‹ Saint François d'Assise [microform]Chapitre 6 sur 31 · L INTELLIGENCE ET LA VOLONTE · texte numérisé non relu

L INTELLIGENCE ET LA VOLONTE

Le nouveau prédicateur ne payait pas de mine. Un contemporain, Thomas, plus tard archidiacre de Spalato, qui l'entendit le 15 août 1222 à Bologne, nous dit de François que « ses vêtements étaient sordides, son aspect chétif, son visage sans beauté (i) ». Thomas de Celano, qui fut à même de l'observer davantage, a consigné de brèves, mais précises notations, qu'il nous a fort heureusement hvrées dans leur sécheresse originelle, sans les enrober d'éloquence cicéronienne :

« C'était, écrit-il, un homme au parler facile, au visage souriant, au regard bienveillant, exempt de mollesse et de morgue. Sa taille était moyenne, plutôt courte, sa tête petite et ronde, sa figure assez allongée et étroite, son front lisse et bas, ses yeux moyens, noirs et limpides, ses cheveux bruns, ses sourcils droits, son nez réguUer, mince et droit, ses oreilles écartées, mais petites, ses tempes plates, sa parole miséricordieuse, brûlante et pénétrante, la voix prenante et douce, claire et sonore, ses dents serrées, égales et blanches, ses lèvres petites et minces, sa barbe noire et clairsemée, son cou grêle, ses épaules droites, ses bras courts, ses mains fines avec

(i) Historia Salonitanorum, éd. Heinemann, dans Monum. Germ. Histor., SS., t. XXIX, p. 580.

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des doigts longs et des ongles saillants, ses jambes maigres, ses pieds petits, sa peau douce. Il était décharné, grossièrement vêtu, dormait peu, avait la main toujours ouverte (i). »

Pendant plusieurs siècles, ce texte de frère Thomas sera la source unique où puiseront les peintres qui, par centaines, s'efforceront de représenter le patriarche séraphique. Aucun d'eux n'égalera Cimabue, dont le chef-d'œuvre est la grande fresque du transept nord de l'éghse inférieure d'Assise, où François se tient debout, les yeux noyés d'extase, à la droite de la Vierge assise sur un trône. Si nous n'avions sur le petit pauvre tant d'informations immédiates, il semble que cette admirable effigie nous le ferait connaître. Mais, puisqu'elle n'est que le génial conmientaire d'un texte Httéiraire, bomons-noùs à la saluer au passage, et allons droit aux documents de première main.

Il en est un auquel on aimerait pouvoir se fier entièrement. Parallèlement en effet à son portrait de l'homme extérieur, Thomas de Celano a placé ce séduisant tableau de l'homme intérieur :

(f Qu'il était beau, splendide, glorieux, dans l'innocence de sa vie, la simpHcité de son langage, la pureté de son cœur, sa tendresse pour Dieu, sa charité fraternelle, sa fervente obéissance, son commerce agréable, son aspect angélique. De mœurs douces, de nature paisible, il se montrait affable dans ses paroles, très bienveillant dans l'exhortation, savait garder très fidèlement un secret, était prévoyant dans le conseil, actif dans l'exécution, gracieux en toutes choses. Il avait l'esprit serein, l'âme douce, l'intelligence claire ; il était absorbé dans la contemplation, assidu à la prière, toujours plein de ferveur. Constant dans ses desseins, affermi dans la vertu, persévérant dans la grâce, il demeurait toujours semblable à lui-même. Il était prompt au pardon, lent à la colère, d'esprit vif, de mémoire très heureuse, subtil dans la discussion, plein de prudence dans la délibération et toujours simple. Il était sévère pour lui-même, compatissant pour les autres, toujours plein de discernement (2) . »

Encore une fois, j'aimerais pouvoir m'abandonner à renthousiasme qui déborde de ces lignes, mais c'est précisément leur enthousiasme qui me tient sur la réserve. Certes, il y a là bien des traits à retenir, et que nous retiendrons, mais n'y a-t-il pas là aussi le résultat de cet inconscient travail d'idéalisation dont bénéficient les morts que nous avons chéris? Dieu me garde de chercher à diminuer le plus aimant de ses saints, mais enfin je sais qu'aucun de ceux-ci n'est, pour me servir d'une expression de M. Henri Bremond, un maître de tout repos, et que seul le Christ est l'exemplaire accomph de la perfection. Thomas de Celano lui-même, nous le verrons, rapporte certains traits de François qui attestent chez celui-ci quelques déficiences. Pas plus que le vieux chroniqueur, ne les laissons dans l'ombre. C'est, hélas ! par les faiblesses qu'ils ont eues en commun avec nous que les saints nous touchent le mieux. Les sentant participants de nos infirmités, nous nous disons, au moins en de courts moments de ferveur, que rien ne s'oppose qu'avec la grâce de Dieu nous marchions sur leurs traces. François, l'un des plus richement doués parmi les fils d'Adam, n'a d'ailleurs rien à craindre de notre respectueuse curiosité.

. Nous avons déjà dit quelques mots de la vivacité de son intelligence et noté la repartie avec laquelle il sut un jour arrêter les injures de son frère. Le trait suivant, qui se place aux Celle, près de Cortone, va nous fournir un nouvel exemple de son à-propos. Un pauvre était venu au lieu de séjour des frères, pleurant sur sa femme morte et ses enfants. François, qui n'avait sur lui que son manteau, dit aussitôt au malheureux : « Pour l'amour de Dieu, je te donne ce manteau à la condition que tu ne le cèdes que pour un bon prix. » Comme on s'en doute, les frères accoururent pour reprendre le manteau et empêcher cette libéralité. Mais le pauvre, encouragé par la présence de son bienfaiteur, crispait les mains sur le manteau et le défendait comme sa propriété; on dut se résoudre à le lui racheter (i).

Une autre fois, étant venu à Imola, en Romagne, il se présenta à l'évêque du lieu pour lui demander la

(i) Il CeL, 88.

permission de prêcher. L'évêque lui répondit : « Je suis là, mon frère, pour prêcher à mon peuple ; cela suflBit. » François baissa humblement la tête et sortit. Une petite heure plus tard il rentrait : « Que veux-tu, mon frère, dit l'évêque; que viens-tu encore me demander? » — « Seigneur, répondit-il, quand un père chasse son fils par une porte, il lui faut rentrer par une autre. » Et l'évêque, désarmé, d'acquiescer à sa requête (i).

