LES ÉTAPES DE LA VOCATION
C'est alors qu'apparaît près de lui un ami bien différent de ceux que nous avons rencontrés jusqu'ici.
« Il y avait dans la cité d'Assise, écrit Thomas de Celano, un homme que François aimait entre tous. Ils étaient du même âge, et leur fréquentation assidue, basée sur une réciproque affection, permettait à François de lui confier ses secrets. Souvent il l'emmenait dans des endroits écartés, propices aux confidences, et lui af&rmait qu'il avait découvert un grand et précieux trésor. L'autre exultait et, très ému par ces récits, accompagnait volontiers son ami chaque fois que celui-ci l'en priait. Aux abords de la ville se trouvait ime grotte à laquelle leur promenade aboutissait souvent. En chemin, ils parlaient de ce trésor qu'ils devaient partager. L'homme de Dieu, sanctifié déjà par ses saints désirs, laissait son compagnon dehors, pénétrjait dans la grotte, et là, rempH d'un esprit nouveau et singuKer, il priait son Père dans le secret. Il désirait que personne ne sût ce qu'il faisait à rintérièur, et trouvant un bon prétexte pour dissimuler sagement cette heureuse transformation, il ne prenait conseil que de Dieu dans son saint projet. Il priait dévotement ce Dieu étemel et infaiUible de diriger ses pas et de lui enseigner à faire sa sainte volonté. Son aine était plongée dans ime angoisse profonde et n'ayant pas encore réalisé les désirs de son cœur, il ne pouvait trouver le calme. Des pensées diverses se succédaient en lui et leur obsession le troublait cruellement. Il brûlait intérieurement~du feu divin et ne pouvait empêcher l'ardeur qui remphssait son âme de transparaitre au dehors. IJ se repentait d'avoir -péché si grièvement, et d'avoir offensé les yeux de la
divine majesté. Déjà le mal passé ou présent n'avait plus d'attrait pour lui, niais il n'était pas encore entièrement assuré de pouvoir l'éviter à l'avenir. Aussi, quand il rejoignait son compagnon, il était tellement brisé de douleur qu'on ne reconnaissait pas, dans celui qui sortait, l'homme qui était entré un instant auparavant (i). »
Quel est cet intime ami, avec qui François devait partager son trésor? Quelle est cette grotte, à laquelle parvenaient si souvent les deux compagnons? On en e5t réduit à des hypothèses inconsistantes. Mais, en revanche, quelle lumière jette "cette page sur le caractère de François et sur ses dispositions intimes aux premiers temps de sa conversion ! Il se sent faible, et, quoiqu'il n'ait plus d'attrait pour le mal, il n'est pas entièrement assuré de pouvoir l'éviter; aussi craint-il que son repentir, tout -sincère et profond qu'il soit, ne demeure stérile, et cette pensée désolante l'empêche de trouver la paix à laquelle il aspire. Mais d'autre part, toujours parce qu'il est conscient de sa propre impuissance, il redoute que la ferveur de ses larmes ne le fasse louer et exalter des hommes, et déjà il cache dans son cœur les grâces qu'il reçoit. « Bienheureux, dira-t-il plus tard, le serviteur qui thésaurise pour le ciel les biens que Dieu lui offre et ne cherche pas à en faire part au monde pour en tirer profit, car le Très-Haut lui-même manifestera ces oeuvres à tous ceux qu'il lui plaira. Bienheureux le~ serviteur qui garde les secrets du Seigneur dans son cœur (2) ». Et, d'après saint Bonaventure, il répétera souvent à ses fils : « Quand le serviteur de Dieu reçoit en prière une visite d'en haut, il doit dire : « Vous m'avez « envoyé du ciel cette consolation à moi, pécheur in- « digne, ô Seigneur; je la remets sous votre garde, car ■ « je m'imaginerais être voleur de votre trésor. » Et lorsque le serviteur de Dieu cesse de prier, il doit toujours se considérer comme un petit pauvre et un pécheur, tout comme s'il n'avait obtenu aucune faveur (3). »
Mais François a besoin d'épanchements, et dans les confidences de l'amitié il risque de livrer les secrets de
(i) I Cél., 6.
{2) Admonition XXVIII, dans Opuscula, p. 19.
