‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 4 sur 31 · LA PATIENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA PATIENCE DE DIEU

En 1202, la joyeuse troupe dut suspendre ses réunions pour courir aux armes. Treize ans plus tôt, à Taccession d'Innocent III au trône pontifical, Assise avait fait sa révolution conununale. La citadelle, dont les ruines imposantes dominent encore la ville, avait été démantelée, la cité entourée de remparts. Malheureusement le menu peuple, enivré de sa force, ne tarda pas à en abuser et voulut s'emparer des biens des nobles. Assiégés dans leurs maisons, dont plusieurs furent incendiées, ceux-ci firent appel à Pérouse, qui se hâta d'intervenir (i). Les Assisiates marchèrent à la rencontre de Tennemi, et le choc des deux armées se produisit à michemin entre les deux villes, près d'un pont de pierre jeté sur le Tibre, Ponte San Giovanni (2). Les Pérugins furent vainqueurs et firent nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouva François.

Il fut conduit, ainsi que ses camarades d'infortune, au palais du capitaine du peuple, où il demeura chargé de chaînes ; néanmoins sa joyeuse humeur ne se démentit jamais. Ses compagnons de geôle, plongés dans la tristesse et déplorant leur sort, ne comprenaient rien à son attitude et le regardaient comme un extravagant et un fou. Parfois même ils lui reprochaient sa gaieté, mais il leur répondait qu'elle avait pour objet le glorieux avenir ouvert devant lui. Son allégresse n'avait d'ailleurs rien d'égoïste, parce qu'elle n'avait rien d'artificiel, rien du raidissement du stoïque devant l'épreuve. Elle coulait

(i) Sur tous ces événements, v. Paul Sabatier, Vie de saint François d'Assise; Paris, s. m., pp. 12-14.

(2) Vita B. ColumbcB Reatinca, cap. XXIX, dans Ada Sanctorum, 20 mai.

spontanément de son âme et s'épandait sur les autres captifs en larges nappes où se dissolvaient leur tristesse, leur irritation, leur orgueil. Un des prisonniers, un chevalier égaré au milieu de ces miliciens bourgeois, était si fier et si insupportable que chacun proposait de le tenir à l'écart. François commença par l'endurer et, devant cet exemple, nul ne persévéra dans son dessein (i).

Enfin, en novembre 1203, la paix fut conclue entre les nobles et les bourgeois d'Assise (2). Les prisonniers des Pérugins furent rendus à la liberté, et François à sa dissipation.

Car l'épreuve de la captivité, qui l'avait providentiellement tenu plus d'un an loin des occasions de fautes, ne l'avait nullement amené à rentrer en lui-même. Cependant, il témoignait aux indigents plus de pitié et de bonté. « Un jour que, contrairement à son ihabitude, il avait refusé l'aumône à un mendiant, il s'en repentit sur-le-champ, se disant en lui-même qu'il est odieux et honteux de refuser la charité à qui la demande au nom d'un si grand Roi. Alors il résolut dans son cœur de toujours donner dorénavant, dans la mesure du possible, à qui tendrait la main pour l'amour de Dieu (3). » Une autre fois, a il rencontra un chevalier pauvre et presque nu ; ému de pitié, il lui donna, pour l'amour du Christ, les habits richement brodés dont il était vêtu (4) ».

Ces deux traits sont fort importants, car ils marquent le moment où François, naturellement généreux, a mis dans ses actions charitables une fin surnaturelle. Désormais, dans tout pauvre qui lui adresse une demande « pour l'amour de Dieu », il voit un messager du Très-

(i) Tous ces détails sont empruntés -à II Celano, 4. La présence du chevalier dans la prison a fait croire à mes prédécesseurs que François, en raison de sa richesse, avait dû être mis avec les nobles. Cette interprétation ne me paraît pas fondée, car les nobles ayant pris parti pour les bourgeois devaient être bien peu nombreux, et les Pérugins, pour les humilier, les auront laissés parmi ceux dans les rangs desquels ils avaient combattu. J'incline même à penser que l'orgueilleux chevalier de la prison était seul de sa classe, d'où sa morgue et l'imanimité de ses compagnons contre lui.