Non seulement François a l'esprit vif, mais son cerveau perçoit également bien les sensations de tout ordre. Nous le savons musicien, et dès lors on pourrait craindre la prédominance des images auditives dans son esprit. Cependant sa mémoire visuelle n'est pas moins riche. J'ai rapporté le songe du palais plein d'armes, à la suite duquel il entreprit de rejoindre Gauthier de Brienne dans les Fouilles. En 1210, lorsqu'il demandera l'approbation de sa Règle au pape, il verra dans son sommeil les prescriptions de cette règle sous la forme de miettes de pain dont il fera des hosties, et ceux des frères qui recevront ce présent sans dévotion ou qui le dédaigneront après l'avoir reçu lui apparaîtront couverts de lèpre (2). Aussitôt la Règle approuvée, il rêvera du Saint-Siège sous la forme d'un arbre qu'il inclinera jusqu'à terre (3). A son retour d'Egypte, nous aurons la vision de la poule et de ses poussins (4). Voici enfin une réminiscence de la vision de Daniel (5), que François avait lue ou entendu lire :

« Une nuit qu'il terminait une longue prière, il s'assoupit peu à peu et s'endormit. Sa sainte âme, introduite dans le sanctuaire de Dieu, vit en songe, entre autres choses, une dame qui avait un aspect extraordinaire. Sa tête était d'or, sa poitrine et ses bras d'argent, son ventre de cristal et ses jambes de feu. Sa stature était haute, ses attaches fines et ses proportions harmonieuses. Mais cette femme remarquablement belle était couverte d'un manteau sordide (6). »

(i) // Cel., 147.

(2) // Cel., 209.

(3) / Cel., 33.

(4) // Cel., 24.

(5) Daniel, II, 31. »

(6) // Cel., 82,

A la différence de ce qu'il fit pour les. songes précédents, François n'a point laissé, connaître son interprétation de cette dernière vision. Il se borna à la raconter à l'un de ses compagnons, frère Pacifique, et celui-ci en a donné une explication qui ne manque pas de grandeur. D'après lui, « cette dame d'tme si remarquable beauté, c'est l'âme toute belle de saint François; la tête d'or représente sa contemplation et sa connaissance des choses étemelles; la poitrine et les bras d'argent, ce sont les paroles du Seigneur qu'il méditait dans son cœur et qu'il mettait en pratique dans ses œuvres; le cristal, par sa dureté, symbolise la sobriété et, par son éclat, la chasteté du saint ; le fer, c'est la fermeté de sa persévérance ; enfin le manteau sordide, c'est son pauvre corps méprisé, sous lequel se cache une âme du plus haut prix ». Beaucoup d'autres frères voyaient dans cette dame l'épouse de François, la Pauvreté. « L'éclat de sa gloire, disaient-ils, est représenté par l'or ; sa renommée pai l'argent; la profession qu'on en fait intérieurement et extérieurement, sans réserve, par le cristal; la persévérance finale par le fer. A cette dame, le mépris des hommes charnels a tissé un manteau sordide. » D'autres encore appliquaient cette révélation à l'Ordre des Mineurs et y voyaient le présage de sa destinée à travers le temps. Quant à Thomas de Celano, il rapporte ces diverses opinions sans prendre nettement parti. Pour lui cependant, le fait seul que François refusa d'interpréter sa vision indique qne celle-ci se rapportait à lui, car, si elle avait eu trait à l'Ordre des Mineurs, il n'aurait pas gardé sur elle ce silence rigoureux.

On peut se demander conunent, en possession des plus riches dons de l'esprit, François a pu demeurer, humainement parlant, un ignorant. C'est que la science lui était inutile. Son seul Hvre était l'Écriture Sainte, que tantôt il lisait lui-même, et tantôt se faisait lire. « Ce que son esprit avait une fois saisi restait gravé dans son cœur en traits indélébiles; sa mémoire lui tenait lieu

de livres, et il n'oubliait plus la parole qui avait frappé une fois son oreille, car son cœur la ruminait continuellement avec dévotion (i). » Aussi en arriva-t-il à connaître si parfaitement la Bible que ce livre même lui devint superflu :

« Un jour, alors qu'il souffrait et était assailli de toutes parts par la douleur, son compagnon lui dit : Mon père, tu as toujours eu recours aux Écritures, et toujours elles ont apporté un remède à tes maux. Fais-toi lire encore, je t'en prie, quelques passages des prophéties, et peut-être ton âme tressaillira-t-elle de joie dans le Seigneur. » François répondit : « Il est bon de lire les témoignages de l'Écriture, il est bon d'y chercher le Seigneur notre Dieu; mais j'ai tellement fréquenté les Écritures,, qu'il me suf&t maintenant de les méditer et de les ruminer. Je n'ai besoin de rien de plus, mon fils : je connais le Christ, pauvre et crucifié (2). » Parfois, quand il devait répondre à quelque question, il lui arrivait de manifester la sagesse surnaturelle avec laquelle il pénétrait le sens des textes sacrés :

« Un jour, à Rome, dans la maison d'un cardinal, il fut interrogé sur des passages obscurs ; il donna de ces paroles profondes une explication si lumineuse qu'on eût dit qu'il n'avait jamais fait que scruter les Écritures. Et le seigneur cardinal de lui dire : « Je ne t'interroge « point comme un savant, mais conune un hormne pos- « sédant l'Esprit de Dieu, et si j'accepte volontiers ton « interprétation, c'est parce qu'elle vient de Dieu « seul (3). »

La dernière année de sa vie, « durant son séjour à Sienne, il advint qu'un frère Prêcheur, homme spirituel et docteur en sacrée théologie, se rendit en cette ville. Il visita le bienheureux François. Le savant et le saint eurent un long et très doux entretien sur les paroles de Dieu. Ledit maître l'interrogea sur cette parole d'Ézéchiel : « Si tu ne représentes pas à l'impie son impiété, « je te demanderai compte de son âme (4) » et il lui dit :

-(i) // CeL, 102.

(2) II CeL, 105.

(3) II CeL, 104.

(4) Ezéchid, III, 18.

« Bon père, je connais beaucoup de personnes en état ({ de péché mortel, et je ne représente pas à chacune « d'elles son impiété. Me sera-t-il donc demandé com;pte « de leurs âmes? » François répondit qu'il était im ignorant, et qu'il valait mieux pour lui être instruit par le frère que de donner son avis sur une sentence de l'Écriture. « Mon frère, repartit le maître avec humi- « lité, bien que j'aie entendu expliquer cette parole par a des savants, je voudrais pourtant bien savoir ce que « vous en pensez. » — « S'il faut prendre cette parole « dans son. sens le plus général, répondit François, « voici comme je l'entends : le serviteur de Dieu doit « rayonner par sa vie et sa sainteté, et c'est la lumière « de son exemple et l'éloquence de ses actions qui fera a reproche à tous les impies. Ainsi, dis-je, l'éclat de sa « .vie et le parfum de sa renommée révéleront à tous leur « impiété. » Le frère s'éloigna, très édifié et dit aux compagnons du bienheureux : « Mes frères, la théologie de « cet homme, fondée sur la pureté et la contemplation, « est comme un aigle qui plane dans le ciel, tandis que « notre science à nous se traîne à terre sur son ventre » (i). Les lumières célestes qui l'inondaient n'empêchaient point François de faire le plus grand cas de la science des théologiens, et d'honorer ceux-ci de façon toute spéciale. Il accueillait avec égards les savants qui entraient dans l'Ordre (2), puis voulait « que les ministres de la parole de Dieu fussent à même de s'appHquer aux études spirituelles sans en être empêchés par aucune charge. « Ils ont été choisis, disait-il, par un grand Roi, « pour transmettre au peuple les ordres qu'ils reçoivent « de sa bouche... » Aussi enseignait-il qu'il faut révérer cet office et vénérer ceux qui en ont la charge. « Ils sont, « disait-il, la vie du corps, ils combattent les démons, « ils sont la pure lumière. » Quant aux docteurs en sacrée théologie, il les jugeait dignes -d'honneurs plus grands encore. Un jour, il fit écrire pour tous les frères : « Nous « devons honorer et révérer tous les théologiens et ceux « qui nous dispensent la parole divine, car ils nous « donnent l'esprit et la vie. » Un jour qu'il écrivait au

(i) II Cel., 103.