(3) S. BoNAVENTuiîE, Leg. maior, c. X, 4.
l8 SAINT FRANÇOIS D'ASSISE
Dieu. Troublant conflit de la nature et de la grâce, auquel un esprit moins souple et moins riche en nuances apporterait la solution simpliste du silence quand même. Lui ne se laisse point enfermer dans un dilemme. Il ne se résoudra pas au silence, car il ne le pourrait ; il ne trahira point le secret d'en haut, car il ne le voudrait : il parlera en allégories : « Bien que l'amour dont son âme était pleine, écrit son biographe, ne lui permît pas de se taire, il ne parlait pourtant qu'avec précaution et par énigmes. De même qu'il entretenait son intime ami du trésor caché, ainsi il s'efforçait de parler aux autres par figures (i). » A ceux qui, croyant qu'il voulait se marier, lui demandaient : « Ne penses-tu pas à prendre femme? » « L'épouse que je choisirai, répondait-il, est plus noble et plus belle que toutes les femmes que vous avez vues ; elle les surpasse toutes en grâce et en sagesse (2). »
La connaissait-il déjà, cette épouse dont il parlait avec . tant d'enthousiasme? En réalité, il ne faisait que l'entrevoir de loin. Trois ans encore s'écouleront avant que Dieu lui révèle la forme de vie qu'il doit embrasser; présentement, bien qu'il sente tomber les écailles qui lui couvraient les yeux, c'est toujoius la lumière qu'il implore.
Espérant l'obtenir par un pèlerinage, il se rendit à Rome. Devant le tombeau de saint Pierre, il s'étonna de la modicité des offrandes que déposaient les visiteurs, et, avec la plus complète insouciance du lendemain, il jeta son argent à pleine poignée. Puis, comme il n'avait plus de quoi subsister, il emprunta les haillons d'un pauvre et, sur le parvis de la basilique, il prit place, tout joyeux, au milieu des mendiants. Se regardant comme un des leurs, il mangea avec eux de grand appétit. Il ne prolongea toutefois pas cette expérience de la pauvreté volontaire, de peur de faire rougir ceux qui le connaissaient, et il revint à Assise (3).
C'est là qu'il reçut enfin du Seigneur le réconfort attendu : « François, lui dit Dieu au fond de l'âme, au
(i) / Cd., 7.
(2) / Cet., 7.
(3) // Cet., 8.
lieu des biens charnels et vains, recherche les joies spirituelles, préfère l'amertume à la douceur et méprise-toi toi-même, si tu veux me connaître. Après cette transformation, tu goûteras pleinement le sens de mes paroles (i). » « Sur-le-champ, ajoute le biographe, il se sentit pressé d'obéir aux commandements divins, et fut amené à les observer en l'occasion suivante :
« Il y avait, sur le chemin qui descend d'Assise à la vallée, à l'endroit où s'élève aujourd'hui la casa Gualdi, appelée aussi Ospadeletto, une léproserie que François connaissait bien, car, non sans affectation, il se bouchait le nez quand il l'apercevait à deux milles de distance (2), Or, un beau jour qu'il chevauchait aux environs, il se trouva soudain face à face avec un de ces ladres, qui lui demanda l'aumône. Surmontant son horreur et son dégoût, il mit pied à terre, baisa la face tuméfiée du misérable et lui mit dans la main, non seulement une offrande, ma;is VLD. nouveau baiser. Puis, étonné lui-même de sa victoire et tout joyeux de l'avoir remportée, il voulut renouveler son geste. Il se rendit à la léproserie, et après avok distribué de l'argent à chacun des malades, il leur baisa la main et la bouche (3). »
Cet événement, où François manifeste une si parfaite maîtrise de lui-même, marque le moment décisif de sa conversion, son entrée véritable dans ime vie nouvelle. Quelque temps avant de mourir, alors qu'il dictera son testament spirituel, c'est le seul trait qu'il retiendra de ces années de luttes intérieures :
Le Seigneur m'a donné à moi. Frère François, la grâce de commencer ainsi à faire pénitence : j'étais dans les péchés, et il me semblait très amer de voir des lépreux ; et le Seigneur lui-même me conduisit au milieu d'eux et j'exerçai la miséricorde à leur égard. Et quand je me retirai de leur présence, ce qui m'avait paru amer fut changé pour moi en douceur de l'âme, et après je tardai peu et je sortis du siècle.
