‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 23 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'évangile selon saint JEAN

A peine y était-il arrivé qu'il voulut ménager à une noble dame romaine, Jacqueline, veuve de Gratien Frangipani, la joie de le voir une dernière fois. Il venait même de lui faire écrire de venir au plus tôt, quand le frère qui donnait les instructions au courrier, entendant les voix d'un nombreux équipage, alla s'enquérir de ce qui se passait et se trouva en face de celle qu'il croyait loin et voulait faire prévenir. Stupéfait et ne se sentant pas de joie, il court vers François : « Père, je vous apporte une bonne nouvelle ! » Mais le mourant de l'interrompre : « Bérii soit Dieu, qui nous a amené dame Jacqueline, notre frère. Ouvrez-lui la porte, faites-la entrer, amenezla ; la défense faite aux femmes d'entrer ici ne concerne pas frère Jacqueline ! »

La pieuse romaine apportait avec elle, pour les funérailles de son Père, tout ce que demandait la lettre : un drap de couleur cendrée pour couvrir le corps du défunt, un suaire pour jeter sur son visage, un coussin pour déposer sous sa tête, une grande quantité de cierges, et, de plus, de quoi préparer la friandise que François avait sans doute autrefois mangée chez eUe et qu'il désirait encore à cette heure : de la crème à la frangipane. Réconforté par l'arrivée de sa fille spirituelle, le moribond parut se trouver mieux, et l'on espéra qu'il vivrait quelques jours de plus. Jacqueline résolut donc de renvoyer sa suite et de demeurer seule avec ses deux fils et quelques écuyers, mais François lui déclara qu'elle n'aurait point à s'attarder, car il mourrait le samedi soir (i).

(i) Thomas de Celano, Tradaius de miracuUs, 37 et 38. «59

En effet, le jeudi i^r octobre, il était à toute extrémité. Par zèle de la pauvreté, il se fit étendre à terre, dépouillé de son habit de bure, mais couvrant de sa main gauche la plaie de son côté pour qu'on ne la vît point. Son gardien, connaissant sa pensée, se leva et, prenant des chausses, une tunique et un capuchon de bure, il lui dit : « Sache que je te prête, au nom de la sainte obéissance, ces chausses, cette tunique et ce capuchon; mais, pour t 'empêcher de t'en croire le propriétaire,' je t'enlève tout pouvoir de les donner à qui que ce soit. » François tressaillit d'allégresse dans son cœur en voyant qu'il était resté fidèle à sa Dame la Pauvreté, et dès qu'on l'eut revêtu de son habit d'empnmt, il éleva les mains vers le Ciel et rendit grâce au Christ, vers qui il lui était permis de s'en aller libre de toute entrave. Un de ceux qui l'assistaient lui dit : « Très doux Père, hélas ! voici que tes fils vont rester orphelins, et être privés de la vraie lumière de leurs yeux. Souviens-toi de ceux que tu abandonnes, pardonne toutes leurs fautes, et donne à tous, tant présents qu'absents, la joie de ta bénédiction ! » François réunit alors autour de lui tous les frères qui se trouvaient là, leur adressa des consolations et, avec une paternelle affection, il les exhorta au divin amour. Il ajouta quelques mots sur la patience et la pauvreté qu'ils devaient conserver, puis il étendit sur eux sa main droite et, en commençant par ÉHe, il la posa sur la tête de chacun et les bénit, eux et, en leur personne, tous les frères qui vivaient par le monde et tous ceux qui devaient venir ensuite à l'Ordre jusqu'à la fin des siècles (i).

(i) I Cel.y 109 ; II Cet., 214-216. Dans la Legenda I, 108, Thomas de Celano avait rapporté comme suit le texte de la bénédiction d'Élie : a Toi, mon fils, je te bénis, en tout et pour tout, et puisque, entre tes mains, le Très-Haut a multiplié mes frères et mes fils, je les bénis tous en ta personne. Dans le ciel et sur la terre, que Dieu, le Roi universel, te bénisse. Je te bénis autant que je le puis, et encore plus que je ne puis ; que Dieu, qui peut tout, accomplisse en toi ce dont je suis incapable. Que Dieu se souvienne de tes travaux et de tes fatigues, et qu'il te garde ta part d'héritage au jour de la récompense des justes. Que descende en toi toute bénédiction que tu désires, et que tes justes demandes soient exaucées. Vivez, mes fils, dans la crainte de Dieu, et demeurez toujours en Lui, car ime grande tentation vous menace et la tribulation est proche. Bienheureux ceux qui continueront en ces

Ses fils pleuraient et se lamentaient sans pouvoir être consolés ; il se fit apporter un pain, le bénit, le rompit et en donna à manger un petit morceau à chacun, commémorant ainsi la dernière Cène que le Sauveur célébra avec ses disciples. Et pour mieux leur rappeler ce souvenir, il se fit apporter une Bible et demanda qu'on lui lût, dans l'Évangile selon saint Jean, le récit de l'institution de rEucharistie : « Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin... (i). »

