me soit fait. Seigneur, comme vous « l'avez dit. » Aussitôt la tentation s'évanouit, il fut délivré et jouit intérieurement d'une paix parfaite (2). » Le Fiat de François, c'était l'acceptation complète, sans réserve aucune, de la Règle promulguée par Honorius III.

Et cette acceptation n'est nullement passive, faite de résignation ou de lassitude. François déplore ouvertement l'attitude de ceux qui opposent les traditions d'autrefois aux prescriptions nouvelles : A un frère qui lui demandait un jour pourquoi il n'avcdt pas conservé la garde de tous les frères, mais les avait confiés à d'autres mains cormne s'ils ne lui appartenaient plus, il répondit : « J'aime tous les frères tant que je peux, mais s'ils suivaient mes traces, je les aimerais bien davantage, et je ne me rendrais pas étranger à eux. Au nombre des supérieurs, il en est qui entraînent les frères dans d'autres voies, leur proposant les exemples des anciens et font peu de cas de mes avertissements. Mais à la fin on ve^ra le résultat de leur conduite (3). » Une fois il aUa jusqu'à

(i) Bulle Frairum minorum, du i8 décembre 1223, dans Bullarium fr., t. I, p. 19.

(2) // Cel., 115.

(3) // Cel., 188.

maudire les zelanti qui faisaient montre d'austérité : Il avait appris que Tévêque de Forli avait dit à deux frères qui se présentaient à lui et qui, sous prétexte d'un plus grand mépris de soi, portaient la barbe trop longue : « Craignez de corrompre la beauté de votre Ordre par de présomptueuses nouveautés de ce genre. » Aussitôt François se leva et, les mains tendues vers le ciel, le visage baigné de lamies, il proféra ces paroles de prière ou plutôt d'imprécation : « Seigneur Jésus, vous avez choisi les apôtres au nombre de douze ; malgré la chute de l'un d'entre eux, les autres sont restés attachés à vous, et rempUs du même esprit ils ont prêché le saint Évangile! Voici, Seigneur, qu'en ces derniers temps, vous souvenant de votre ancienne miséricorde, vous avez planté l'Ordre des frères pour ranimer la foi et pour que, par eux, soit accompli le mystère de votre saint Évangile. Qui donc offrira satisfaction pour eux devant vous, s'ils n'accomplissent pas leur mission et si, loin de donner à tous les hommes des exemples de lumière, ils leur montrent des œuvres de ténèbres? Qu'ils soient maudits, Seigneur très saint, par vous, par toute la cour céleste et par moi, votre petit pauvre, ceux qui, par leur funeste exemple, ruinent et détruisent l'édifice que jadis, par les saints frères de cet Ordre, vous avez élevé et auquel vous ne cessez de travailler (i). »

En cette attitude il persévérera jusqu'à la fin. Lorsqu'il dictera son Testament, ce sera, dira-t-il à ses frères, « afin que nous observions plus cathohquement {melius catholice) la Règle que nous avons promise au Seigneur ». Que signifient ces mots, sinon que la Règle doit être observée dans son exacte teneur, sans additions ni suppressions, telle que le Saint-Siège l'a promulguée? C'est d'ailleurs ce que François ajoute aussitôt :

Que le ministre général et tous les autres ministres et custodes soient tenus par obéissance de ne rien ajouter ou retrancher à ces paroles. Et dans tous les chapitres qu'ils • tiendront, quand ils liront la Règle, qu'ils lisent aussi ces paroles : « Et à tous mes frères, clercs et lais, je commande fermement et par obéissance de ne pas mettre de gloses à la Règle (2) . »

(i) // Cel., 156.

{2) Opuscula, p. 83,

l'action conquérante 225

François avait pu désirer pour ses frères une perfection plus haute que ne l'imposait la Règle de 1223, mais il savait que le vrai disciple du Clirist est celui qui renonce à tout ce qu'il possède :

Celui-là, disait-il, renonce à tout ce qu'il possède, perd son corps et son âme, qui s'abandonne tout entier lui-même à l'obéissance dans les mains de son supérieur... Et si parfois le sujet voit des choses meilleures et plus utiles à son âme que celles que lui commande son supérieur, qu'il sacrifie cependant sa volonté à Dieu; les ordres de son supérieur, son devoir est de s'efforcer de les accomplir. Car c'est là la vraie obéissance, inspirée par l'amour, celle qui plaît à Dieu et au prochain (i).

(i) Admonition III, dans Opuscuîa, p. 6.

Page 1