Sa solhcitude pour les lépreux ne l'empêchait d'ailleurs point de chercher à soidager les autres malheureux.
(i) // Cel., g.
(2) / Cel., 17.
(3) II Cel., 9.
20 ^ SÀINt FRANÇOIS DÀSSI^É^^^^^ ^^^^^^^^^^^^^^^"^^^^^^^^^^?
« Il tendait une main généreuse à ceux qu'il voyait dans le dénuement, et prodiguait aux affligés une affectueuse compassion (i). » « Souvent il lui arrivait de se dépouiller de ses vêtements pour en couvrir les indigents... et plus d'une fois il oiïrit à de pauvres prêtres des ornements sacerdotaux » afin que le corps du Seigneur fût mieux honoré (2). Pour bien l'honorer lui-même, il entrait dans les églises qui se trouvaient sur son chemin et il y récitait cette prière, qu'il enseignera plus tard à ses fi.ls : « Nous vous adorons, Seigneur Jésus-Christ, ici et dans toutes vos églises qui sont sur toute la terre, et nous vous bénissons d'avoir racheté le monde par votre sainte croix (3). »
Ce fut dans une de ces églises qu'en l'année 1206 se décida ce que nous l'avons vu nommer tout à l'heure sa « sortie du siècle ».
Un jour de foire, il s'était rendu à Foligno avec un chargement d'écarlates sur son cheval. Il débita ses étoffes comme à l'ordinaire, et, des offres avantageuses lui ayant été faites, il vendit jusqu'à son cheval. Foligno est à trois heures de marche d'Assise. Obligé, pour le retour, de faire à pied tout ce trajet avec une charge d'argent assez lourde, il se demandait en marchant à quoi il emploierait cette somme, car il demeurait aussi dépensier qu'autrefois, et n'avait fait que changer l'objet de ses prodigalités. Aux approches d'Assise, il passa devant une église bâtie sur le bord du chemin. EUe avait été élevée longtemps auparavant en l'honneur de saint Damien (4), mais elle était si délabrée qu'elle paraissait vouée à une ruine prochaine. Il y entra avec crainte et révérence, et voici que, s'étant prosterné devant le crucifix, il fut envahi soudain par une grâce extraordinaire qui le rendait tout différent de ce qu'il était en entrant. Tout à coup, au milieu de son trouble, l'image du Christ en croix lui parla de ses lèvres peintes. EUe l'appelait par son nom. « François, lui disait-elle,
(i) / CeL, 17.
{3) Testament, et I Cel., 45.
{4) L'existence de cette église est mentionnée dès l'an 1030 (H. Thode, Saint François d'Assise et les Origines de Part de la Renaissance, tr. fr., Paris, s. m., t. II, p. 13).
va, répare ma maison qtii, tu le vois, tombe en ruines (i). Tout tremblant et au comble de la stupéfaction, il fut hors de lui en entendant cette voix, et, sans prendre le moindre temps pour se ressaisir, il courut trouver le chapelain, hii baisa les mains avec un grand esprit de foi, Itii offrit l'argent qu'il portait et le pria d'acheter une lampe et de l'huile, ne voulant pas que l'image sacrée restât un seul instant privée du luminaire dont l'hommage lui était dû. Le prêtre, surpris et plus émerveillé qu'on ne peut dire devant une si prompte conversion, ne pouvait en croire ses oreilles. Mais, craignant d'être le jouet d'une mauvaise plaisanterie, il n'accepta point l'argent qu'on lui offrait. N'avait-il pas vu cet homme, la veille encore pour ainsi dire, mener une vie déréglée avec ses parents et ses amis, et les dépasser tous en fohe! François, cependant, insistait de toutes ses forces, tâchant, par ses paroles, d'inspirer confiance au chapelain, priant et supphant celui-ci .de l'autoriser à rester auprès de lui pour servir le Seigneur. A la fin, le prêtre y consentit, mais, par crainte des parents, il s'obstina à refuser l'argent. Alors François jeta sa bourse dans l'embrasure d'une fenêtre, n'en faisant pas plus de cas que de la poussière (2).