{2) / Cel., 20.

frère Antoine (saint Antoine de Padoue), il fit mettre en tête de la lettre : « Au frère Antoine, mon évêque... » (i).

En 1219, il se fit accompagner en Orient par Pierre Cattaneo, qui était savant et de famille noble, et il ne cessa, par courtoisie, de lui donner le titre de Messer, et non de frère (2).

Prenons garde toutefois de nous imaginer que, du fait qu'il honorait les théologiens, François devait pousser ses fils à l'étude de la théologie. Saint Bonaventure, il est vrai, l'insinue, mais la preuve qu'il en donne est plutôt singulière : « Si tu veux savoir, dit le Docteur Séraphique, en quelle haute estime François tenait l'étude de la Sainte Écriture (c'est-à-dire, dans le langage reçu à cette époque, de la théologie), écoute ce qui suit : « Un de mes confrères, qui est encore en vie, « m'a raconté que, de son temps, on ne disposait, dans « la communauté, que d'un seul exemplaire du Nouveau « Testament et qu'ainsi plusieurs Frères ne pouvaient « s'en servir à la fois. » Alors François déchira cet unique volume et en partagea les feuillets à ses Frères, afin qu'ils pussent étudier tous sans être une cause de dérangement les uns pour les autres (3). »

Comme l'ont fait remarquer M. Franz Xaver Seppelt (4) et le P. Van Ortroy (5), voilà une interprétation plutôt étrange. Le fait de lacérer un Nouveau Testament et d'en remettre un feuillet à chacim ne prouve-t-il pas, au contraire, que François entendait fournir à ses fils, non un sujet d'étude théologique, mais une matière de méditation qui alimentât leur piété?

Car la piété est le tout de l'homme, et la science qui ne sert pas à la nourrir est un poison mortel.

Ceux-là sont tués par la lettre, qui ne veulent connaître que le texte pour paraître plus sages au milieu des autres... Ces reli-^ gieux aussi sont tués par la lettre, qui ne veulent pas suivre

(i) // Cet., 163. ^

(2) Chronica fratris lordani a lano, éd. H. Boeîimer, Paris, 1908, n° 12, p. 12.

(3) S. BoNAv., Epist. de tribus quœsUonibus, n° 10, dans la grande édition des Œuvres du saint, publiée par les franciscains de Quaracchi,

t. VIII, p. 334.

(4) Dans les Kirchengeschichtliche Abhandlungen, de Max Sdralek, 1906, pp. 151-179.

(5) Dans les Analecta Bollandiana, 1909, p. 132.

l'esprit des Saints Livres, et qui préfèrent n'en connaître que les paroles et les interpréter aux autres. Ceux-là au contraire sont vivifiés par l'esprit des divines Écritures, qui n'interprètent pas matériellement le texte qu'ils étudient et veulent pénétrer, mais qui, par leurs paroles et par leurs exemples, le font remonter jusqu'au Seigneur, source de tout bien (i).

Le savoir de Thoinine est d'ailleurs si court qu'il n'y a pas lieu de s'en enorgueillir.

Quand même tu serais habile et intelligent, que tu posséderais toute science, que tu saurais toutes les langues et que tu scruterais finalement les problèmes célestes, tu ne pourrais te glorifier de rien de tout cela : un seul démon a connu plus de secrets du ciel, il en connaît encore de terrestres beaucoup plus que tous les hommes, bien qu'il se trouve des hommes qui aient reçu de Dieu une connaissance spéciale de la souveraine sagesse (2).

Le savant qui entre dans l'Ordre des Mineurs doit donc se préoccuper uniquement d'acquérir la sainte simplicité, sœur de la sagesse et fille de la justice. François « disait un jour que lors même qu'un clerc ne serait riche que de science, il devrait pourtant y renoncer en entrant dans l'Ordre afin de pouvoir, après s'être ainsi dépouillé, s'ofeir nu aux bras du crucifix ». « La science, « disait-il, rend beaucoup d'hommes indociles, car elle « met en eux quelque chose de rigide qui les empêche « de se pHer aux humbles disciplines. C'est pourquoi je « voudrais qu'un lettré commençât par m'adxesser cette « prière : « Voici, mon frère, que j'ai vécu longtemps « dans le siècle sans connaître vraiment mon Dieu. Je « te demande de me désigner un coin écarté du tumulte « du monde, où je puisse, dans la douleur, passer en « revue mes années, recueillir les puissances dispersées « de mon cœur, et refondre mon âme pour devenir « nienieur (3). »

Les clercs admis dans l'Ordre cédaient-ils à quelque tentation de gloriole, il n'omettait point de les reprendre : « Il faut plaindre, disait-il, les prédicateurs qui vendent

(i) Admonition VII, dans Opuscula, p. lo.

(2) Admonition V, dans Opuscula, p. 8.

(3) II Cel., 194.

leur ministère pour une obole de vaine gloire... » Afin de guérir leur enflure, il leur administra ce remède un jour : « Pourquoi vous glorifier de la conversion des hommes, alors que mes frères sans lettres les convertissent par leurs prières? » Enfin, voici l'explication qu'il donnait de ce passage : Tandis que la femme stérile met au monde beaucoup d'enfants (Isaïe, LIV, 4) : « La femme stérile, c'est mon pauvre petit frère qui n'a pas la charge d'enfanter des fils dans l'Église ; mais au jour du jugement il en aura enfanté beaucoup, parce que ceux qu'il convertit par ses prières secrètes seront dénombrés pour sa gloire par le juge. La femme qui a beaucoup de fils sera affaiblie, car le prédicateur qui se réjouit d'avoir engendré .beaucoup d'enfants par sa propre vertu reconnaîtra alors qu'il n'y a rien en eux qui vienne de lui (i). »

Parfois même il s'exprimait comme s'il condamnait toute science : a Mes frères qui sont poussés par le désir de la science, disait-il, se trouveront les mains vides au jour de la rémimération. J'aimerais mieux qu'ils s'affermissent dans la vertu, afin qu'aux jours de la tribulation ils aient avec eux le Seigneur dans leur angoisse. Car elle viendra, la tribulation, et les hvres alors ne serviront de rien : ils seront jetés dans l'embrasure des fenêtres et dans les coins. »

Heureusement Thomas de Celano, qui nous a rapporté ces paroles, ajoute aussitôt : « Ce qu'il en disait n'était pas pour les détourner de l'étude de l'Écriture sainte, mais pour leur enlever à tous le souci superflu d'acquérir la science ; il préférait les voir afîermis dans la charité que brûlés de la soif d'apprendre (2). »

En fait, il permettait qu'on eût quelques livres dans chaque maison, à condition toutefois que nul ne se les appropriât. Un jour, un ministre qui lui demandait la permission de conserver des livres fastueux et de grand prix en reçut cette réponse : « Je ne voudrais pas pour tes livres perdre le livre de l'Évangile auquel j'ai engagé ma foi. Pour toi, agis comme il te plaira, mais je ne permets pas ce qui cache un piège (3). »

(i) II Cel., 164.

