CHAPITRE II
LE BLESSÉ d'amour
« Quand le Séraphin blessa saint François, écrit saint Jean de la Croix, les cinq plaies d'amour reçues dans l'âme manifestèrent leurs effets sur le corps et s'y imprimèrent visiblement, à la façon même dont il portait ces blessures d'amour dans l'âme. Pour l'ordinaire. Dieu n'accorde aucune faveur au corps qu'il ne l'ait faite d'abord et principalement dans l'âme, et alors, plus la jouissance et la force d'amour que cause la plaie dans l'âme est grande, plus grande aussi est la souffrance provoquée par la blessure du corps. Les deux croissent dans une même mesure, et il en est ainsi parce que, ces âmes se trouvant purifiées et fortes en Dieu, ce qui est cause de douleur et de tourment pour la chair corruptible, est douceur et saveur pour l'esprit devenu fort et sain. Et c'est chose merveilleuse que cette gradation de douletu: et de saveur (i). » Nous ignorons quelle fut, chez François, la gradation de la jouissance amoureuse, mais nous pouvons décrire à grands traits la gradation de ses douleurs.
Brûlant de l'amour divin, François souffrait chaque jour davantage de constater que ses fils n'étaient pas mus uniquement par le même amour. Déjà, au temps de Pierre Cattaneo, il avait rencontré parmi eux des 6âif amateurs (2). La division des provinces en custodies ayant multiplié les charges, il voyait nombre de frères convoiter celles-ci. Il détestait cette témérité, et tâchait d'arracher les Mineurs à ce fléau. « Il disait que prendre
(i) s. Jean de la Croix, la Vive flamme d'amour, seconde strophe, vers II, tr. H. Hoornaert, 3® édition, Paris et Bruxelles, 1923, p. i77- (2) // CeL, 182.
soin des autres est chose bonne et agréable à Dieu, mais que ceux-là seuls doivent assumer la conduite des âmes qui ne se recherchent pas eux-mêmes, mais désirent, toujours et en tout, accomplir la volonté divine; qui ne mettent rien au-dessus de leur propre salut; qui n'attendent^ pas de leurs inférieurs des applaudissements, mais des progrès ; qui n'ambitionnent pas les honneurs devant les hommes, mais la gloire devant Dieu ; qui ne courent pas au-devant des dignités, mais les redoutent ; qui, les ayant reçues, n'en tirent pas sujet de vanité, mais d'humiliation et qui, s'en trouvant dépouillés, se réjouissent, loin de s'afîiiger (i). » Pomr donner l'exemple de ce qu'il attendait de ses fils, « il brûlait de l'intense désir de revenir à ses premiers exercices d'humilité, et dans l'immensité de son amour, il espérait ramener son corps, arrivé pourtant à toute extrémité, à l'ancienne servitude.., « Mes frères, disait-il, commençons à servir « le Seigneur, car jusqu'ici c'est à peine si nous avons « fait quelque progrès... » Il voulait reprendre le service des lépreux et redevenir, comme autrefois, objet de mépris (2). » Ne pouvant plus marcher, il parcourait encore les villes et les campagnes, monté sur un âne, pour gagner des âmes à Dieu (3).
Cependant, toutes ses forces l'avaient abandonné. Souvent les frères lui conseillaient et lui demandaient avec d'instantes prières d'avoir recours à un médecin ; il refusait de se laisser soigner. Comme l'infirmité de ses yeux augmentait tous les jours, Élie insista pour qu'il ne repoussât pas plus longtemps le secours de la médecine, mais l'acceptât au nom du Fils de Dieu par qui eUe fut créée selon qu'il est écrit : « Le Très-Haut tira de la terre la médecine et l'homme prudent ne la repoussera point {Ecclésiastique, XXXVIII, 4). » Hugolin, de son côté, lui recommandait de se soigner, de ne pas repousser les remèdes nécessaires, de crainte que cette incurie ne lui fût imputée à péché plutôt qu'à mérite. François, vaincu par ces raisons, prit dès lors plus de précautions et reçut avec moins de scrupules les soins que nécessitait
(i) / Cet., 104 ; de même // CeL, 145.