Le soir venu, Pierre le drapier s'inquiéta de ne point voir François de retour et le chercha de tous côtés. Quand il fut certain que son fils était à Saint-Damien, il s'en affligea fort, rassembla ses amis et ses voisins et entreprit avec leur aide de ramener le fugitif. Mais François, averti de leur approche aux cris menaçants qu'ils poussaient, laissa fibre carrière à leur colère et
(i) On peut voir encore aujourd'hui le crucifix de Saint-Damien à Assise, au couvent de Santa-Chiara.
(2) Tout ce récit est tiré de I Cel., 8 et 9 et II Cel., 10 et 11. Saint Bonaventure l'altère profondément. Il affirme d'abord que, depuis son faux départ pour les Fouilles, François ne s'est plus occupé du commerce paternel, afin de se consacrer tout entier à la prière {Leg. maior, cap. I, 4). Un jour, il sort dans la campagne pour y méditer, et entre dans' l'église Saint-Damien, oti le crucifix l'appelle jusqu'à trois fois. Alors, pour obéir à l'ordre du Christ, il court à la maison de ses parents, y prend son cheval et un ballot d'étoffes, vend le tout à Foligno, puis rapporte le produit de la vente au chapelain de Saint-Damien (pp. cit., cap. II, i), La version de saint Bonaventure a été reproduite par le rédacteur de la Légende dite des Trois Compagnons, et c'est à ce dernier que les historiens modernes l'ont emprimtée.
s'enfonça dans un réduit qu'il s'était aménagé. C'était une basse fosse située sous une maison et qu'un seul homme connaissait. Durant un mois il y demeura caché, prenant dans l'obscurité de ce réduit la nourriture qu'on pouvait lui faire passer. Baigné de larmes, il priait sans relâche, suppliant Dieu qu'il le délivrât des mains de ses persécuteurs, et favorisât avec bénignité l'accomphssement de ses pieux desseins. Dans le jeûne et les larmes, il implorait la clémence du Sauveur, et, n'attendant rien de sa propre industrie, il mettait en Dieu tout son espoir.
Oi, bien qu'il vécût dans un trou, au milieu des ténèbres, non seulement il retrouva peu à peu le calme en son âme, mais il se sentit rempli d'une indicible joie, inconnue jusqu'alors. Il finit par en être à ce point enflammé qu'il résolut de quitter son réduit pour s'offrir aux malédictions des siens. Sur-le-champ il se leva et se dirigea vers la ville, s'accusant véhémentement d'inertie et de lâcheté.
Quand il parut, ceux qui l'avaient connu autrefois, comparant le présent au passé, se mirent à l'insulter vilainement. On criait : « Au fou ! » On lui jetait de la boue et des pierres. Le voyant si différent de ce qu'il avait été, si affaibli par les austérités, on mettait ce qu'il faisait sur le compte de l'épuisement et de la démence. François restait sourd à toutes les clameurs ; bien plus, loin de se laisser émouvoir et ébranler par les injures, il en rendait grâces à Dieu.
Depuis un bon moment les cris et les racontars allaient leur train par les places et les carrefours de la ville; l'écho des moqueries retentissait de tous côtés quand enfin la rumeur en parvint jusqu'aux oreilles du père. Lorsqu'il entendit le nom de son fils, et qu'il comprit que c'était lui que ses concitoyens tourmentaient de la sorte, il bondit, non pour le délivrer, mais pour l'accabler. Perdant toute mesure, il s'élança sur lui et, le regard mauvais, il l'empoigna et le traîna brutalement jusqu'à sa maison. Faisant taire toute pitié, il l'enferma durant plusieurs jours dans un obscur réduit et, pour le faire renoncei à son dessein, il essaya d'abord des paroles, ensuite des coups et des chaînes. Mais ces mauvais traitements n'emrent d'autre effet que d'affermir François
et de le déterminer à réaliser plus généreusement ses saints désirs; les discours comme' les chaînes furent impuissants à ébranler sa résolution.
Sa réclusion dura peu. Pieire, appelé par d'urgentes afîaires de famille, s'absenta quelque temps. Alors Pica, qui restait seule à la maison et n'approuvait pas la conduite de son mari, tenta d'obtenir par la douceur que François se rendît à ce qu'elle dut nommer la raison. Mais, quand elle eut compris que ses efforts étaient inu tiles, ses entrailles maternelles s'émurent de pitié et brisant les liens du prisonnier, elle le remit en liberté Lui, rendant grâces au Dieu tout-puissant, revint à Saint-Damien. Il s'imposa dès lors moins de contrainte, car, ayant été éprouvé par les tentations, il sortait de ses multiples combats avec un visage plus joyeux. Les injures avaient donné à son âme ime plus grande assurance et, circulant librement partout, il s'avançait, le cœur plus au large.