Les heures lui étaient comptées. Il ne voulut plus les employer qu'en actions de grâces, demandant à ses compagnons de s'unir à lui pour chanter les louanges du Christ. « Retirez mon âme de sa prison, s'écriait-il avec le psalmiste, afin que je glorifie votre nom. Les justes feront de moi leur couronne quand vous m'aurez rendu votre faveur (2). » Il invitait toutes les créatures à louer leur auteur, et redisait les vers qu'il avait autrefois composés pour les exhorter au divin amour. Il engageait la mort même à magnifier Dieu, et, se portant pour ainsi dire à sa rencontre avec joie, il l'accueillait comme un

jours la tâche commencée, car des scandales viendront qui en détourneront certciins frères. Poiu: moi, je me hâte vers le Seigneur et me rends avec confiance près de mon Dieu que j'ai dévotement servi en mon esprit. » Dans la Legenda II, 216, Thomas écrit : Nullus sibi hanc benedictionem usurpet, quant pro àbsentihus in prcesetUihus promulgavit; ut alibi scripta est aliquid insonuif spéciale, sed potius ad officium detorquendum. Élie s'est-il prévalu à quelque moment de la bénédiction qu'il avait reçue au nom de tous? A partir de la mort de son maître, le vicaire de François ne nous appartient plus, ou plutôt il mérite une étude spéciale que j'espère publier quelque jour. A la bénédiction d'Êlie, le Spéculum Perfectionis (ch. 107) substitue une bénédiction de Bernard qui paraît avoir pour base certains éloges prophétiques que François avait faits de ce frère (// Cel, 48). Les Actus-Fioretti {A dus, ch. 5 ; Fioretti, ch. 6) s'efforcent de concilier les deux traditions : de la main gauche François bénit Élie, et, de la main droite, Bernard, et désigne celui-ci comme chef de l'Ordre.

(i) On admet généralement avec Van Ortroy [Analecfa bolland,, 1904, p. 121), qu'on lut à François l'évangile du jeudi saint, c'est-à-dire Jean, XIII, i à 15. Il importe pourtant de remarquer que le livre dont on se servit n'était pas un missel, mais une Bible (Z Cet., no), ce qui n'invitait pas le lecteur à s'arrêter à l'endroit où se termine l'évangile du jeudi saint, c'est-à-dire au milieu du discours du Christ.

(2) Ps. CXLI, 9.

hôte : « Sois la bienvenue, ma sœur la mort ! » Puis s'adressant au médecin : « Ne crains pas de pronostiquer ma mort très prochaine, car elle sera pour moi la porte de la vie. » Et aux frères : « Quand vous me verrez à toute extrémité, comme j'étais il y a deux jours, vous me coucherez de même sur la terre nue et vous m'y laisserez après mon dernier soupir, pendant le temps qu'il faut à un homme marchant lentement pour accomplir un mille. » Le samedi 3 octobre, au crépuscule, ce suprême désir fut exaucé (i).

A peine l'eut-on replacé sur sa couche, que les frères eurent hâte de contempler enfin les stigmates de leur Père. Les nerfs de celui-ci n'étaient pas contractés comme ceux des cadavres ordinaires ; sa peau n'était pas durcie ; ses membres n'étaient pas rigides, mais se laissaient ployer et disposer comme on le voulait. Au milieu de ses mains et de ses pieds on voyait, non pas seulement les blessures des clous, mais les clous eux-mêmes, ayant la couleur du fer quoique faits de sa chair, et son côté droit était rougi de sang. Ces traces du martyre ne faisaient pas naître l'horreur chez ceux qui les contemplaient, mais elles donnaient à son corps une beauté et une grâce singulières. Les frères accouraient et baisaient en pleurant les mains et les pieds du pieux Père qui les avait quittés, mais surtout son côté dont la plaie rappelait la mémoire de Celui qui, d'une plaie semblable, laissa couler du sang et de l'eau pour le salut du monde (2). Par une inspiration de génie, ÉUe fit introduire en particulier la veuve de Gratien Frangipani et, lui remettant entre les bras le corps de son ami, il lui dit : « Voici celui que vous avez aimé pendant sa vie; recevez-le encore après sa mort ! » Et Jacqueline, redoublant ses plaintes et ses sanglots, de serrer dans ses bras le corps de François et de le couvrir de baisers (3).

Le lendemain matin, le peuple d'Assise accourut avec tout le clergé, et l'on transporta le corps saint jusqu'à la ville, où il devait reposer dans l'égHse Saint-Georges. Les mains agitaient des rameaux d'oHviers ou d'autres

(i) I Cel., 109 et iio; II Cel., 217 ; Tractatus de miracuUs, 32.

(2) / Cel., 112 et 113.

(3) Tractatus de miracuîis, 39.

arbres; les chants d'action de grâces se mêlaient aux sonneries de trompettes. Mais Élie voulait que Claire et les Pauvres Dames eussent la consolation qu'il avait ménagée à Jacqueline. Il fit prendre au cortège l'âpre sentier de Saint-Damien ; on pénétra dans la petite église où les stigmates sacrés du divin Crucifié s'étaient gravés, vingt ans plus tôt, dans le cœur du jeune drapier ; on ouvrit le guichet par lequel les moniales communiaient au corps du Seigneur, et le corps du patriarche y fut engagé. Alors, d'uiie voix basse entrecoupée de soupirs et brisée par les sanglots, les pieuses filles exhalèrent la douleur de leur âme. Et telle était la profondeur de leurs lamentations, qu'aux accents de celles-ci la joie bruyante de la foule se fondit en pleurs (i). La jubilation des Assisiates, apparemment tout au bonheur de posséder enfin les reliques de saint François, était-elle d'ailleurs si éloignée de la douleur des Pauvres Dames? A la vue des stigmates, dit Thomas de Celano, leurs âmes s'ouvraient à la componction, s'embrasaient du divin amour, se revêtaient de bonne volonté (2). Assimilé par ses plaies à Jésus crucifié, François, dès ce moment, attirait à lui les cœurs et les donnait à Dieu. Comme le bon serviteur de l'Évangile, il pouvait dire à son Maître : « Seigneur, vous m'avez remis cinq talents : voici que je vous en ai gagné cinq autres (3). »

(i) I Cel., 116 et 117.

(2) / Cel., 113.

(3) Matth., XXV, 20.

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