(3) I Cet., 98.
son état (i). Sa conscience murmurait pourtant encore im peu. Un jour, raconte Thomas de Celano, il interrogea doucement un frère, homme de bon conseil : « Que penses-tu, mon frère, des reproches que me fait souvent ma conscience pour les soins donnés à mon corps? Elle craint que je n'accorde trop à ce malade et que je n'aie, pour le soulager, d'excessives recherches. Ce n'est pas qu'il trouve du plaisir à quoi que ce soit, car, affaibli par une longue maladie, son goût a perdu sa finesse. » Le frère répliqua sur-le-champ : « Réponds-moi, mon Père, si tu le veux bien ; est-ce que ton corps n'a pas, tant qu'il le put, accomph très diligemment tes ordres? »
— François réphqua : « Je lui rends ce témoignage, mon fils, qu'il fut obéissant en toute circonstance, n'épargna jamais ses peines, mais se précipita toujours tête baissée, pour ainsi dire, à chacun de mes commandements. Il ne s'est dérobé à aucun labeur et n'a reculé devant aucune incommodité, tant qu'il put faire ma volonté. Nous nous sommes toujours accordés, lui et moi, pour servir sans aucune répugnance le Christ Notre-Seigneur. »
— Le frère reprit : « Où est donc, mon Père, ta générosité, ta pitié, ta souveraine discrétion? Est-ce donc une conduite digne d'amis fidèles, que d'accepter volontiers les services sans rendre à l'autre la pareille quand il est en proie à la nécessité? Qu'aurais-tu pu faire pour le service de Jésus-Christ, ton maître, sans le secours de ta chair? Ne s'est-elle pas exposée, tu l'avoues toimême, à tous les périls? » — « C'est très vrai, mon fils, je le confesse !» — Le frère alors : « Est-il donc raisonnable que tu abandonnes, au temps de la nécessité, l'ami si fidèle qui, pour toi, exposa jusqu'à la mort sa personne et ses biens? Loin de toi, ô Père, secours et soutien des affligés, loin de toi ce péché qui offenserait le Seigneur !» — « Béni sois-tu, mon fils, répondit François, toi qui as su apporter à mes scrupules de si salutaires remèdes. » Puis, s'adressant plein de joie à son corps : « Réjouis-toi, mon frère le corps, et pardonnemoi ; je suis prêt maintenant à satisfaire tes désirs et je vais m'empresser de subvenir à toutes tes nécessités (2) ! »
(i) I Cel., 98 et loi.
(2) // Cel., 211.
A partir de ce moment, François consentit de bonne grâce à tout ce qu'on demandait de lui. On lui appliqua à la tête de nombreux cautères, dont il ne sentait d'ailleurs pas les brûlures, tant il s'absorbait dans l'oraison ; on lui fit des saignées, on lui posa des cataplasmes et des coUjTres; tout cela ne produisit aucun efïet, si ce n'est peut-être une aggravation du mal (i). Une nuit qu'il était plus accablé que de coutume, il se prit, en son cœur, à avoir compassion de lui-même, et tel était son abattement que Dieu même dut l'assurer que sa maladie était le gage du royaume céleste, et que sa patience lui valait de pouvoir attendre, en toute sécurité et certitude, l'héritage de ce royaume (2).
Au cours de l'été de 1225, Hugolin le décida à venir à Rieti, où résidait la cour pontificale. Il y avait là, disait-on, un homme fort habile dans l'art de guérir les maladies d'yeux (3). François séjourna quelque temps à l'évêché (4). Aucune amélioration ne se produisait dans son état. Un jour, il appela un de ses compagnons qui, dans le siècle, avait été cithariste, et lui dit : « Frère, les hommes de ce monde ne comprennent point les mystères divins. La volupté humaine, pour charmer les oreilles, s'est emparée des instruments de musique autrefois consacrés à la louange divine. Je voudrais donc que tu empruntes une cithare en secret et que tu improvises devant moi des chansons honnêtes; ce sera une consolation donnée à mon frère le corps qui souffre de tant de douleurs. » Le frère répondit : « Mon Père, je suis fort embarrassé, car je crains que les hommes ne voient là une marque de légèreté d'esprit. — Alors, mon frère, n'en parlons plus, répliqua François ; il est bon de s'imposer des sacrifices pour sauvegarder sa réputation. » La nuit suivante, François veillait, méditant les divins mystères, quand l'harmonie merveilleuse et la très suave mélodie d'une cithare vint frapper ses oreilles. On ne voyait personne, et le son arrivait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, comme si le cithariste faisait de rapides évolutions. L'âme ravie en Dieu, le petit pauvre fut
(i) / Cel, loi ; // Cel., 166.
(2) II Cel., 213.
(3) / Cel., 99.