Sur ces entrefaites, Pierre revint, trouva le cachot vide et éclata en reproches contre sa femme. Puis, frémissant et vociférant, il courut à la retraite de son fils, résolu, s'il ne pouvait le ramener, à le faire chasser du pays par les consuls. Quand François l'entendit approcher, il vint à sa rencontre avec joie et sérénité et proclama bien haut que pour lui les chsdnes et les coups ne comptaient pas, ajoutant qu'avec bonheur il supporterait, pour le nom du Christ, tous les toimnents. Alors son père désespéra de le détourner de la voie où il s'était engagé, et ne songea plus qu'à lui faire rendre l'argent. François désirait employer cette somme tout entière à nourrir les pauvres et à réparer l'église de Saint- Damien avec ses dépendances ; mais, comme il n'aimait pas l'argent, il ne se laissa pas séduire par la vision du bon usage qu'il en aurait pu faire, et, n'y étant pas attaché, il ne fut nullement troublé en le perdant. Quand on eut retrouvé la bourse qu'il avait laissée dans l'embrasure poussiéreuse d'une fenêtre, la fureur du père se cahna quelque peu et son avarice fut satisfaite d'avoir récupéré l'argent. Aussitôt il conduisit son fils devant l'évêque d'Assise, Guido, pour qu'entre les mains de celui-ci François renonçât à son héritage et rendît ce qu'il en possédait déjà. François, bien loin de se dérober.
fut rempli de joie et, dans la promptitude de son âme, il s'empressa de faire ce qu'on exigeait de lui (i).
Amené en présence de l'évêque, il ne tolère ni hésitation ni retard ; sans attendre ou prononcer un mot, il se dépouille de ses vêtements, les jette à terre et les rend à son père. Il ne garda pas même ses chausses, et apparut devant toute l'assistance couvert seulement du ciUce qu'il portait sur sa chair, et qu'il ne tenait certainement pas de ses parents. Alors il s'écria : « Maintenant, je puis dire Hbrement : Notre père qui êtes aux cieux, et non plus : mon père Pierre, fils de Bernard, à qui je rends, non seulement son argent, mais encore tous mes vêtements. Je m'avancerai tout nu vers le Seigneur. » Guido, comprenant que les gestes de François contenaient en eux un mystère, et que sa résolution venait du ciel, se leva sur-le-champ, le prit dans ses bras et le couvrit du manteau dont lui-même était revêtu, puis il lui fit donner un vieil habit à l'usage du jardinier de l'évêché.
(i) Tel est le récit que donne Thomas de Celano (/ Cel., lo à 14). Saint Bonaventure se borne à le résumer sans y rien changer {Leg. maior, cap. II, 2 à 4). Mais, au début du quatorzième siècle, le rédaoteur de la Légende des Trois Compagnons se demanda pourquoi François avait été traduit devant l'officialité, et non devant la juridiction civile, et, pour l'assimiler aux clercs, il imagina l'épisode suivant : Pierre, de retour au logis et n'y trouvant plus son fils, s'emporte en injures contre sa femme, puis court au palais de la commune. « Il y porta plainte devant les consuls d'Assise, demandant qu'ils lui fissent rendre l'argent que son fils s'était procuré, disait-il, en mettant sa maison au pillage. Ceux-ci, le voyant si troublé, citèrent François à comparaître devant eux et lui firent notifier cette citation par un crieur public. Mais il répondit au messager que, grâce à Dieu, il était devenu libre et n'avait plus rien à voir avec les consuls, attendu qu'il s'était consacré exclusivement au service du Seigneur. Les consuls, ne voulant pas lui faire violence, dirent au père : « Puisque votre fils est mainte- « nant serviteur de Dieu, il est hors de notre juridiction. « Voyant donc qu'auprès des magistrats il n'arriverait à rien, le père se plaignit à l'évêque d'Assise, lequel, en homme sage et discret, requit courtoisement le jeune homme de comparaître devant lui. Et François répondit à l'envoyé du prélat : « Oui, je me rendrai près du seignem: « évêque, parce qu'il est père et seigneiu: des âmes. » Cette anecdote a été reproduite sans hésitation par tous les historiens postérieurs. EUe est assurément ingénieuse, mais sans aucim fondement, car rien n'empêche que François ait réclamé dès le premier instant d'être traduit devant l'évêque, et que son père ait accepté la juridiction du prélat, espérant peut-être que celui-ci aiurait raison, plus aisément que personne, de la résistance du fils rebelle.