{2) Cristofani, Storie d'Assisi; Assise, 1875, t. I, p. 93.

(3) / Cel., 17.

(4) II Cel., 5.

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Haut. Gomment pourrait-il lui rien refuser? Et parce que la miséricorde est promise aux miséricordieux, la grâce l'arrache pour la seconde fois au péché. Une grave et longue maladie l'accable.

Thomas de Celano ne nous donne aucun détail sur le mal dont François fut atteint. Il se borne à nous montrer le jeune homme se prenant « à réfléchir à dés choses nouvelles pour lui », puis entrant en convalescence. « Quand il commença d'aller mieux, il se promena d'abord dans la maison pour reprendre des forces, appuyé sur une canne ; un jour enfin il sortit et se mit à contempler la campagne environnante avec plus d'attention qu'autrefois. Mais la beauté des champs, l'aspect riant des vignes, tout ce qui est une joie pour les yeux, fut impuissant à le charmer (i). » La lumière, trop vive, blessait sa vue ; l'ombre, trop fraîche, le faisait frissonner ; le soleil, trop chaud, le brûlait. Désespérant de. jamais plus goûter l'allégresse des choses, « il jugea, dit Thomas de Celano, que ceux qui s'attachaient à ces biens étaient les plus fous des hommes. Il commença dès lors à se mépriser lui-même et à n'avoir que dédain pour tout ce que, la veille encore, il admirait et aimait (2) ». Et sans doute il prit quelque héroïque résolution... qu'il s'empressa de ne pas tenir.

Il guérit en effet, et dès qu'il sentit de nouveau la chaleur du sang dans ses veines, il se replongea dans les plaisirs, sans toutefois que ceux-ci l'empêchassent de songer à l'avenir. Depuis la captivité de Pérouse, il ne lui semblait plus qu'il dût passer sa vie à vendre des étoffes. Ayant combattu aux côtés d'un chevaUer et vécu plus d'un an près de lui dans la prison, il avait appris de cet imprévu compagnon^ tout heureux de trouver à qui parler de ses droits et privilèges, les us et coutumes de la chevalerie. Il savait maintenant que, réservée en principe aux nobles, eUe n'était pas cependant inaccessible aux écuyers d'origine bourgeoise qui se signalaient dans les combats ; et conmie, avec sa légèreté de caractère et sa présomption (3), il estimait

(i) I CeL, 3.

(2) 7 Cel., 3.

(3) Leins animo erai et non modicum audax {I Cel,, 4).

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ne le céder à personne en courage et en grandeur d'âme, il se voyait déjà recevant l'accolade de quelque haut seignein*, le lendemain d'une victoire acquise par ses exploits.

Or, juste à ce moment, Gauthier de Brienne, à la tête des troupes d'Innocent III, combattait dans le midi de l'Italie l'Allemand Markwald qui revendiquait la tutelle du futur Frédéric II, confiée au pape par la veuve de l'empereur. Henri VI. Un des nobles d'Assise résolut d'aller le rejoindre dans les Fouilles et fit de grands préparatifs. François courut trouver son concitoyen et obtint de l'accompagner (i).

Jour et nuit, il songeait de gloire. Une fois, dans ime vision nocturne, « il lui sembla que sa maison était pleine d'attirail de guerre, selles, bouchers, lances, harnais de toute sorte, et, i empli de joie et d'étonnement, il se demanda ce que tout cela voulait dire. Il n'avait pas coutimie en effet de voir chez lui semblable appareil, mais plutôt des ballots d'étofîes destinées à la vente. Conmie il demeurait plongé dans la stupéfaction, il entendit une voix lui dire que ces armes étaient pour lui et pour ses^ soldats. Le matin, à son réveil, il se leva transporté de joie, certain que sa vision lui présageait de brillants succès dans les Fouilles (2) ».