(2) II Cel., 195,

(3) // Cel., 6z.

Ce piège, il le redoutait d'autant plus que certains abus semblent s'être produits dès les débuts de l'Ordre. La première Règle, en 1221, ordonnait à tous les frères, qu'ils fussent clercs ou Mques, de réciter l'office divin, les Laudes et les oraisons suivant la forme prescrite. Les laïques sachant lire le psautier pouvaient en avoir uii. Seuls les illettrés ne devaient pas avoir de livres (i), La Règle de 1223 trace au contraire une ligne de démarcation bien nette entre clercs et laïques :

Que les clercs récitent l'office divin suivant l'usage de la sainte ÉgUse romaine, excepté le psautier, dès qu'ils pourront avoir des bréviaires. Que les frères lais disent vingt-quatre Pater noster pour Matines, pour Laudes cinq, pour chacune des heures de Prime, Tierce, Sexte et Nones sept, pour Vêpres douze, pour Compiles sept, et qu'ils prient pour les trépassés (2).

Et le cliapitre x ajoute cette prohibition nouvelle :

Et que ceux qui ne savent pas les lettres ne se soucient pas de les apprendre.

Que s'est-il donc passé entre 122 1 et 1223?

Encore que nous ne le sachions pas exactement, nous pouvons le présumer sans trop de risques d'erreur.

L'Ordre des Mineurs comprenait à la fois des clercs et des laïques, ceux-ci en nombre plus grand que ceux-là, et, parmi les clercs, le nombre des prêtres était si restreint qu'il ne s'en trouvait pas toujours un dans chaque groupe de Frères (3). Les laïques pouvaient donc être promus aux charges de l'Ordre, et il ea fut ainsi jusqu'au généralat d'Aimon de Faversham, c'est-à-dire jusqu'aux environs de 1240 (4). Sans doute certains frères laïques furent portés à prendre sur les clercs la préséance qui appartenait à ceux-ci du fait de leur ordination, et il n'en fallut pas davantage pour que François leur rappelât le précepte de saint Paul : « Que chacun demeure près de Dieu dans l'état où il était lors de sa vocation » (5),

(i) Régula I, cap. III, dans Opuscula, p. 28.

(2) Régula II, cap. III, dans Opuscula, p. 66.

(3) C'est ce qu'on peut déduire du texte suivant de Julien de Spire : Fratres quoque tune sacerdotes Ordinis non habentes, confitebantur scscttlaribus sacerdotibus indifferenter, bonis et malts. (Éd. Van Ortroy, in Anal. Bolland., 1902, p. 175.)

(4) Chron. XXIV General., dans Anal. Francise, III, p. 251.

(5) / Cor., VII, 20.

ce qu'il fit en interdisant aux illettrés de s'instruire. Cette prohibition signifiait en efîet que les laïques ne devaient pas chercher à passer au rang des clercs. C'est du moins l'interprétation qu'en donnent les anciennes Constitutions générales de l'Ordre, où il est dit : « Nous défendons que les Frères qui ne savent pas lire le psautier apprennent les lettres ou que d'autres les instruisent. Et que personne ne s'élève^ de l'état laïque à la cléricature (i). » Tant qu'il vécut, François montra la plus sévère intransigeance à cet égard. A un frère lai qui désirait un psautier et qui lui demandait la permission d'en avoir un, il remit de la cendre en guise de psautier (2).

En somme, il est inexact de voir dans saint François im ennemi de la science, mais il faut reconnaître qu'il n'en a guère parlé que pour en signaler les dangers. On prétend, il est vrai, qu'il a manifesté par des actes sa sollicitude pour les études de ses fils, mais les preuves qu'on en apporte ne sont pas recevables. On affirme tout d'abord qu'il a nommé lui-même saint Antoine de Padoue aux fonctions de lecteur en théologie, et l'on produit même la lettre de nomination :

A mon très cher frère Antoine, frère François, salut dans le Christ.

Il me plaît que vous enseigniez à nos frères la sainte théologie, de telle sorte, cependant, que cette étude n'éteigne point en eux l'esprit de sainte oraison et de dévotion, ainsi qu'il est prescrit dans la Règle, Adieu.

Or, la Chronique des XXIV Généraux, qui donne pour la première fois, dans le troisième quart dti quatorzième siècle, le texte de cette lettre, se garde d'en afîirmer l'authenticité et semble se baser sur de simples traditions orales (3).

Il n'est pas davantage établi que les Frères Mineurs aient eu, au temps de saint François, une maison d'étude à Bologne. De nos jours encore, le P. Hilarin Felder

(i) J'emprunte la traduction de ce texte au P. Hilarin Felder {op. cit., P- 79)> dont j'adopte l'explication de l'attitude de François.

(3) « 0^* (Franciscus) taie in scriptis fertur dédisse, responsum » Chronica XXIV General., dans Analecta Francis. III, p. 133).

raÊ&rme en se basant stir le récit des Adus iecdi Francisci :

« Frère Jean de Sciaca, honune de grand savoir, était Ministre Provincial de Bologne au temps de saint François. Il ouvrit une maison d'étude en cette ville sans lui en demander la permission. Le saint, qui était absent, en fut informé. Il se rendit immédiatement à Bologne et blâma sévèrement ce Ministre en disant : « Tu veux « détruire mon Ordre, alors que je désire, que je veux «voir mes frères se livrer davantage à l'oraison qu'à « l'étude, suivant l'exemple de mon Seigneur Jésus- « Christ. » Puis, quittant la ville, saint François le maudit en termes très durs. Aussitôt après cette malédiction, le Ministre tomba malade. Comme son état devenait grave, il envoya des frères prier saiut François de retirer sa malédiction. Le bienheureux François répondit : « La malédiction que j'ai prononcée contre « lui a été confirmée dans le ciel par le béni Seigneur « Jésus-Christ; il est maudit. » Le Ministre malade gisait donc tristement sur son lit, sans consolation. Et voilà que soudain descendit d'en haut sur son corps une goutte de feu et de soufre qui le traversa, lui et le lit sur lequel il était étendu; le malheureux expira au miheu d'une puanteur horrible, et le diable reçut son âme (i). »

L'anecdote a été manifestement arrangée par quelque Spirituel pour déconsidérer les partisans des études dans l'Ordre. Elle déforme avec impudence le simple témoignage que nous a conservé Thomas de Celano : « Comme François, dit-il, revenait un jour de Vérone avec l'intention de passer par Bologne, il apprit que les frères venaient d'y construire une maison. Dès qu'il eut entendu les mots : maison des frères, il changea d'itinéraire, évita Bologne et revint par un autre chemin. Enfin il envoya aux frères l'ordre de sortir au plus tôt de cette maison. EUe fut donc vidée ; les . malades même n'y demeurèrent pas et furent mis à là porte avec les autres. La permission d'y rentrer ne fut donnée que quand le seigneur Hugolin, alors évêque d'Ostie et légat en Lombardie, eut déclaré publiquement, en chaire, que cette