(4) II Cel., 41.
rempli d'une telle joie et douceur qu'il se croyait dans l'autre monde. Le lendemain matin, à son lever, il appela le frère cithariste et, lui ayant tout raconté en détail, il ajouta : « Le Seigneur, qui console les aMgés, ne m'a jamais laissé sans consolation. Corome je ne pouvais entendre les cithares des hommes, j'ai joui d'une musique beaucoup plus délicieuse (i). »
Un peu de mieux survint, et François en profita pour se faire transporter à une heure de Rieti, dans l'ermitage de Fonte Colombo, où le médecin continua de le visiter tous les jours (2). Il passe la fête de Noël un peu plus loin encore, au bourg de Poggio Bustone, éloigné de seize kilomètres de Rieti, et il y prêche une foule considérable (3), Peut-être est-ce en cet endroit que, le croyant vêtu d'une seule tunique grossièrement rapiécée et fort éprouvé par le froid, son gardien se procura une peau de renard et la lui présenta en disant : « Père, tu souffres de la rate et de l'estomac ; je fais donc appel à ta charité dans le Seigneur pour que tu consentes à coudre cette fourrure sous ta tunique. Si tu ne la veux pas tout entière, porte-la au moins sur l'estomac. » Mais François vit un soupçon d'hypocrisie dans le port d'une fourrure dissimulée à tous les yeux : « Si tu veux que je porte une peau sous ma tunique, répondit-il, fais-en coudre une de même dimension à l'extérieur, pour que les gens, en la voyant, devinent que j'en porte une semblable en dessous. » Il fallut obtempérer à son désir (4).
Mais, au printemps suivant, on dut de nouveau soigner sa maladie d'yeux, et, à Sienne, où on le traitait, il fut gravement atteint dans tout le reste de son corps ; souffrant de continuelles douleurs d'estomac et d'une crise de foie, il vomit le sang en telle abondance qu'on le crut proche de la mort. Éhe accourut de loin vers lui en toute hâte. A son arrivée, François se trouva tellement mieux qu'il put quitter Sienne et venir avec son vicaire aux Celle, près de Cortone. Durant le séjour qu'il y fit, son ventre enfla, ainsi que ses jambes et ses pieds, tandis que son estomac, de plus en plus délabré, rejetait presque toute
(i) // CeL, 126.
(2) II CeL, 44.
(3) II Cet., 131.
(4) // CeL, 130.
nourriture. Il pria donc Élie de le faire ramener à Assise (i). Comme on craignait que les gens de Pérouse ne tentassent de s'emparer par la force du corps de François, relique précieuse s'il en fût, on passa par Nocera, où les Assisiates envoyèrent une troupe de chevaliers à la rencontre du mourant. A Satriano, l'heure et la faim pressant les hommes d'armes de manger, on tenta, mais en vain, d'acheter des vivres. Les chevaliers qui l'escortaient dirent alors à François : « Donne-nous des aumônes que tu as reçues, car ici nous ne pouvons rien nous procurer. » Le petit pauvre leur répondit : « Si vous ne trouvez rien, c'est que vous avez moins confiance en Dieu qu'en vos moucherons — c'est ainsi qu'il appelait les pièces d'argent. — Mais retournez dans les maisons où vous êtes passés, offrez l'amour de Dieu en place de vos deniers, et demandez humblement l'aumône. Ne rougissez pas, car, depuis le péché, tous les biens sont donnés aux hommes comme une aumône, et Celui qui est grand Aumônier fait ses largesses avec douceur et pitié aux dignes et aux indignes. » Les chevaUers, dépouillant tout respect humain, s'en allèrent promptement demander l'aumône et obtinrent pour l'amour de Dieu beaucoup plus de provisions qu'avec leurs deniers (2). On parvint enfin à Assise, où François fut installé à l'évêché (3).
(i) / CeL, 105.
