LA SENSIBILITÉ
Mais, hâtons-nous de le dire, dès que ce fidèle amant de la Pauvreté ne croit plus avoir à défendre sa Dame, il se montre plein de tendresse et de compassion.
Nous savons déjà combien il a besoin d'aimer et d'être aimé. Aux désordres de sa jeunesse, il associe des compagnons, et il s'attarde à les fréquenter alors même que leur société lui est devenue importxme. Au temps de sa conversion, nous le voyons confier ses secrets à l'ami qu'il chérit entre tous. Dès qu'autour de lui se seront rassemblés sept disciples, la petite troupe se partagera en quatre couples qui s'en iront prêcher par le monde ; mais peu après il désirera les revoir tous et priera le Seigneur de les réunir sans trop tarder (i). Il exerce sur ses fils un ascendant considérable, mais il subit aussi leur influence, et ce ne sont pas toujours les plus dignes auxquels il se confie ou qui se font entendre de lui : « Il savait ^ar expérience, écrit Thomas de Celano, qu'il est très dangereux de se livrer tout à tous et que celui-là ne peut être spirituel, dont les secrets ne sont pas plus profonds que ces impressions qui se Usent sur le visage et que les honunes peuvent connaître au premier abord. De plus, il avait rencontré des gens, d'accord avec lui extérieurement, mais intérieurement en désaccord, applaudissant par devant, se moquant par derrière, qui avaient influencé son jugement et lui avaient rendu un peu suspects des hommes pleins de droiture (2). » Qui dira jamais ce que fut déchirante à son cœur la maJlé-
(i) I Cel., 30.
(2) I Cel.', 96.
diction de ses proches, et combien mortifiante la vie érémitique qu'il mena de 1206 à 1209 !
Aussi, dès qu'ime famille spirituelle lui est née, l'affection ÎQemployée dont son âme est pleine se répand sur tous ceux qui se donnent à Dieu par lui, et ses fils en viennent à voir dans sa dilection le signe assuré de l'état de grâce :
(( Un frère appelé Richer, de noble lignage, de vie plus noble encore, aimant Dieu et se méprisant lui-même, avait le pieux désir et la volonté très ferme d'entrer dans lès bonnes grâces du saint. Mais il craignait fort que celui-ci, sans en rien laisser paraître, le jugeât mal, se détournât de lui et lui refusât le bienfait de son affection. Ce frère, plein de scrupules, pensait que quiconque était aimé par François d'un amour de prédilection était digne de la grâce divine, tandis que celui à qui il ne témoignait aucune bienveillance avait encouru la colère du juge suprême. Ledit frère roulait ces idées en son esprit, se ressassait les mêmes arguments, sans révéler à personne le secret de ses pensées. Or, im jour que le bienheureux Père priait dans sa cellule, ce frère vint à lui, troublé par son habituelle préoccupation. Le saint, averti de son arrivée, comprit ce qui se passait dans cette âme. Il le fit donc appeler et lui dit : « Qu'aucune tentation ne te trouble, mon fils, qu'aucune inquiétude ne te bouleverse, car tu m'es très cher. Sache bien qu'entre tous ceux que j'aime particulièrement, tu es digne de mon amour et de hia fainiharité. Viens à moi en toute confiance quand tu le voudras et parle-moi avec abandon (i). »
Frère Richer avait bien tort de craindre que François se détournât de lui. Eût-il été coupable des fautes les plus graves, il eût été accueiUi à bras ouverts. En 1223, François écrira à un ministre provincial : « Je veux que le moyen de savoir si vous aimez le Seigneur et si vous m'aimez, moi son serviteur et le vôtre, ce soit de constater si vous observez ces conseils : Y a-t-il quelque part im frère, aussi» coupable qu'il puisse être, qui vienne vous trouver? qu'il ne s'éloigne jamais de vous sans un mot de miséricorde, puisqu'il en cherche un peu. Et s'il
(i) / Cet., 49 et 50. ,
n'implore point sa grâce, allez vous-même lui demander s'il ne veut pas l'accepter. Et quand même il reviendraitmille fois ensuite à vous, aimez-le plus que moi pour Tattirer au Seigneur, et ayez toujours pitié de lui (i). »
Bien entendu, il donne l'exemple de ce qu'il recommande aux autres. Mais tel est l'amour qu'il inspire, que ses réprimandes, si douces qu'elles soient, sont encore trop dures à subir. Sa conscience alors, quoiqu'elle lui rende témoignage de son innocence, ne lui laisse aucun repos tant qu'il n'est pas arrivé, à force de sollicitude, à guérir par la bonté la blessure qu'il a faite (2). Parfois même, sans un mot de reproche, il amène le coupable à confesser son péché et à s'en repentir. Ainsi, « comme-il revenait d'outre-mer, accompagné de frère Léonard, d'Assise, il advint que, fatigué par le voyage et à bout de forces, il se servit quelque peu d'un 'âne comme monture. Son compagnon qui le suivait, bien fatigué lui aussi, se dit en lui-même : « Mes parents et les siens « n'occupaient pas la même situation. Et pourtant, « c'est lui qui est en selle et moi qui vais à pied, condui* « sant soi! âne. » Il en était là de ses réflexions quand tout à coup François, mettant pied à terre, lui dit : « Non, « mon frère, il ne convient pas que je chevauche alors « que tu vas à pied, car dans le siècle tu étais plus noble « et plus riche que moi ! » Le frère fut stupéfait et couvert de confusion de se voir ainsi deviné. Il se jeta aux pieds du saint, et, baigné de larmes, il mit à nu ses pensées et implora pardon (3). »
S'il arrête, chez ses fils, le cours des mauvaises pensées, il comble aussi leurs vœux les plus secrets. En septembre 1224, au mont Alveme, après avoir reçu les stigmates, il eut révélation de l'ardent désir d'im de ses intimes, frère Léon, lequel souhaitait d'avoir, en guise de boucher contre les tentations, quelques paroles de l'Écriture copiées par lui ; il se fit apporter du parchemin et de l'encre, et écrivit pour son compagnon des Louanges de Dieu dont nous aurons à parler plus tard (4). Au lit de mort de François, le même frère Léon se dit à
(i) Opuscula, p. 108.