(i) Adus beati Francisci, éd. Paul Sabatier, Paris, 1902, pp. 183-184.

maison lui appartenait. Celui qui rapporte ce témoignage et écrit ces lignes est un de ceux qui, malades, furent mis hors de la maison (i). »

Nous savons, par le registre du cardinal Hugolin, que celui-ci fit résidence à Bologne pendant l'été de 1220. C'est donc à cette date qu'il faut placer l'acte de rigueur de François (2). Thomas de Celano ne présente aucunement comme une maison d'étude le bâtiment construit par les frères. L'accroissement de la communauté, dans un centre si important que Bologne, était Tui motif suffisant pour agrandir la fondation primitive. D'ailleurs, tant qu'il n'y eut dans les couvents de l'Ordre que les quelques livres autorisés par François, on ne voit guère comment on eût constitué des maisons d'étude. Rien n'indique même que le patriarche séraphique ait jamais pris conscience que la prédication des Mineurs en postulait l'établissement.

Il est vrai que, jusqu'à la bulle Quo elongati, du 28 septembre 1230 (3), cette prédication ne porta que sur la morale, à l'exclusion du dogme, et encore doit-on distinguer, dans cette prédication purement morale, les simples exhortations et les sermons proprement dits.

Tous les Mineurs, clercs ou laïques, avaient le droit d'adresser au peuple de courtes exhortations, dont François, dans la première Règle, nous fait ainsi connaître le contenu :

Tous mes frères, quand il leur plaira, peuvent faire ce discours et cette exhortation ou une analogue devant n'importe quel auditoire, avec la bénédiction de Dieu : Craignez et honorez, louez et bénissez, remerciez et adorez le Seigneur tout-puissant dans la Trinité et l'Unité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Seigneur universel. Faites pénitence, faites de dignes fruits de pénitence, parce que vous savez que vous mourrez bientôt. Donnez

(i) II CeL, 58,

(2) Paul Sabatier, dans son édition du Spéculum Perfectionis, Paris, 1898, p. 15, note 2.

(3) Bull. Francise, I, 69.

et il vous sera donné, pardonnez et il vous sera pardonné. Confessez tous vos péchés. Bienheureux ceux qui meurent dans l'exercice de la pénitence, car ils iront dans le royaume des cieux. Malheur à ceux qui ne meurent pas dans la pénitence, car ils seront les fils du diable dont ils font les œuvres, ils iront au feu éternel. Veillez et éloignez-vous de tout mal et persévérez jusqu'à la fin dans le bien (i).

Quant à l'office de la . prédication proprement dite, la Règle de 1221 la réservait aux frères autorisés par le Ministre, qui devait ne la concéder qu'en connaissance de cause (2). Dans la Règle de 1223, François prescrit de nouveau « que nul des frères n'ose en aucune façon prêcher au peuple, s'il n'a été examiné et approuvé par le Ministre général de cette fraternité, et s'il n'a reçu de lui l'office de la prédication »; puis il ajoute aussitôt :

J'avertis aussi et j'exhorte les mêmes frères à ce que, dans la prédication qu'ils font, leurs paroles soient prudentes et chastes, pour l'utilité et l'éducation du peuple, lui annonçant les vices et les vertus, la peine et la gloire, ne prêchant pas longuement, parce que le Seigneur a fait le Verbe abrégé sur la terre (3) .

Comment François observait-il lui-même ces préceptes? D'après Thomas de Celano, il évita toujours les subtilités de la rhétorique et le clinquant des mots (4), ce qui ne l'empêchait point d'adapter parfaitement ses discours aux auditoires les plus divers : « Bien qu'il prêchât aux simples d'une manière simple et familière, en homme qui se rendait compte que la vertu est plus puissante que les paroles, il lui arrivait cependant, devant des gens spirituels et plus cultivés, de prononcer de vivifiants et profonds discours. En peu de mots il faisait entendre ce qui paraissait inexprimable et, sou- Kgnaiit ses paroles par ime action pleine de feu, il ravissaines auditeurs jusqu'au ciel. Il laissait de côté l'appareil des distinctions, et il ne prêchait que ce qu'il tirait de lui-même. C'était la vraie force et sagesse, le Christ, qui donnait cette force à la parole du saint. Un

(i) Régula I, cap. XXI, dans Opuscula, p. 50.

(2) Régula I, cap. XVII, dans Opuscula, p. 46.

(3) Régula II, cap. IX, dans Opuscula, p. 71.

(4) I Cet., prologue.

jour un médecin, homme savant et éloquent, disait : « Je retiens mot pour mot les sermons des autres prédi- « cateurs; frère François est le seul dont je ne puisse « me rappeler les paroles. Ou bien, si j'en confie queîques- « unes à ma mémoire, il me semble que ce ne sont plus « celles que j'entendais tomber de ses lèvres (i). »

S'il ne prêchait « que ce qu'il tirait de lui-même », c'est que son esprit ne pouvait s'astreindre à suivre un plan préalablement établi. « Quelquefois, après avoir préparé son sermon dans la méditation, il arrivait devant le peuple sans pouvoir se rappeler ce qu'il voulait dire ni trouver autre chose. Alors, sans nulle honte, il avouait à son auditoire qu'il avait beaucoup médité, mais qu'il avait absolument tout oublié. Puis soudain il était remph d'une telle éloquence, qu'il jetait dans l'admiration l'âme de ses auditeurs. Mais d'autres fois, ne sachant que dire, il donnait au peuple sa bénédiction et le renvoyait très édifié par cette simplicité (2). »

Le souvenir de deux sermons de François est parvenu jusqu'à nous :

a Un jour vint, dit Thomas de Celano, où, l'intérêt de son Ordre l'appelant à Rome, il souhaita vivement de parler devant le pape Honorius et les vénérables cardinaux. Le seigneur Hugolin, glorieux évêque d'Hostie, qui professait pour le saint une respectueuse et singulière affection, tout en comprenant son désir, était partagé entre la crainte et la joie. Il admirait toutefois la ferveur du saint et sa candide simpUcité. Enfin, plein de confiance dans la miséricorde du Tout-Puissant qui n'abandonne jamais ceux qui recourent à lui dans leurs nécessités, il l'introduisit auprès du seigneur pape et des vénérables cardinaux. Devant cette auguste assemblée, et après avoir reçu du pape sa bénédiction et la permission de discourir, François prit la parole sans trembler. Son esprit était si plein d'ardeur qu'il ne se tenait pas de joie et que tout en parlant il s'agitait, dansant presque, non connue un baladin, mais comme un homme brûlé par le feu du divin amour. Aussi, bien loin d'exciter le rire, il arrachait à tous les assistants

(i) / Cel., 107.