(2) // CeL, 77-
(3) / Cel., 108 ; // CeL, 50. Nous savons par Thomas de Celano {JI CeL, 220) qu'au moment de la mort de François, l' évêque d'Assise revenait d'un pèlerinage au sanctuaire du mont Gïirgan et se trouvait à Bénévent. Il devait être déjà parti quand on installa le malade à l'évêché, car François semblait déjà proche de sa dernière heure, et le prélat n'aurait pas entrepris im long voyage entre l'arrivée et la mort de celui dont l'église d'Assise devait être jalouse de posséder les reliques. Voici cependant un récit qu'on relève dans le Spéculum Perfectionis (éd. Paul Sabatier, cap. loi), dont le compilateur paraît, il est vrai, avoir ignoré le pèlerinage de l' évêque au mont Gargan : « Comme le bienheureux François avait composé les susdites Louanges des créatures, qu'il avait appelées Cantique de frère soleil, un grave conflit surgit entre l'évêque et le podestat d'Assise. L' évêque avait excommunié le podestat, et celui-ci avait fait défendre de rien vendre ou acheter à l'évêque, ou de faire aucun contrat avec l'évêché. Le bienheureux François, étant donc malade, en fut informé, et fut d'autant plus mû de pitié que persoime ne s'entremettait pour ramener la paix, a Voilà « pour nous, serviteurs de Dieu, un grand sujet de honte, dit-il à ses
Aux souffrances physiques du moribond se joignit, à la Pentecôte, la douleur de ne pouvoir assister au Chapitre, si proche pourtant, de la Portioncule. Il envoya du moins aux frères assemblés un émouvant message. Il leur rappelle d'abord que Dieu les a envoyés dans le monde pour rendre témoignage à sa parole par leurs propres paroles et par leurs actes. C'est pourquoi il les conjure tous de témoigner le plus grand respect au très saint corps et au sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
« compagnons : l'évêque et le podestat se haïssent, et nul ne s'entremet « pour les réconcilier. » Et, faisant aussitôt ajouter auxdites Louanges une strophe inspirée par les circonstances, il s'écria :
« Soyez béni, Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour poxir vous « Et supportent les peines et les tribulations ; « Heureux ceux qui persévèrent dans la paix, « Par vous, ô Très-Haut, ils seront couronnés.
« Puis, appelant un de ses compagnons, il lui dit : « Va trouver le « podestat, et prie-le de ma part de se rendre devcint l'évêché avec les « notables et tous les citoyens qu'il pourra réunir. » Le frère obéit, et François dit à deux autres Mineurs : « Avancez- vous devant l'évêque, « le podestat et la foule, et chantez le Cantique de frère soleil ; j'espère « que le Seigneur leur rendra aussitôt l'humilité du cœur et qu'ils re- « viendront à la dilection et à l'amitié d'autrefois. »
a Tout le monde étant réuni sur la place du parvis devant l'évêché, les frères s'avancèrent et l'vm d'eux annonça : « Le bienheureux François « a composé dans sa maladie des Louanges du Seigneur, père des créa- « tures ; il les a faites pour glorifier Dieu et édifier le prochain ; il vous « prie donc de les écouter avec grande dévotion. » Et ils se mirent à chanter.
« Le podestat se leva de suite, joignit les mains et les bras et se mi' à écouter très dévotement, pleurant à chaudes larmes comme s'il eût entendu l'évangile du Seignexu: ; il avait en effet grande foi et dévotion dans le bienheureux François.
« Quand le Cantique fut achevé, le podestat déclara devant tous : « En vérité, je vous le dis, non seulement je veux pardonner au seigneur « évêque, que j'entends et dois regarder comme mon Seigneur, mais, « si même on avait assassiné mon frère ou mon fils, je pardonnerais « au meurtrier. » Et, ce disant, il se jeta aux pieds de l'évêque et lui dit : « Me voici prêt à tout ce que vous voudrez, pour l'amour de Notre- « Seigneur Jésus-Christ et de son serviteur, le bienheureux François. »
« L'évêque, lui prenant les mains, le releva et lui dit : « Mes fonctions « exigeraient que je sois humble, mais, puisque je suis naturellement « prompt à la colère, il faut que vous soyez indulgent pour moi. » Et avec beaucoup de tendresse et de dilection ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et se donnèrent le baiser de paix, s
Ce récit n'a probablement pas d'autre objet que de revendiquer pour François la strophe sur les pacifiques insérée dans le Cantique du soleil.
Que les prêtres eélèbrent dignement, saintement, respectueusement le sacrifice de ce corps et de ce sang, et puisque Dieu les a honorés par-dessus tous, qu'ils l'aiment, le révèrent, l'honorent, eux aussi, par-dessus tous. Puis, revenant sur lui-même, François ajoute avec humilité :
Je me confesse enfin de tous mes pécliés à Dieu le Père, au Fils et à l'Esprit-Saint, à la bienheureuse Marie toujours Vierge, à tous les saints du ciel et de la terre, au ministre général de notre Ordre comme à mon vénérable Seigneur, à tous les prêtres de notre Ordre et à tous mes autres frères bénis. Sur beaucoup de points, j'ai péché par ma grande faute, spécialement contre la Règle que j'ai promis d'observer et n'ai point observée, ne disant pas l'of&ce selon les prescriptions de cette Règle, soit par négligence, soit par maladie, soit par ignorance ou simplicité.