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Dès cette heure, dit Thomas de Celano, il fut son protecteur, l'encouragea, le réconforta, et le reçut dans les entrailles de sa charité (i).
Quant à François, il quitta la ville pour se retirer dans la soUtude (2). Enivré de sa victoire, il ne pouvait demeurer silencieux, et, tout en traversant une forêt, il se mit à chanter en français les louanges du Créateur. Des brigands se jetèrent sur lui en criant : « Qui es-tu? » Il venait à l'instant même de se répondre intérieurement à cette question, car, à la lueur des événements de ce jour, ses rêves chevaleresques d'autrefois s'expliquaient enfin ; aussi déclara-t-il d'une voix assurée : « Je suis le héraut du grand Roi. Que me voulez-vous? » Les brigands, le prenant pour un fou, le frappèrent, le précipitèrent dans un fossé profond rempli de neige et lui dirent en ricanant : « Reste là, pauvre héraut de Dieu !» A force de se tourner et de se retourner, il parvint pourtant à se dégager, et, quand ses agresseurs se furent éloignés, il sortit du fossé et reprit sa marche en chantant.
Mais, au bout de quelques pas, il dut constater que le misérable habit dont l'évêque l'avait gratifié, mis en loques par les épines, l'abandonnait. Force lui fut donc de frapper à la porte d'un couvent voisin, dont les moines semblent l'avoir pris pour un simple vagabond. Pendant plusieurs jours il servit d'aide à la cuisine, couvert seulement d'une chemise grossière et réduit à convoiter les eaux grasses pour s'en nourrir. Conrnie on lui refusait toute pitié et qu'il ne pouvait obtenir un vêtement, si vieux fut-il, il poussa plus loin et gagna Gubbio, où un de ses amis d'autrefois lui ofirit enfin une pauvre tunique (3). Thomas de Celano, qui nous rapporte ces détails, ajoute à la décharge des moines que
(i) I CeL, 15 ; // Cel., 12 ; S, Bonav., Leg. maior, cap. II, 4.
(2) S. Bonav., Leg. maior, cap. II, 5.
(3) Dans les Miscellànea Francescana, t. V, pp. 76-78, Giuseppe Mazzatinti s'est efEorcé de prouver que cet ami était Federigo Spadalunga. Comme l'a fait remarquer Sabatier {op. cit., p. 73, note i), « ce Spadalunga de Gubbio a bien pu donner un vêtement à François, mais il est fort possible que ce don ait été fait beaucoup plus tard, et qu'on l'ait fixé à cette date solennelle de la vie du saint, par une sorte d'illusion d'optique, presque inévitable, par suite du rapprochement du fait et du nom de la localité ».
« quelque temps après, comme la réputation de l'homme de Dieu s'était répandue partout, et que son nom était dans toutes les bouches, le prieur, se rappelant avec confusion de quelle manière on avait traité le saint, viat le supplier, au nom du Seigneur, de lui pardonner, à lui et à ses frères (i) ».
François se rendit ensuite auprès des lépreux. Il demeurait avec eux, les servant en tout avec le plus grand zèle pour l'amour de Dieu, lavant leurs plaies et épongeaat le pus de leurs ulcères (2). Il revint enfin à Saint- Damien, qu'il entendait réparer conformément à l'ordre du Christ. N'ayant plus rien à lui, il se mit à mendier dans Assise, tant pour acheter les pierres nécessaires à la restauration de l'église (3) que pour entretenir la lampe qu'il y faisait brûler devant le crucifix.