Cependant, son enthousiasme tomba. Lui qui verra plus tard dans la mélançohe une redoutable maladie spirituelle (3), « il n'éprouvait plus dans son âme la joie que lui donnait jusqu'alors la pensée d'une telle entreprise. Il lui faUut se faire violence pour réahser son dessein et prendre part à cette expédition qu'il avait

(i) / Cel., 4. *

(2) La Legenda II de Thomas -de Celano embellit la donnée de ce' songe. François n'y voit plus la maison paternelle, mais mi palais magnifique, où se trouvent « des apprêts guerriers et une fiancée d'rme grande beauté (// Cel., 6). s L'idée des fiançailles de François avec la Pauvreté est née de très bonne heure. Moins d'un an après la mort du petit pauvre, un de ses fils écrivait la charmante allégorie : Sacrum commerdum beati Francisci cum Domina Paupertate, éditée de nos jours par le P. Edouard d'Alençon (Rome, 1900), et dont François Bénédict a donné récemment une parfaite traduction {les Noces mystiques de saint François avec Madame Pauvreté, Paris, l'Art catholique, 1923). ~^

(3) // Cel., 125.

tant désirée (i) ». Aussi n'aUa-t-il pas loin. Arrivé à la première étape (2), il eut un nouveau songe, « Pendant son sommeil, il entendit quelqu'un l'appeler et s'informer avec sollicitude de ses projets. Et comme il s'ouvrait de.son dessein d'aller guerroyer dans lesPouilles, la voix lui demanda de qui il pouvait le plus attendre, du maître ou du serviteur. « Du maître », répondit François. Et la voix : a Alors, pourquoi cherches-tu le ser- « viteur au lieu du maître? » — « Seigneur, dit François, « que voulez-vous que je fasse? » Et le Seigneur : « Re- « tourne au pays qui t'a vu naître, car par moi ta vision « (des armes remplissant la maison paternelle) sera « réaUsée spirituellement (3). »

Dès le lendemain, il revint à Assise, où son retour dut donner lieu à bien des commentaires. Il déclara que, s'il avait renoncé à se rendre dans les Fouilles, il se promettait en revanche d'accomplir dans son pays de nobles et grandes choses (4). Ainsi évitait-il de mentir même aux questionneurs importuns. Il observait d'ailleurs avec tous ime courtoisie qui touchait parfois à la faiblesse. C'est ainsi qu'il consentit à ce que ses anciens compagnons le prissent de nouveau pour roi. Il semble bien, à dire vrai, qu'il se fit un peu prier, mais quelqu'un ayant laissé entendre qu'il ne refusait que pour n'avoir pas à payer, il céda par un vain amour-propre ; et, pour ne pas être traité d'avare, il offrit à ses parasites un somptueux festin, où furent servis en abondance des mets délicieux. Le banquet dégénéra en ripaille, après quoi les convives regorgeants décidèrent de former un cortège, et leurs chants d'ivrognes troublèrent le silence des rues endormies. Or, dit Thomas de Celano, « lui les suivit, et coraime chef tenait en main le sceptre. Mais peu à peu il s'éloigna d'eux corporellement, l'esprit déjà

(i) I Cel., 5-

(2) Saint Bonaventure, le premier à donner quelque précision, se borne à dire que François alla jusqu'à la cité prochaine : cum ivisset usque ad proximam civitatem {Legenda maior, cap. I, 3). L'auteur de la Légende des trois compagnons, interprétant ces mots, placera plus tard la scène à Spolète. Ajoutons que Gauthier de Brienne, ayant été tué le II juin X205 au siège de Sarno, la décision et le départ de François sont antérieurs à cette date.

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rempli du dégoût de ces vilenies, et il se mit à chanter en son cœur les louanges du Seigneur. Si grande fut alors la douceur divine dont il fut inondé, conune luimême le raconta, qu'il demeurait sans voix, incapable d'avancer d'un pas. Un torrent de larmes emporta son âme vers les réalités invisibles, et lui fit mépriser conune étant saiis valeur et pures frivolités, les choses de la terre (i) ». Dieu l'avait enfin arraché à sa turpitude. Une vie nouvelle commençait pour lui.

(i) // Cel., 7-

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