Et comme la mention de la Règle évoque en son esprit les résistances que certains continuent d'opposer (i), il termine en insistant de toutes ses forces pour qu'elle soit gardée jalousement :
C'est pourquoi je supplie de tout mon pouvoir mon maître, frère?Élie, ministre général, de faire observer par tous la Règle inviolablement ; que les clercs disent l'ofiBLce avec dévotion devant Dieu, ne faisant pas attention à la mélodie de la voix, mais à l'union du cœur ; que la voix s'unisse à la pensée, et la pensée à Dieu ; qu'ils puissent tous par la pureté de leur conscience plaire à Dieu, et non pas flatter les oreilles des gens par la volupté de leur voix. Quant à moi, je promets d'observer rigoureusement ces points autant que le Seigneur m'en donnera la grâce, et je laisserai aux frères qui sont avec moi toutes ces prescriptions à observer dans l'ofSce et les autres exercices réguliers. Ceux des frères qui refuseront de les observer, je ne les regarde plus comme
(i) Cette résistance venait notamment de ministres provinciaux. Un peu avant le Chapitre, ou peut-être au moment même du Chapitre, François se dressa un jour sur sa couche et, dans l'exaltation de son âm.e, il s'écria : « Quels sont ces hommes qui ont arraché de mes mains mon Ordre et celui de mes frères? Si je puis aller au Chapitre général, je leur montrerai quelle est ma volonté. » Un frère alors lui demanda : a Pourquoi ne changes-tu pas ces ministres provinciaux qui ont abusé si longtemps de leur liberté? » François répondit, en gémissant : « Qu'ils vivent à leur guise, car la perdition de quelques-ims est un moindre mal que celle d'un grand nombre de frères. » Et Thomas de Celano d'ajouter aussitôt : « Il ne disait pas cela pour tous les supérieurs, mais pour un certain nombre d'entre eux qui, pour être restés trop longtemps au pouvoir, paraissaient revendiquer leur charge comme vm patrimoine {II Cel., i88.) ï
des catholiques ni comme mes frères ; je ne veux ni les voir ni leur parler jusqu'à ce qu'ils aient fait pénitence. Et j'en dis autant de tous les autres qui passent leur temps de côté et d'autre, sans se soucier de la Règle et de la discipline : Notre-Seigneur Jésus-Christ a donné sa vie de peur de s'écarter de l'obéissance à son Père très saint (i).
Les mêmes désirs et les mêmes conseils se lisent dans le Testament de François, qui a dû par suite être dicté sensiblement au même temps :
Le Seigneur m'a donné à moi, frère François, la grâce de commencer ainsi à faire pénitence : je vivais dans le péché, et il me semblait très amer de voir des lépreux ; le Seigneur lui-même me conduisit au milieu d'eux et j'exerçai la miséricorde à leur égard. Et quand je me retirai de leur présence, ce qui m'avait paru aiûer fut changé pour moi en douceur de l'âme et du corps. Et après je tardai peu et je sortis du siècle. Et le Seigneur me donna une si grande foi aux éghses, que j'adorais ainsi avec simphcité et je disais ; « Nous vous adorons. Seigneur Jésus-Christ, ici et dans toutes vos éghses qui sont sur la terre, et nous vous bénissons d'avoir racheté le monde par votre sainte croix. »
Ensuite le Seigneur me donna et me donne encore une si grande foi aux prêtres qui vivent selon la forme de la sainte Éghse romaine, à cause de leur caractère, que s'ils me persécutaient, c'est à eux que je voudrais recourir. Et si j'avais autant de sagesse qu'en eut Salomon, et si je trouvais de pauvres prêtres de ce siècle, je ne voudrais pas prêcher malgré eux dans leurs paroisses. Et eux et tous les autres, je veux les craindre, les aimer et les honorer comme mes seigneurs, et je ne veux pas considérer en eux le péché, car je discerne en eux le Fils de Dieu, et ils sont mes seigneurs. J'agis ainsi parce qu'en ce siècle je ne vois rien sensiblement du très haut Fils de Dieu, si ce n'est son très saint corps et son sang qu'ils reçoivent et que seuls ils administrent aux autres. Et je veux honorer par-dessus tout ces très saints mystères, les vénérer et les placer en des lieux précieux. Quant au très saint nom du Seigneur et à ses paroles écrites, partout où je les trouverai dans des endroits inconvenants, je veux les recueillir et je prie qu'on les recueille et qu'on les place en un endroit honnête. Et tous les théologiens et ceux qui nous dispensent les très saintes paroles divines, nous devons les honorer et les vénérer à l'égal de ceux qui nous communiquent l'esprit et la vie.