(2) / Cel., 54.
(3) II Cel., 31.
(4) // Cel.. 49.
6o SAINT FRANÇOIS D'ASSISE
part soi : « Voici que le Père est proche de sa fin ; quelle consolation ce serait pour mon âme si après sa mort je possédais sa tunique ! » Comme si ce désir de son cœur eût été exprimé par sa bouche, peu après François l'appela et lui dit : « Je te lègue ma tunique; accepte-la, et que dorénavant elle soit tienne. Je la porterai tant que je serai en vie, mais à ma mort elle te reviendra (i). »
Les malades étaient spécialement l'objet de sa 'sollicitude. Il faisait siennes les souffrances de chacun d'eux, nous dit Thomas de Celano, et leur adressait de compatissantes paroles quand il ne pouvait rien pour leur soulagement. Mais, le plus souvent, il trouvait quelque moyen de pourvoir à leurs nécessités. Si parfois des séculiers charitables lui envoyaient des électuaires, il les donnait aux autres, quoiqu'il en eût plus besoin que personne. Par charité fraternelle, il allait jusqu'à se dispenser d'observer la Règle, afin d'épargner aux siens la honte d'y contrevenir. Ainsi, les jours de jeûne, il prenait de la nourriture pour que les malades n'eussent point honte de manger, et il ne rougissait pas d'aller quêter de la viande par les rues de la ville pour un frère souffrant (2).
Quant aux pauvres, dont les haillons lui semblaient la livrée du Christ, il se faisait avec joie leur serviteur. Souvent, quand il en rencontrait portant des fagots ou d'autres fardeaux, il prenait une partie de leur charge sur ses épaules, bien faibles pourtant. Tout jeune encore, avant même d'avoir entendu l'appel d'en haut, il avait résolu de ne repousser aucun pauvre lui demandant l'aumône pour l'amour de Dieu. « Ofîrir un tel présent en échange des aumônes, c'est, disait-il, une noble générosité et ceux qui l'estiment moins que leurs deniers sont les plus fous des hommes. » Un jour qu'un pauvre lui demandait la charité pour l'amour de Dieu et qu'il n'avait rien à lui donner, il prit ses ciseaux et se mit en devoir de couper sa tunique. Il l'eût fait, si les Frères ne s'y fussent opposés et n'eussent, en compensation, fait au pauvre une autre aumône. Il demandait aux mondains fortunés de lui prêter, dans les grands froids.
(i) II CeL, 50.
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pour secourir les pauvres, manteaux ou fourrures. Ils apportaient d'ailleurs, par dévotion, plus d'empressement à donner que François à demander. « J'accepte, disait-il, à condition que vous perdiez toute espérance de rentrer en possession de ces objets. » Et, plein d'allégresse, il habillait le premier pauvre venu avec ce qu'on lui avait donné.
Un j our, une pauvre femme, mère de deux frères mineurs, vint lui demander l'aumône. Il ne restait rien au couvent qu'un Nouveau Testament dans lequel, faute de bréviaire, on lisait à matines. François le fit donner et dit : « Il nous enseigne à secourir les pauvres ; je crois donc qu'à le donner nous aurons plus de mérite qu'à le lire. » Or, c'était le premier Nouveau Testament qu'on eût possédé dans l'Ordre !
Le plus souvent, François n'avait rien à donner que ses vêtements. Alors il se dépouillait sans hésitpr. Thomas de Gelano nous le montre en six occasions différentes, donnant ainsi son manteau. Quand il n*a pas de manteau, il découd la doublure de sa tunique ou se défait de ses chausses. Et quand son propre sacrifice ne suffit pas, il invite ses compagnons à le compléter. Un jour d'hiver, à Celano, « François portait, arrangée en manière de manteau, une étoffe que lui avait prêtée un certain Tiburtino, ami des Frères. Et conune il se trouvait dans le palais de l'évêque de Marsico, une vieille femme vint à lui, demandant l'aumône. Aussitôt il dégrafa son manteau et, bien qu'il ne lui appartînt pas, il le donna à la pauvre vieille en lui disant : « Tiens, fais-toi ime tunique, car tu en as bien besoin. » La vieille sourit, et stupéfaite (peur ou joie je ne sais), elle lui prit l'étoife des mains. EUe s'en alla bien vite, et dans la crainte qu'on ne la lui réclamât, elle coupa sur-le-champ l'étofie avec ses ciseaux. Mais quand elle vit que ce qu'elle avait n'était pas suffisant pour faire une tunique, elle revint trouver le saint dont elle avait éprouvé une première fois la bonté, et lui montra que la pièce de drap était insuffisante. François tourna les yeux vers son compagnon, qui avait sur le dos juste ce qu'il fallait pour compléter la tunique et lui dit : «Tu entends, mon frère, cette pauvre femme. Pour l'amour de Dieu, supportons le froid, et donne à cette pauvresse de quoi achever