A Rome, il a pu tendre autrefois sans hésitation la main aux inconnus; mais maintenant qu'il s'adresse, dans sa ville natale, à ses amis et connaissances, il a fort à faire pour se libérer du respect humain. Un jour notamment qu'il mendie de l'huile, il voit un groupe d'hommes qui s'amusent devant la maison où il a l'intention d'entrer. Le rouge au front, il recule. Mais, ayant élevé son âme vers le ciel, il se traite de lâche et se juge très sévèrement. Il revient vers la maison et, à haute voix, fait connaître à tous la cause de sa fausse honte. Puis, l'esprit comme enivré, il demande, en français, de l'huile et en obtient (4).
Bientôt il ne mendie plus seulement de l'argent, des pierres ou de l'huile pour Saint-Damien, mais sa propre nourriture. Tout d'abord, le chapelain qui desservait l'église, le voyant exténué par un labeur sans trêve, s'était ému de pitié et avait partagé avec lui son repas, qui n'avait d'ailleurs rien de somptueux. François loua la délicate attention de son hôte et rendit hommage à sa bonté compatissante, mais il se dit en lui-même : « Tu ne trouveras pas partout ce prêtre pour te servir une telle nourriture ; ce n'est pas ainsi que doit vivre un homme qui fait profession de pauvreté. Il ne convient
(i) I Cel., 16.
(2) I Cel., 17.
(3) Il Cel., 109.
(4) II Cel., 13.
pas que tu t'habitues ainsi, car, peu à peu, tu reviendras aux choses que tu as méprisées et tu retomberas dans la mollesse. Lève-toi sans retard et va mendier de porte en porte des restes d'aliments. » Il alla donc par Assise, quêtant de porte en porte de la nourriture. Cependant, quand il vit le plat rempli de ce mélange, il recula tout d'abord d'horreur, puis, se souvenant de Dieu et vainqueur de lui-même, il se mit à manger, l'âme pleine de joie. « L'amour, conclut de ce trait frère Thomas, adoucit tout et rend savoureuse toute amertiraie (i). »
Les persécutions de son père lui furent d'ailleurs autrement pénibles. Profondément humilié de rencontrer François se Hvrant à une mendicité dont sa propre dureté était en somme la seule cause, Pierre le poursuivait partout de malédictions d'autant plus violentes que sous elles il étouffait peut-être des remords. François ne pouvait s'empêcher d'être troublé par lés imprécations paternelles ; aussi, comme pour en conjurer l'effet, appela-t-il à son aide un homme du peuple très simple, le choisit pour père adoptif et lui demanda de le bénir chaque fois que son père le maudirait. Quant à son frère, qui, lui aussi, l'assaillait de paroles venimeuses, il n'eut besoin du secours de personne pour le remettre en place. Un matin d'hiver que François, vêtu de haillons ei plongé dans la prière, tremblait de froid, son frère dit à l'un de ses concitoyens : « Demande-lui donc de te vendre pour un sou de sa sueur !» — « Tu n'y penses pas, réphqua François avec un sourire; je la vendrai bien plus cher au bon Dieu (2). »
Pour ce Dieu il œuvrait et peinait en effet sans relâche, intéressant tout le monde à la réparation de Saint- Damien. Il menait ce travail avec enthousiasme, proférant devant les assistants des paroles françaises où Ton vit plus tard la prédiction qu'en ce heu serait fondé un monastère de saintes Vierges du Christ (3). En peu de temps la petite chapelle fut parfaitement restaurée (4) ; alors, se croyant toujours une vocation de réparateur d'éghses, François se transporta de l'autre côté d'Assise,
(i) // CeL, 14.
(2) // CeL, 12.
(3) Il CeL, 13.
(4) // CeL, 18.
OÙ la vieille église bénédictine Saint-Pierre menaçait ruine, et il s'employa à sa réfection (i). Puis, d'autres concours assurant le bon achèvement de cette entreprise, il descendit dans la vallée et gagna un endroit nommé la Portioncule^ où s'élevait une petite chapelle abandonnée, consacrée jadis à la bienheureuse Mère de Dieu.