Et quand le Seigneur m'eut d©nné des frères, personne ne me
(i) Lettre au Chapitre général et à tous les frères, dans Opuscula, pp. 99-107.
montra ce que je devais faire, et le Très-Haut rue révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile. Et je la fis écrire en peu de mots et simplement, et le seigneur Pape me la confirma. Et ceux qui venaient embrasser cette vie donnaient aux pauvres tout ce qu'ils pouvaient avoir; ils se contentaient d'une seule tunique rapiécée dehors et dedans, à volonté, avec la corde et les braies. Et nous ne voulions p£is avoir davantage.
Nous, clercs, nous disions l'office comme les autres clercs ; les lais disaient des Pater noster et assez volontiers nous restions dans les églises. Nous étions simples et soumis à tous. Et je travaillais de mes mains et je veux travailler encore.
Il oublie que la Règle de 1223 ne recommande plus le travail qu'aux frères « à qui le Seigneur a donné la grâce de travailler », ou peut-être n'a-t-il jamais saisi la différ nce qu'il y a entre la législation en vigueur et les prescriptions primitives ; aussi ajoute-t-il :
Et je veux fermement que tous les autres frères travaillent d'un travail conforme à l'honnêteté. Que ceux qui ne savent pas apprennent, non pour le désir de recevoir un salaire de leur travail, mais pour le bon exemple et pour chasser l'oisiveté. Et quand on ne nous donnera pas le prix du Seigneur, recourons à la table du Seigneur en demandant l'aumône de porte en porte.
Le Seigneur m'a révélé cette salutation que nous devons dire : « Le Seigneur vous donne la paix ! »
Et puisque la paix est fille de la pauvreté :
Que les frères aient soin de ne pas recevoir pour eux d'églises, de pauvres demeures ou autres constructions bâties pour eux, si elles ne sont conformes à la sainte pauvreté que nous avons promise dans la Règle, demeurant ici-bas comme des hôtes, des étrangers et des pèlerins.
Qu'ils ne fassent pas davantage comme les frères du Maroc, qui viennent d'obtenir, le 17 mars 1226, cette bulle Ex parte vestra en vertu de laquelle ils s'estiment autorisés à détenir de l'argent malgré la Règle. Qu'au moins le scandale qu'ils ont donné demeure isolé !
Je commande fermement par obéissance à tous les frères, quelque part qu'ils soient, de ne pas oser demander de bulles à la cour de Rome par eux-mêmes, ou par personne interposée, ni pour égUse ni pour autre lieu, ni sous prétexte de prédication ni pour cause de persécution contre leurs personnes ; mais partout où ils ne seront pas reçus, qu'ils s'en aillent ailleurs pour
faire pénitence avec la bénédiction de Dieu. Et je veux fermement obéir au ministre général de cette fraternité et au gardien qu'il lui aura plu de me donner. Et je veux être tellement lié entre ses mains, que je ne puisse aller ou agir contre ses ordres et sa volonté, parce qu'il est mon maître. Et quoique je sois simple et infirme, cependant je veux toujours avoir un clerc qui récite l'office comme il est dit dans la Règle.
Et que tous les autres frères soient tenus d'obéir de même à leurs gardiens et de faire l'office selon la Règle. Et si l'on trouvait des frères qui ne fissent pas l'office selon la Règle et voulussent la varier en quelque manière, ou qui ne fussent pas catholiques, que tous les autres frères, quelque part qu'ils se trouvent, et en quelque endroit qu'ils découvrent l'un d'eux, soient tenus par obéissance de le conduire au custode le plus proche du lieu où ils l'auront découvert. Et que le custode soit tenu fermement et par obéissance de le garder étroitement jour et nuit comme un homme en prison, de telle sorte qu'on ne puisse l'enlever de ses mains jusqu'à ce qu'il le remette lui-même personnellement aux mains de son ministre. Et que le ministre soit tenu fermement et par obéissance de l'envoyer par des frères qui le gardent jour et nuit comme un prisonnier et le présentent au cardinal (Hugolin, évêque) d'Ostie, qui est maître, protecteur et correcteur de toute la fraternité.