(2) / Cel.f 72.

des gémissements douloureux. Émus au plus haut point, ils admiraient la puissance de la grâce divine qui donnait à cet homme de tels accents. Pendant ce temps, le vénérable évêque d'Hostie, plein d'inquiétude, priait Dieu de toute son âme pour que la simplicité du bienheureux ne fût pas tournée en dérision, car la gloire et le mépris devaient rejaillir sur lui, devenu le père de cette famille (i). »

Ces derniers mots permettent de préciser, dans une certaine mesure, l'époque où fut prononcé le discours. Nous verrons en effet que le cardinal Hugolin devint protecteur de l'Ordre des Mineurs à la demande qu'en fit François après son retour d'Orient. Le retour du Saint s'étant effectué postérieurement au 29 mai 1220, le sermon ne peut remonter au delà (2).

Le second sermon est celui que Thomas de Spalato entendit à Bologne, le 15 août 1222 : « Le jour de l'Assomption de la Mère de Dieu, écrit ce témoin, comme j'étudiais à Bologne, j'ai vu saint François prêcher sur la place devant le palais public, en présence de presque toute la ville assemblée. Le sujet de son discours fut : les anges, les hommes, les démons. Il parla si bien et si justement de ces trois sortes d'esprits raisonnables que beaucoup de gens instruits, qui se trouvaient là, n'admirèrent pas peu le sermon de cet homme sans lettres. Il ne s'exprimait cependant pas à la façon des prédicateurs, mais comme quelqu'un qui converse. Toute la substance de ses paroles visait à éteindre les haines et à ramener la paix. Ses vêtements étaient sordides, son aspect chétif, son visage sans beauté. Mais Dieu mit

(1) I Cel., 73-

(2) Dans son Tractatus de Sepiem Donis Spiritus Sancti d'où Lecoy de la Marche a extrait un intéressant volume d'Anecdotes historiques, légendes et apologues (Paris, 1877), le dominicaia français Etienne de Bourbon, mort vers 1261, donne une version un peu difiérente du sermon devant la curie. Les prélats font venir François et lui intiment de prêcher devant eux. Un cardinal ami, craignant que la simplicité du petit pauvre ne soit xm objet de dérision, le fait venir en secret et lui donne un beau discours à apprendre par cœur. Arrivé devant son auditoire, François ne se souvient plus de rien. Il ouvre alors son psautier, tombe sur ce passage : Tota die confusio faciei mecs cooperuit me (ps. xliii, 16) et improvise un discours. Etienne de Bourbon a répété deux fois ce récit (op. cit., pp. 215 et 407), qu'il a entendu raconter à un prêtre de son Ordre, mais nous ne savons d'où celui-ci le tenait.

48 SAINT FRANÇOIS VaSSISE \> .

tant d'efScacité dans ses paroles qu'il ramena à la paix et à la concorde de nombreux partis de la noblesse entre lesquels la fureur cruelle des inimitiés traditionnelles avait fait couler bien du sang. On avait pour lui. tant de révérence et de dévotion qu'hommes et femmes couraient en foule après lui et qu'heureux s'estimait qui avait pu toucher le bord de son habit ou lui en arracher de petits morceaux (i). »

Texte précieux et décevant, qui stimule au plus haut point notre curiosité, et la laisse inassouvie. L'un et l'autre Thomas, d'ailleurs, le -frère Mineur et l'archiprêtre de Spalato, omettent de nous dire ce que nous voudrions apprendre d'eux. Nous ignorons jusqu'au sujet du discours devant la curie, et si nous savons qu'à Bologne François a parlé sur les anges, les hommes et les démons, nous en sommes réduits à des conjectures sur la manière dont il a trouvé dans ce thème la substance d'une exhortation à la paix. C'est sans doute que, l'orateur tirant tout de lui-même et laissant de côté « l'appareil des distinctions », ses auditeurs sont demeurés comme le médecin qui n'arrivait point à retrouver les paroles qui, pourtant, l'avaient profondément édifié.

Cependant, si nous lisons attentivement le petit recueil de ses Opuscules et les légendes de son premier historien, nous pouvons, semble-t-il, atteindre à quelque idée de l'éloquence de François.

François est essentiellement un orateur populaire. Honune sans lettres, il ne cherche jamais à étayer d'arguments en forme ce dont il veut convaincre son auditeur; il se sert de comparaisons familières. Veut-il, par exemple, montrer qu'une trop grande sécurité empêche de se tenir sur ses gardes? « Quand le diable, dit-il, tient un homme par un cheveu, ce cheveu peu à peu devient une poutre (2). »

Souvent la comparaison se continue et devient, comme dans l'Évangile, une parabole. Ainsi, pour montrer aux Frères comment, dans l'Ordre, savants et ignorants doivent être parfaitement unis, il leur dit : « Voici que

(i) Hisioria Salonitanorum, éd. Heinemann, dans Monum. Germ. Histor. SS., t. XXIX, p. 580.

(2) // Cet., 113.

tous les religieux qui sont dans l'Église s'assemblent en chapitre général. Comme on -y trouve des lettrés et des illettrés, des savants et des hommes qui sans la science savent plaire à Dieu, on demande à l'un des savants et à l'un des simples de faire un sermon. Le savant réfléchit, car il est sage, et se dit à lui-même : « Ce n'est pas le « moment de faire parade de ma science, car il y a ici « des savants consommés, ni de développer des argu- « ments subtils devant des esprits très subtils, pour me « faire remarquer par mon affectation. Il me sera sans «doute plus avantageux de parler simplement. » Le jour fixé se lève, et toutes les communautés de saints se rassemblent, brûlant d'ouïr le sermon. Le savant arrive vêtu d'un sac, la tête couverte de cendres, et à l'étonnement de tous, prêchant surtout par son attitude, il prononce ces brèves paroles : « Nous avons fait de « grandes promesses, de plus grandes nous ont été faites ; « gardons les unes, soupirons après les autres. Le plaisir « est court, le châtiment étemel; la souffrance est mi- « nime, la gloire est infinie. Beaucoup sont appelés, peu « sont élus, tous recevront leur récompense. » Les cœurs des auditeurs sont touchés de componction ; tous fondent en larmes et vénèrent comme un saint le véritable savant. Alors le simple se dit en son cœur : « Le savant. « m'a pris tout ce que je voulais faire et dire. Que trouver? (c Je sais quelques versets de psaumes; eh bien ! j'agirai « à la manière des savants, puisque celui-ci vient d'agir « à la manière des simples. » A l'assemblée du lendemain, le simple se lève et donne le texte d'un psaume. Alors, rempli de l'esprit divin, il se met à parler avec tant de ferveur, de pénétration et de douceur, selon l'inspiration envoyée de Dieu, que tous, remplis de stupeur, s'écrient : « Dieu a commerce avec les simples (i) ! »

Le récit est parfaitement conduit. De la foule présentée tout d'abord, deux personnages se sont détachés à tour de rôle, et chez l'un et l'autre la délibération a précédé l'action efficace. Devant les Frères attentifs François peut maintenant expliquer sa parabole :

« Cette grande assemblée, ajoute-t-il, c'est notre Ordre ; c'est comme un chapitre général qui réunit ceux

(i) Il.Cel., 191.