Arrêtons-nous un instant devant ce modeste édifice, qui deviendra bientôt le berceau de l'Ordre des Mineurs. C'est un simple oratoire, d'environ sept mètres de long sur quatre de large, avec une voûte ogivale et une abside ronde. Une porte cintrée, dépourvue de tout ornement, est percée dans la façade; une autre, pareille, dans un des murs latéraux. D'après une ancienne tradition, mentionnée par Salvatore Vitali dans son Paradisus Seraphicus (Milan, 1645), quatre saints ermites, envoyés en Italie par saint C5rrille avec un fragment du tombeau de la Vierge, avaient reçu du pape Libère la mission de construire, dans la vallée de Spolète, ime chapelle pour contenir cette relique, et avaient élevé ce sanctuaire en l'honneur de la Mère du Christ. Au sixième siècle il aurait reçu le nom de Sainte-Marie-des-Ânges après que saint Benoît eut obtenu d'en prendre possession pour son Ordre. Ce n'était point à proprement parler un couvent, mais une simple portioncula terrent, qui appartint successivement aux rehgieux de Cluny, puis à ceux de Cîteaux; mais en 1075 les moines qui l'habitaient se retirèrent dans l'abbaye du mont Subasio et la laissèrent à l'abandon (2).
(i) Thomas de Celano parle de la restauration de Saint-Pierre (/ Cel. 21), mais saint Bonaventure est le premier à donner le nom de cette église (Leg. maior, cap. II, 7), qu'il situe par contre inexactement. Il écrit en effet que Saint- Pierre se trouvait plus éloigné de la ville que Sciint-Damien, tandis que c'est le contraire qu'il eût fallu dire. Thomas de Celano avait placé plus justement l'église iuxia civiiatem Assisii. Elle était alors en dehors des remparts, qui l'ont comprise plus tard dans leur enceinte. Ajoutons que cet édifice est mentionné pour la première fois en 1029 (Laspeyre, Erbkam's Zeitschrift fur Bauwesen, 1872, vol. XXII, p. 284), et que, reconstruit au treizième siècle, il a été consacré par le pape Innocent IV en 1253 (Cristofani, op. cit., t. 1, p. 173).
(2) V. Thode, op. cit., t. II, p. 18, et surtout l'étude du P. Edouard d'Alençon, O. m. Cap., l'Abbaye de Saint-Benoît au mont Soubase, dans les Etudes franciscaines, 1909, pp. 376-424.
Au temps où François s'y rendit, on ne visitait plus la petite église, et personne n*en prenait soin. Voyant l'état lamentable où elle se trouvait, le maçon du bon Dieu fut saisi de pitié ; il s'établit là et reprit, par dévotion pour la Mère de toute bonté, la truelle qu'il venait à peine de déposer.
Nous ne savons combien de temps dura la réparation de Sainte-Marie-des-Anges, mais au début de 1209 elle était terminée et l'église rendue au culte. Le 24 février de cette année, en la fête de saint Mathias, François, y assistant à la messe, entendit l'officiant lire, selon la liturgie alors en usage, le passage de l'Évangile qui raconte comment le Seigneur envoya prêcher les soixantedouze disciples (i). Le petit pauvre, qui portait alors à peu près l'habit des ermites, une courroie de cuir autour des reins, un bâton à la main, des sandales aux pieds, fut vivement frappé par ce texte; mais, comme il n'en avait compris qu'à peu près le sens, dès que la messe fut achevée il alla suppher le prêtre de le lui expliquer. Celui-ci le fit tout au long. Quand François eut appris que les disciples du Christ ne devaient porter ni or, ni argent, ni monnaie, ni bourse, ni besace, ni pain, ni bâton, ni chaussures, ni deux tuniques, et qu'ils avaient à prêcher le royaume de Dieu et la pénitence, il tressaillit de joie : « Voilà, s'écria-t-il, ce que je désire, ce que je cherche, ce que de toutes les fibres de mon cœur je désire accomplir. » Il enleva ses sandales, jeta son bâton, ne garda qu'une tunique et remplaça sa courroie par une corde ; puis il se fit un froc portant sur le devant l'image de la croix pour qu'elle chassât toutes les suggestions du diable. Ce vêtement était très rugueux a&i qu'il crucifiât la chair avec ses vices et ses faiblesses; très pauvre, mal taillé et tel qu'il ne pût faire envie à personne. Ainsi accoutré, l'esprit plein de ferveur et l'âme en fête, François va prêcher la pénitence à tous (2).
(i) Matth., X, g-io. V., sur la détermination de la date du 24 février, d'après ce texte, Anàleda Franciscana, t. III, p. 2, note 5. (2) / Cel., 21-23-
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