Et que les frères ne disent pas : « Ceci est une autre règle. » C'est un souvenir, un avertissement, une exhortation; c'est mon testament que moi, petit frère François, je vous laisse à vous, mes frères bénis, afin que nous observions plus catholiquement la Règle que nous avons promis au Seigneur de garder. Et que le ministre général et tous les autres ministres et custodes soient tenus par obéissance de ne rien ajouter ou retrancher à ces paroles. Et dans tous les chapitres qu'ils tiendront, quand ils liront la Règle, qu'ils lisent aussi ces paroles : « Et à tous mes frères, clercs et lais, je commande fermement et par obéissance de ne pas mettre de gloses à la Règle ni à ces paroles en disant : « EUes doivent ainsi s'entendre. » Mais comme le Seigneur m'a donné la grâce de dire et d'écrire purement et simplement la Règle et ces paroles, ainsi purement et simplement comprenezles et mettez-les en œuvre jusqu'à la fin avec sa sainte grâce.
Et quiconque observera ces choses, qu'il soit rempli au ciel de la bénédiction du très haut Père céleste, et sur la terre qu'il soit rempli de la bénédiction du Fils bien-aimé et du très saint Esprit Paraclet et de toutes les Vertus des cieux et de tous les saints. Et moi, frère François, votre petit serviteur, je vous confirme autant que je le puis, au dedans et au dehors, cette très sainte bénédiction. Ainsi soit-il (i).
(i) Opuscula, pp. 77-83,
Ce Testament ne concernait que les frères Mineurs ; François n'oubliait pas cependant les Pauvres Dames, et il leur envoya ses dernières volontés :
Moi, petit frère François, je veux suivre la vie et la pauvreté de notre très haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère, et persévérer dans cette voie jusqu'à la fin. Et je vous demande. Mesdames, et je vous conseille de vivre toujours dans cette très sainte vie de pauvreté. Et prenez bien garde, sous l'influence d'une doctrine ou d'un avis étranger, de ne jamais vous en écarter en quoi que ce soit (i).
On s'étonnait qu'il ne désignât pas son successeur, et un de ses compagnons crut devoir lui demander, dans l'intérêt de l'Ordre, de procéder à ce choix. François répondit en soupirant à chaque mot : « Je ne vois personne qui puisse être le chef d'une si grande armée, le pasteur d'un si nombreux troupeau. Mais je veux vous dépeindre et camper devant vous, comme on dit, le personnage en qui brilleront les qualités que doit posséder le père de cette famille.
(( Ce doit être un homme de vie trèsaust ère,de beaucoup de discernement, d'une excellente renommée. Un homme qui ne doit avoir aucune affection particulière, de peur qu'en aimant davantage une partie de sa famiUe il ne la scandalise toute. Un homme plein d'amour et du désir de la sainte oraison, réservant pour son âme des heures déterminées et en fixant d'autres pour s'occuper du troupeau à lui confié. De bon matin, il doit offrir le sacrifice de la messe et, dans une longue adoration, se mettre, lui et son troupeau, sous la protection divine. Après l'oraison, qu'il se tienne en pubHc à la disposition de tous, répondant à toutes les questions et prenant soin de tous avec mansuétude. Un homme dans l'âme de qui nul recoin ne soit souillé par la partialité, qui prenne autant de soin des petits et des simples que des savants et des grands. Un homme qui, s'il se distingue par les dons de l'écrivain, donne plus encore dans sa vie l'exemple de la pieuse simplicité et encourage la vertu. Un homme qui ait en horreur l'argent, ce ferment de corruption le plus redoutable pour notre profession et notre perfection.
« Chef de la famille religieuse des pauvres, se propo-
(i) Opuscula, p. 76.
sant en exemple à rimitation des autres, qu'il ignore l'usage des cof&rets où l'on serre l'argent. Qu'il se contente pour lui d'un habit et du petit livre (de la Règle?), d'une écritoire et d'un sceau pour les frères. Qu'il ne soit pas collectionneur de livres et qu'il ne s'adonne pas trop à la lecture, de peur d'enlever à l'exercice de sa charge le temps qu'il consacrerait à l'étude. Un homme qui console les affligés, qui soit le dernier refuge de ceux qui sont troublés, car, s'ils ne trouvent pas près de lui les remèdes efficaces, il est à craindre que les malades ne tombent dans le désespoir. Qu'il s'abaisse Itii-même pour amener les violents à la douceur ; qu'il modère la rigueur de son droit pour gagner une brebis au Christ. Aux transfuges de l'Ordre, ces brebis perdues, qu'il ne ferme pas les entrailles de sa miséricorde, considérant que les tentations doivent être bien violentes qiii peuvent pousser à une pareille chute.