qui, dans toutes les parties dii monde, vivent sous la même Règle. Là, les savants tirent profit du commerce des simples. Ils voient des frères sans instruction rechercher avec une ardeur enflammée les réalités célestes, et ceux qui n'ont pas été les élèves des hommes, amenés par l'Esprit Saint à la connaissance des choses spirituelles. Pour les simples, la familiarité des savants est fructueuse, car ils voient s'humiUer, avec eux et comme eux, des hommes illustres qui dans tous les pays du monde pourraient jouir de la gloire. C'est ce qui fait la beauté resplendissante de cette sainte maison dont les charmes variés réjouissent tant le père de famille (i). »

Quand l'exigent la dignité du personnage à qui il s'adresse ou la gravité de l'enseignement qu'il veut donner, il hausse un peu le ton et met en scène les grands de la terre. Au pape, qui montre quelque hésitation à approuver la Règle, nous le verrons proposer l'allégorie de la pauvresse du désert aimée par un roi. Pour condamner les regards immodestes, c'est encore un roi qu'il fait agir :

« Un roi très puissant, dit-il, envoya à la reine deux messagers successifs. Le premier revint, rapportant simplement la réponse reçue. Les yeux de ce sage étaient restés en place et n'avaient erré nulle part. L'autre, à son retour, s'étant acquitté en quelques mots de son message, se mit à parler longuement de la beauté de la dame : « Vraiment, seigneur, j'ai vu une très belle « femme. Heureux qui la possède ! » Alors le roi s'écria : « Méchant serviteur, tu as levé sur mon épouse des (( yeux impudiques. Il est clair que tu as désiré ce que « tu as si attentivement regardé. » Puis, ayant fait appeler le premier messager, il lui dit : « Quelle impression t'a « faite la reine? — Excellente, car elle a écouté en « silence et répondu avec sagesse. — Mais ne lui trouves- « tu aucune beauté? — Ceci, seigneur, est votre affaire ; « la mienne était de transmettre vos paroles. » Le roi prononça alors cette sentence : « Toi, dit-il, tu as les a yeux chastes, ton corps est plus chaste encore : reste « dans ma chambre; quant à l'autre, qu'il sorte de

(i) // Cel., 192.

« inbn palais, de peur qu'il ne souille ma couche (i). » Outre la parabole ou l'allégorie, dont la signification n'apparaît qu'après l'achèvement du récit, on rencontre encore dans l'enseignement de François le tableau dramatique placé à la suite d'un précepte en vue de l'expliquer ou d'en souligner l'importance. Ainsi, dans im petit écrit qu'on désigne sous lé nom de Lettre à tous les fidèles, il vient de s'adresser aux pécheurs et d'évoquer devant eux l'idée de la mort •:

Voyez, aveugles qu'éblouissent vos ennemis : la chair, le monde et le démon... Vous n'aurez jamais rien de bon ni dans ce siècle ni dans l'autre I Vous croyez jouir longtemps des vanités de ce siècle ; vous vous trompez, car voici le jour et l'heure à laquelle vous ne pensez pas, et vous ne la connaissez pas et vous l'ignorez.

Et puisqu'ils l'ignorent, François la leur décrit, et avec quel âpre réaUsme !

Le corps est malade, la mort arrive ; les parents) les amis sont là, ils disent : « Fais ton testament ! » La femme, les enfants, les proches, les amis font semblant de pleurer. Et le malade les regarde pleurer, s'agite fébrilement, et en lui-même dans sa pensée il dit : « Oui, mon âme, mon corps, tout mon bien, j'abandonne tout entre vos mains. » Vraiment il est maudit celui qui confie et abandonne son âme, son corps et tous ses biens en de pareilles mains. Aussi le Seigneur dit par son prophète : « Maudit l'homme qui se confie à un homme. » Et aussitôt ils font venir un prêtre, et le prêtre lui dit : « Veux-tu recevoir une pénitence pour tous tes péchés? » Il répond : « Oui. » — o Veux-tu réparer avec ta fortune tes erreurs, tes fraudes et tes injustices vis-à-vis autrui, suivant tes moyens? » — Il répond : « Non. » Et le prêtre de poursuivre : « Pourquoi non? » — « Parce que j'ai tout donné aux mains de mes proches et de mes amis. » Et bientôt il perd la parole, il meurt ainsi, le malheureux, de cette mort amère. Or, que tous le sachent bien, si un homme, de n'importe quelle façon et en n'importe quel endroit, meurt dans ses fautes et ses crimes sans les avoir expiés, après avoir pu s'en repentir sans l'avoir fait, le diable arrache son âme de son corps avec tant de violence et de douleur que celui-là seul peut le savoir qui est passé par là. Tous les talents, lé pouvoir, la sagesse et la science qu'il croyait posséder, lui sont ravis. Ses parents, ses amis s'emparent de sa fortune, la partagent et disent : « Maudite l'âme de celui qui pouvait s'enrichir plus qu'il ne l'a fait et nous laisser davantage. >

vi) // Cel.y 113.

Pendant ce temps, les vers rongent son corps. Et de la sorte il a perdu son âme et son corps dans cette courte vie, il est en enfer à subir un châtiment étemel (i).

Nous sommes nés trop tard pour bien comprendre tout ce que de tels accents avaient de nouveau au début du treizième siècle. A part quelques exceptions, les prédicateurs avaient alors l'usage d'apprendre par cœur im certain nombre d'homélies des Pères de l'Eglise, ou encore les sermonnaires rédigés par des auteurs contemporains, et ils récitaient régulièrement ces morceaux chaque année (2). Une méthode aussi artificielle demeurait sans efficacité sur les foules. Quel heureux étonnement ce dut être pour elles lorsque retentit à leurs oreilles la parole de François, toute spontanée, toute brûlante du zèle de leur salut, et par suite toujours en parfaite concordance avec leurs besoins spirituels. Ajoutez à cela le naturel, la simplicité, la sobriété qui font encore aujourd'hui le charme des récits et paraboles. Dans la littérature italienne. du treizième siècle, je ne vois de comparables que les mieux venues des Mstoirés de ce NovelUno, à qui l'admiration populaire a valu le soustitre de : libro di bel parlar gentile. Encore est-il que l'auteur du NovelUno écrit dans les quinze ou vingt dernières années du siècle, c'est-à-dire quelque soixante ans après la mort de François, et que ses récits nous sont parvenus sous leur forme primitive, tandis que ceux de Phumble mendiant d'Assise, à l'exception du dernier que j'ai cité, ont été pendant de longues années abandonnés à la mémoire plus ou moins fidèle de ses fils, qui les ont encore déformés en les afîublant tous d'un vêtement latin, le joiu: où ils se sont décidés à les fixer par écrit. Ce n'est que sous ce travestissement que nous les connaissons, mais il en est d'eux comme de la Pauvreté, dont François avait fait son épouse : les oripeaux d'emprunt dont ils sont couverts n'empêchent point d'irradier leur merveilleuse beauté.

(i) Lettre à tous les fidèles, dans Opuscula, pp. 95-97. (?) H. Felder, op, cit., p. 57.

La vive intelligence qui les a conçus est servie par une volonté dont la fermeté nous est déjà connue. Les persécutions que François a subies de la part de ses proches, au temps de sa conversion, ne l'ont pas un instant détourné de sa résolution de servir Dieu, et pourtant il ne savait pas encore exactement ce que le Maître voulait de lui. Quand il se sera fait expliquer, à la Portioncule, l'évangile de la fête de saint Mathias, il considérera cet évangile comme sa charte de vie, et il en observera rigoureusement les préceptes jusqu'à son dernier jour.