« Je voudrais qu'il fût honoré par tous comme tenant la ' place du Christ, et qu'on pourvoie à toutes ses nécessités avec une parfaite charité. Mais il faudrait qu'il ne sourît pas aux honneurs, et qu'il ne reçût point avec plus de plaisir les faveurs que les injures. Si parfois, faible ou fatigué, il avait besoin d'une nourriture plus réconfortante, il devrait la prendre non en secret, mais en pubHc, afin que les autres ne rougissent pas de soigner leurs corps affaibhs.
« Mais surtout il lui appartient de sonder les secrets des consciences, de faire sortir la vérité des retraites où elle se cache, et de fermer ses oreilles aux bavards. Enfin, il doit être tel que le désir de conserver les honneurs ne lui fasse pas fléchir les règles viriles de la justice, et qu'il se rende compte qu'une telle charge est plutôt pour lui un fardeau qu'un honneur. Il ne faudrait pas non plus qu'une trop grande bonté engendrât la mollesse, que l'indulgence excessive énervât la discipline. Il doit faire naître l'amour dans tous les cœurs, en même temps qu'exciter la terreur de ceux qui font le mal. Je voudrais encore qu'il fût entouré de compagnons vertueux, donnant comme lui l'exemple de tout ce qui est bien : fermes contre les plaisirs, forts dans les difficultés, affables aussi pour recevoir avec ime sainte joie ceux qui viendraient à eux (i). »
(i) // Cel., 184-186.
Comme on le voit, François estimait que le ministre général d'un Ordre qui comprenait déjà tant de prêtres devait lui-même être revêtu du sacerdoce; on conçoit donc qu'il n'ait pas désigné Élie pour lui succéder. Pour quelles raisons aucun des prêtres de sa famille religieuse, pas même frère Léon son confesseur, pas même Antoine de Padoue qu'il appelait son évêque (i), n'a-t-il retenu son choix? Mieux vaut avouer notre ignorance que de risquer de vaines conjectures.
Et pourtant l'heure de quitter ses fils approchait pour le patriarche des Mineurs. On se demandait, en le voyant, comment l'esprit pouvait vivre encore dans un corps presque mort, où, toute la chair étant desséchée, la peau seule recouvrait les os. Il souffrait atrocement. Comme un frère lui demandait ce qu'il préférerait : supporter cette longue et cruelle infirmité ou subir de la main du bourreau un douloureux martyre, il répondit : « Ce qui me fut toujours et continue de. m'être le plus doux, le plus cher, le plus agréable, c'est de voir le bon plaisir de Dieu réalisé en moi et par moi. Je désire xmiquement répondre et obéir à sa volonté. Mais le martjnre serait moÏQS pénible que de supporter, même trois jours, ces souffrances (2). »
Enfin, voyant venir le jour de la libération, il pria les frères de le transporter en toute hâte à sa chère Portioncule, qu'il savait « pleine d'une grâce plus abondante et visitée par les esprits célestes », et qu'il tenait pour « l'hlabitation de Dieu ». Ainsi devait-il partir pour le royaume céleste de l'endroit même où il avait commencé à connaître les choses d'en haut et reçu l'onction du salut (3).
(i) // CeL, 163.
(2) / CeL, 107. '^
(3) I CeL, 105, 106 et 108. Le départ de François pour la Portioncule dut être singulièrement désagréable aux Assisiates, outre qu'il les exposait à perdre les i^eliques du saint, beaucoup plus exposé désormais à un coup de main des Pérugins. On éprouva donc avec le temps le besoin de prouver que la décision du mourant n'avait rien eu de défavorable pour sa ville natale. Ainsi naquit la bénédiction de François à Assise, dont il existe deux versions fort différentes : celle des Conformités {Analecta fr., t. V, pp. 181 et 428) et de la Quatrième Considéraiion sur les stigmates, et celle du Spéculum Perfectionis (ch. 124).