Cependant, plusieurs prescriptions de la Règle primitive s'étant révélées trop dures pour certains Frères de complexion délicate, ou pour les Mineurs envoyés en mission sous des cieux incléments, François sait se résoudre à en mitiger la teneur. Peu importe qu'il ait rédigé lui-même ou qu'il ait simplement accepté les adoucissements apportés par la Règle de 1223 a-^ix prescriptions antérieures sur le jeûne, la nudité des pieds, la pluralité des vêtements; ces adoucissements ont reçu son approbation et, ni dans son Testament ni ailleurs, il n'a manifesté de regret de les avoir approuvés.

S'il sait vouloir énergiquement, François sait donc aussi corriger ce que ses décisions peuvent avoir de trop absolu. Il est toutefois un point, et un point essentiel, sur lequel il s'est toujours refusé à sacrifier la lettre du texte évangélique : c'est en ce qui concerne le maniement de l'argent.

La Règle de 1221 disait à ce sujet : « Que nul des Frères, en quelque lieu qu'il soit de séjour ou de passage, ne prenne, ne reçoive ou ne fasse toucher en aucune façon argent ou deniers... en quelque occasion que ce soit, sauf dans le cas de manifeste nécessité pour les malades. Nous ne devons pas estimer et apprécier argent et deniers plus que des cailloux. Et le diable veut aveugler ceux qui désirent et apprécient l'argent plus que des pierres. Prenons garde, nous qui avons tout laissé, à ne

pas perdre pour si peu le royaume des deux. Et si en quelque lieu nous trouvons des deniers, ne nous en soucions pas plus que de la poussière foulée par nos pieds, car c'est la vanité des vanités, et tout n'est que vanité. Et s'il arrive un jour, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'un Frère ramasse et possède de l'argent ou des deniers, sauf dans le cas de la susdite nécessité pour les malades, que tous les Frères soient tenus de le regarder comme un faux frère, comme un voleur et un brigand, comme un propriétaire, jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence (i). » Plus brièvement, mais tout aussi énergiquement, François déclare, dans la Règle de 1223 : « Je commande fermement à tous les Frères de ne recevoir en aucune manière deniers ou argent par eux-mêmes ou par personne interposée. » Il aggrave même les prescriptions de la Règle précédente en interdisant de recevoir de l'argent pour les malades. Leurs supérieurs devront désormais les secoxulr « à l'aide d'amis spirituels (2) ».

Quand un Frère, même par mégarde, vient à contrevenir à cette défense, François se départ aussitôt de sa mansuétude ordinaire et inflige au coupable une correction dont la dureté nous étonne : « Un séculier, étant entré un jour pour prier dans l'église Sainte-Marie-de-la- Portioncule, déposa au pied de la croix de l'argent comme offrande. Quand il fut sorti, un Frère, avec simplicité, le prit dans sa main et le jeta sur le rebord d'une fenêtre. Le saint fut informé de ce qu'avait fait le Frère ; alors celui-ci, se voyant réprébensible, courut, implorer le pardon et se prosterner à terre, pour s'offrir au châtiment. Le saint le réprimanda et lui reprocha très durement d'avoir touché à cet argent. Puis il lui ordonna de l'enlever avec sa bouche de dessus la fenêtre, de le porter hors de l'enceinte du couvent, et de le déposer, avec sa bouche, sur du fumier d'âne (3). »

Lui-même, il ne recula jamais devant les conséquences de sa prohibition. En 1212, il s'embarque avec un compagnon pour la Syrie, où il espère recevoir le martyre. Des vents contraires le jettent sur la côte dalmate. Aucun

(i) Régula I, cap. VIIT, dans Opuscula, p. 35. {2) Régula II, cap. IV, dans Opuscula, p. 67. (3) // Cel., 65.

navire ne pouvant plus gagner la Syrie cette année-là, il prie des matelots qui partent pour Ancône de le prendre à bord. Bien entendu, comme il n'a pas le prix du passage, on refuse de le recevoir. Il se glisse alors à la dérobée dans le bateau avec son compagnon. Thomas de Celano, qui raconte cet épisode, ajoute que Dieu récompensa la confiance de son serviteur en faisant apporter par un inconnu, pour les remettre à François, des provisions qui, miraculeusement multipliées, suffirent abondamment à nourrir pendant plusieurs jours tous ceux qui se trouvaient là (i). Cet insigne rùiracle s'apparente, on le voit, aux multiplications de, pains de l'Évangile. Néanmoins, il ne peut nous empêcher de trouver étrange l'acte de François et de nous demander si Jésus aurait agi de la sorte? Or, quelques chapitres après celui où il nous rapporte les paroles : « Ne portez ni or dans vos bourses », etc., saint Matthieu nous dit que le Sauveur, ayant à payer l'impôt du didrachme et se trouvant sans argent, envoya saint Pierre pêcher un poisson, lequel contenait xm statère qui fut remis aux collecteurs (2). Lors de la première multipUcation des pains, lorsque Jésus dit aux Douze : « Donnez-leur vous-même à manger, » ceux-ci demandent : « Irons-nous acheter pour deux cents deniers de pain afin de leur donner à manger (3)? » Pareille question indique nettement que la troupe apostoUque avaitde l'argent, et que le Maître n'en réprouvait pas l'usage. Comment François n'a-t-il pas été frappé par ces textes?

Il en a été si peu frappé, que, malgré les supplications de ses Frères, il ne s'est pas une fois départi de son étroit UttéraHsme. Or, la défense d'avoir avec eux de l'argent entraînait pour certaius Mineurs de terribles conséquences. Au Maroc, par exemple, où ils visitaient les

(i) I Cet., 55.

(2) Matth., XVII, 24-26. Le P. Antoine de Sérant, qui a relevé pour la première fois le contraste qu'il y a entre la conduite de Notre-Seigneur en cette circonstance et ceUe de François, oppose également à celui-ci, saiut Paul, qui quêtait pour les pauvres de Jérusalem {VAme franciscaine, dans ArcMv. fr. hist., 1915, p. 450). L'opposition existe, mais seulement à partir de 1223. Dans sa Règle de 1221, François autorisait, en effet, non seulement la réception d'argent pour les malades, mais les quêtes pour les lépreux (cap. VIII).

(3) Marc, VI, 37.

cïirétiens captifs, au lieu de leur donner des vivres on ne leur offirait que de l'argent. Le refuser invariablement, c'était s'exposer à momir de faim ; l'accepter, c'était désobéir à la Règle. Les malheureux Frères finirent par en référer au Saint-Siège, qui leur permit de se servir d'argent (i). François vit-il une rébellion dans la démarche de ses fils? Quelques mois plus tard, il écrivait dans son Testament : « Je commande fermement par obéissance à tous les Frères, quelque part qu'ils soient, de ne pas oser demander des lettres à la Cour romaine par eux-mêmes ou par personne interposée... »

(î) Bulle Ex parte vestra, du 17 mars 1226, dans Bull, fr., I, 26.

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